La part des anges
Ken Loach
Ken Loach, 2012. Critique du père Denis Dupont-Fauville.
« La part des anges » (The Angel’s Share) désigne la quantité de whisky qui, au fur et à mesure de la maturation du précieux liquide dans les fûts, s’évapore : seuls les anges en profitent.
S’agit-il ici d’anges ou de bons petits diables ? En tout cas, il s’agit bien de whisky. Liqueur rude, apparemment austère, dont les subtilités ne se laissent reconnaître qu’à celui qui l’examine sans concession, sans distraction. Saveur ancienne, qui n’a rien de séduisant mais qui réchauffe le cœur d’hommes vivant dans des landes battues par les vents et sachant apprécier ce précieux réconfort.
Avec cette histoire de délinquants écossais au seuil de l’âge adulte, rien d’attirant non plus pour commencer. Le milieu est violent, l’avenir bouché, le décor morne, les possibilités nulles ; dans ce contexte déshérité où les individus s’affrontent plus pour se montrer à eux-mêmes qu’ils vivent que pour atteindre un but précis, seuls les excès d’un langage toujours vert portent, paradoxalement, la marque d’une humanité encore capable de jouer. Au début de l’intrigue, le héros échappe de peu au déclassement définitif qu’entraînerait pour lui un retour en prison. Motif de l’indulgence ? Un enfant, son premier, va lui naître. Un petit ange, justement. Et la part que cet ange prendra dans sa vie sera à l’origine de sa propre renaissance.
Mise en abyme entre la signification du titre et le déroulement du scénario, donc. Surtout, correspondance entre le monde de la dégustation du whisky et la découverte progressive de l’humanité des personnages. Ces caractères frustres, malhabiles et taciturnes, vont peu à peu se montrer capables de malice ; leurs mensonges habituels n’excluent pas la franchise sur le fond ; et tel ou tel cadrage serré laisse parfois échapper, au-dessus de la limpidité des regards, comme l’esquisse d’un sourire. Sur le terreau commun de la crasse et de l’ignorance, la vie va peu à peu permettre à chaque caractère d’exprimer sa saveur propre, chargée d’harmoniques particulières et de notes inattendues.
Dire « la vie », ici, n’est pas désigner une abstraction ou une généralité. Pour que ces personnalités puissent éclore, d’autres personnes sont nécessaires. Dans cet univers pauvre, elles sont porteuses de ce qui n’a pas de prix : le sens de la gratuité et du partage. Ainsi de l’éducateur qui encadre les jeunes condamnés à des peines d’intérêt général ; ainsi de l’amie qui prête à un jeune ménage en danger sa maison parce que « quelqu’un m’a aidé une fois dans la vie et que je ne l’ai jamais oublié ». Ces anges gardiens donnent leur part, sans laquelle la maturation ne se fera pas.
S’agit-il alors simplement de bons sentiments ? Non, car l’univers décrit est suffisamment violent et les dialogues suffisamment crus pour nous prémunir de la tentation du conte de fées. De plus, l’omniprésence du rire nous évite de sombrer dans une compassion fusionnelle. Enfin, tout dans le film indique une dimension secrète, la possibilité d’une transcendance. La réalité ne se réduit pas à une chronique sociale : plus les rapports deviennent humains, plus une ouverture semble possible. Absolument pas nécessaire, mais suggérée avec le sourire, comme dans la scène initiale et programmatique où le cheminot, pour forcer un poivrot à quitter des rails sur lesquels un train va passer, lui lance à travers la sono de la gare : « C’est Dieu qui te parle ! ». Il est permis d’en rire, il n’est pas interdit d’y voir une allusion à l’enjeu réel de ce qui nous est raconté. Part insaisissable de l’histoire, mais omniprésente et qui lui donne un goût particulier, un arôme reconnaissable par ceux qui déjà l’ont respiré : c’est la troisième mise en abyme.
À ce stade, nous n’avons encore rien dit de l’argument, du suspense et des rebondissements qui tendent tout le film comme un arc. Rien d’étonnant à cela : l’intrigue, au fond, n’a aucune importance. Elle n’est que prétexte à une humanité merveilleusement racontée par un metteur en scène parvenu à maturité, avec des comédiens stupéfiants de paradoxes assumés. Dira-t-on alors, avec quelques esprits chagrins, que la fin ne semble guère morale ? Ce serait avoir une vue bien courte de ce en quoi doit consister la morale véritable [1]. Ce serait surtout passer à côté d’un récit où sont posées, avec un accent rocailleux et une humilité rieuse, de grandes questions de notre temps : la paternité, l’accueil de l’enfant, la construction d’un avenir, la mise en valeur des talents, la possibilité d’une fraternité et, pour couronner le tout, la valeur infinie [2] de la reconnaissance.
Denis DUPONT-FAUVILLE
30 juin 2012
[1] Sur le problème du vol et des « larcins », on se référera ainsi avec profit au Catéchisme de l’Église catholique n°2408 et au § 69 de la constitution conciliaire Gaudium et Spes : nous sommes à mille lieues de certaines certitudes bourgeoises !
[2] Il y aurait ici toute une analyse à mener, en suivant l’évolution du scénario. La « part des anges » volée par les héros, littéralement, n’existe pas : il s’agit d’une portion de toute façon disparue, nul ne peut soupçonner une substitution, le whisky en question ne devrait même pas avoir été trouvé. C’est cette rareté, cette "non-existence" qui, au-delà de sa parfaite saveur, fait sa valeur. Quand la quantité dérobée diminue sous l’effet d’un geste maladroit, son prix pourtant augmente encore, par la loi « de l’offre et de la demande ». Mais lorsque la dernière portion se trouve donnée gratuitement, échappant à toute transaction (même à celle réservée aux initiés), elle devient, absolument, sans prix. Cette pure gratuité, résultant à la fois de l’enchaînement des circonstances et de la résolution des protagonistes, balance et surmonte la gratuité du mal ; ce n’est pas en effet le moindre des paradoxes que, dans un univers où l’argent est omniprésent, tout ce qui compte échappe à son emprise, y compris en négatif (vendetta, humiliations policières, antipathies familiales, etc.). Nul ne peut servir deux maîtres.