Le tribunal, se regardant comme suffisamment instruit, Fouquier-Tainville prit la parole, et s’exprima en ces termes : (...) « C’est d’après la vérification de ces faits, qu’au nom de la nation, le tribunal prononce, contre les ex-religieuses de Compiègne, les citoyennes Lidoine, Croissy, Thouret, etc., la peine de mort. »
Ce mot de mort ne fut pas plus tôt prononcé, que la joie se peignit sur tous les visages des condamnées. Elles remercièrent leurs juges du bonheur qu’ils leur procuraient. Descendues du tribunal , elles firent leurs adieux à ceux des prisonniers qu’elles purent voir, leur témoignèrent leur reconnaissance pour l’intérêt et la sensibilité qu’ils montraient à leur égard , se recommandèrent à leurs prières et les encouragèrent à la patience, leur promettant de ne pas les oublier devant Dieu.
Ces fidèles épouses de Jésus-Christ, ayant fait, dès le matin, leur préparation à la mort, ne songèrent plus qu’à chanter les louanges du Seigneur ; car, aussitôt qu’elles furent montées dans les charrettes ou tombereaux qui devaient les conduire de la Conciergerie à la barrière du Trône, qui avait succédé depuis peu, pour les exécutions, à la place de la Révolution, autrement dite place Louis XV, elles chantèrent le psaume Miserere, l’antienne à la sainte Vierge, Salve Regina et le Te Deum. Arrivées aux pieds de l’échafaud, elles entonnèrent le Veni Creator, renouvelèrent les promesses de leur baptême et leurs vœux de religion. On remarquait, non sans un grand étonnement, que le bourreau, la garde, le peuple, les laissaient remplir ces divers actes de religion sans témoigner la plus légère humeur ou impatience. La foule même qui s’était pressée sur leur passage, quoiqu’accoutumée à vociférer contre ceux à qui l’on donnait le nom d’Aristocrates, gardait un morne silence ; et, si quelques mots se faisaient entendre, ce n’était que pour plaindre ces innocentes victimes et les admirer. On les entendait dire : « Oh ! les belles âmes ! quel air céleste ! Si elles ne vont pas tout droit en Paradis, il faut qu’il n’y en ait point. » La révérende Mère Prieure, à l’exemple de la mère des Machabées, demanda et obtint de l’exécuteur de ne passer que la dernière. Ainsi se consommèrent, de la part des accusateurs et des juges, l’acte le plus atroce ; et de la part de leurs victimes, le courage le plus héroïque, le 17 juillet 1794.
– Sœur Marie de l’Incarnation, Histoire des Religieuses Carmélites de Compiègne, conduites à l’échafaud le 17 juillet 1794, Thomas-Malvin, Sens 1836, pages 55-59.