Blue Jasmine
Woody Allen
Woody Allen, 2013. Critique du père Denis Dupont-Fauville.
Blue Jasmine est l’œuvre d’un maître. Formellement, il est encore insuffisant de dire que nous sommes en présence d’une œuvre parfaite, la perfection portant toujours avec elle le risque d’une fixité. Il s’agit bien plus, ici, de l’accomplissement d’un réalisateur parvenu à maturité et se nourrissant d’une dynamique qui ne cesse de se développer à chaque scène, à chaque image.
Rarement nous aurons vu un montage aussi achevé. Dans cette histoire d’une riche parvenue New-Yorkaise soudain ramenée plus bas que terre et qui débarque chez sa sœur longtemps méprisée de San Francisco pour tenter de reprendre pied, le danger serait soit de développer une histoire trop linéaire en accusant les contrastes d’une phase à l’autre, soit de donner peu à peu les clefs de la situation par des flash-backs lourdement didactiques. Allen évite ce double piège en faisant alterner les scènes du présent et du passé à la fois sans préavis et sans confusion : l’alternance des épisodes et l’intrication des époques parvient ainsi à composer de façon harmonieuse le portrait, terrible, d’une personnalité profondément clivée. D’où le paradoxe d’une héroïne qui apparaît graduellement comme contradictoire et cohérente, faisant fi du présent et reconstruisant sans cesse son passé, suscitant dans le même mouvement notre compréhension indulgente et notre répulsion accablée, multipliant les faux espoirs sans cesser de s’enfermer de plus en plus dans une prison inéluctable. Chaque séquence répond aux autres sans avoir besoin de s’en expliquer, sans donner l’impression de déjà vu, sans accélération ni longueur. Il y a comme un classicisme, un équilibre de l’invention auquel nul ne peut que rendre hommage.
De même, la mise en scène apparaît d’une fluidité proprement stupéfiante. La caméra ne cesse de s’approcher et de s’éloigner des personnages, de tourner autour d’eux de façon souvent imperceptible, les accompagnant de séquence en séquence et d’aller en retour, de pièce en pièce et de rue en plage, alternant travellings et plans fixes, vis-à-vis et côte-à-côtes, réunions conviviales et entretiens entre quatre yeux. La symbiose entre l’œil qui nous donne à voir et les situations qui sont dévoilées est telle que, au-delà du sentiment de rapidité et parfois de surabondance provoqué par une maestria dont la richesse ne reflète pas autre chose que la vie, le spectateur pourrait croire que « c’est tout naturel » : du grand art, qui mériterait d’être repris et étudié pour lui-même, en fournissant la trame d’une véritable école de la composition.
Enfin, la performance d’actrice de Cate Blanchett fait partie de celles qu’on n’oublie pas : tour à tour ravissante et ravagée, élégante et négligée, volontaire et dépressive, courageuse et malhonnête, horripilante et touchante, « Jasmine » porte les contradictions d’une époque et les illusions d’un monde dépourvu de rêves. Entre deux âges, entre deux villes, entre deux vies, cette femme qui se coupe progressivement de tous révèle des tensions où chacun peut se retrouver. Entre masques surannés et protections illusoires, une telle mise à nu marque sans nul doute une date dans une carrière.
Pourtant, le film n’emporte pas l’adhésion –et sans doute ne le désire-t-il pas lui-même. Que nous dit-il, en effet ? Que le monde où nous vivons est laid et que la beauté que nous croyons y déceler ne peut durer ; que les escrocs le mènent et jouissent de lui avant de se faire à leur tour escroquer par d’autres et d’y trouver la mort ; que nous ne pouvons progresser qu’en acceptant de nous reconnaître tels que nous sommes, c’est-à-dire indignes d’être aimés et, plus encore, incapables d’aimer vraiment ; que si nous voulons survivre, nous devrons nous tenir à distance y compris des plus attachants de ceux que nous rencontrons. Même le personnage de la sœur de Jasmine, plus honnête et plus mûre que l’héroïne, ne nous invite pas à plus qu’à une médiocrité assumée. Et l’une des scènes les plus terrifiantes, bien que non dépourvue d’un sourire (aigre), est celle où deux enfants gavés dévisagent sans l’aimer l’adulte à laquelle ils sont confiés pour lui poser les questions les plus directes et les plus personnelles sur la seule foi de racontars familiaux, incapables de l’écouter vraiment, encore moins de comprendre ce qu’elle dit ou de pouvoir s’en nourrir. « No future », ce que souligne d’ailleurs jusqu’au générique de fin la bande son, composée comme à l’accoutumée avec un soin extrême.
Le Woody Allen de Blue Jasmine est donc un réalisateur très noir : non pas tant dans la veine de Match Point, même si sa perfection formelle l’en rapproche, que dans celle de Whatever Works ou de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, films moins réussis mais qui, eux non plus, ne ménageaient guère d’issue et où le rire était plus désespéré que cordial. Le métier est là, manque l’entrain ; ou plutôt, l’empathie du réalisateur semble moins concerner ses personnages que ses acteurs, comme l’atteste sa manière de filmer : la situation des personnages est sans issue, reste la beauté du cinéma.
À la réflexion, ce film d’un « bleu » très sombre n’est pas sans évoquer le livre de Job : en un long discours qui refuse toutes les consolations faciles et toutes les issues optimistes, l’auteur crie sa révolte avec une exigence (morale et formelle) si grande qu’elle ne peut que dérouter. Qui peut le suivre jusqu’au bout dans un art poussé à son sommet ? Surtout, qui peut entendre et recevoir ce discours sans concession, à la fois si particulier et si intraitable ? Si dans la première scène l’illusion existe encore qu’un auditeur dialogue avec tant de souffrance, la dernière montre que tous en réalité s’enfuiront [1]. À moins qu’existe un Autre, invisible et omniprésent, capable d’entendre ce que nous ne cessons de vouloir dire et que tous refusent d’écouter : sans cela, les dernières images n’ont plus de sens [2]. Dérangement ? Vérité ? À chacun de choisir. Mais le film ne laisse guère de doute sur l’enjeu de la réponse, qui est question de vie ou de mort.
Denis DUPONT-FAUVILLE
26 septembre 2013
[1] Allen passe en effet d’une femme âgée, coincée dans l’avion et obligée de subir des heures durant le discours de « présentation » de Jasmine, à une femme entre deux âges, soufflant sur un banc public et déguerpissant dès que l’héroïne commence à balbutier quelques questions à côté d’elle.
[2] Jasmine continue de se dire et de chercher son souffle, sans quiconque à son côté et sans même un cachet.