Autofiction (Amarga Navidad)

Pedro Almodóvar

Pedro Almodóvar, 2026. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

De quoi s’agit-il ? La question n’est pas fortuite. L’espagnol nous parle d’un Noël amer (Amarga Navidad, titre conservé dans plusieurs pays), le français nous délivre une Autofiction. Dans ce film sur l’écriture d’un film, faut-il s’intéresser à ce que le film raconte ou à la façon dont il le raconte ? Selon la réponse, le titre changera… et les avis varieront.

En réalité nous assistons au déroulement de deux récits parallèles. Celui qu’un réalisateur élabore petit à petit et qui prend vie sous nos yeux à mesure que le texte se compose, celui de la vie du réalisateur lui-même et de ses proches, dans laquelle il puise abondamment en voulant mettre les sentiments à nu. L’artiste est-il forcément un vampire ? Le talent donne-t-il droit à tout, jusqu’au viol de destinées intimes sous prétexte d’injecter de la passion dans une histoire ?

Pour unifier ces deux intrigues, la patte d’Almodóvar s’impose, reconnaissable entre toutes. Avec son rythme de montage, ses splendides harmonies de couleur, ses actrices ravissantes ou monstrueuses, ses thèmes obsessionnels de l’inspiration et du deuil, de la maternité, du désir, de la manipulation ou de la névrose. La symphonie chromatique est particulièrement soignée, dans des registres sombres, de même que les sentiments portent une intensité exprimée avec une pudeur inédite. Le réalisateur règne sur ces entrelacs, contrairement à son double dans le film, pour mieux se présenter comme torturé et irrésolu.

C’est ici que le bât blesse. La sophistication du propos [1] peut bien se doubler de clins d’œil à de grands auteurs, de Pirandello à Fellini, et d’allusions à ses propres œuvres (décors d’Étreintes brisées ou chansons de Parle avec elle, sans oublier le jeu de miroirs qui prolonge Dolor y gloria, voire Madres Paralelas et La chambre d’à côté), tel chant résonner de façon poignante, telle vue de Lanzarote être belle à couper le souffle. Il manque l’essentiel, qui distinguait Almodóvar : l’amour de ses personnages, fussent-ils désespérants ou désespérés.

Non seulement les protagonistes ne se supportent pas eux-mêmes, mais ils ne s’aiment pas les uns les autres. Au mieux, ils font de l’accompagnement thérapeutique. Plus franchement, ils s’invectivent. Jamais le réalisateur ne nous donne envie de tomber à genoux devant eux. Tout le spectacle consiste à déployer son insatisfaction égotique, s’accusant lui-même en une ultime rouerie pour s’exonérer de tout reproche extérieur.

Alors que le film rapproche explicitement Almodóvar de Fellini, la comparaison avec 8 ½ vient spontanément à l’esprit. Là où l’Italien se désespérait de ne pas construire d’intrigue autour de figures qui toutes nous faisaient vibrer, l’Espagnol souligne à profusion ses mises en abyme sur des gens qui au fond l’indiffèrent. Pas de farandole ni de temps suspendu pour conclure, juste la vision répétitive de doigts sur un clavier. Il ne reste qu’à espérer que, de cette écriture qui continue à se chercher, une authentique contemplation puisse à nouveau surgir.

Denis DUPONT-FAUVILLE

[1Presque excessive à force d’être appuyée, le film nous parlant d’un réalisateur imaginant une réalisatrice sur le point de faire un film…

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