Décryptage : L’homme à l’ère de l’IA

Paris Notre-Dame du 4 juin 2026

Lundi 25 mai, le pape Léon XIV publiait sa première encyclique, Magnifica humanitas, sur un sujet qu’il a déjà maintes fois évoqué : les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle. Éléments de réflexion avec le P. Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service pour les professionnels de l’information.

Léon XIV lors de la présentation, le 25 mai, de sa première encyclique "Magnifica humanitas".
© Vatican Media

Paris Notre-Dame – En quelques mots, comment présenter cette encyclique ?

P. Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service pour les professionnels de l’information (SPI).
© Diocèse de Paris

P. Laurent Stalla-Bourdillon – Magnifica humanitas (Magnifique humanité en français) est un document majeur. C’est une encyclique sociale, qui souhaite regarder le développement de la société à l’aune de l’Évangile. Mais c’est aussi un texte théologique, parce qu’il envisage la question du Salut et qu’il vient répondre à ce que nous pourrions appeler des formes d’hérésie moderne (comme le transhumanisme et le post-humanisme), qui sont des propositions d’accomplissement de l’être humain par la technique et qui veulent se substituer aux moyens que Dieu propose pour accomplir le Salut : l’amour et la grâce. Par ailleurs, cette encyclique s’inscrit dans la continuité de celles de François, Laudato Si’ et Fratelli tutti, qu’elle complète. Laudato Si’ portait sur le corps environnemental, Fratelli tutti sur le corps social, et Magnifica humanitas porte sur l’humanité dans cet environnement technologique.

P. N.-D. – Un environnement technologique totalement bouleversé par l’essor de l’intelligence artificielle (IA)…

L. S.-B. – Magnifique humanité n’est pas à proprement parler une réflexion critique sur l’IA, mais sur la nécessaire protection de la personne à l’ère de l’intelligence artificielle. Cette intention profonde est d’ailleurs explicitée par le sous-titre : Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. S’il faut protéger la personne humaine, c’est qu’elle est exposée à des blessures ou à des formes de violence qui lui viennent du développement de la technologie et de l’environnement nouveau qu’elle impose. On le sait : nos manières d’organiser nos vies sont de plus en plus dictées par des technologies qui ont leur régime propre, leur efficacité, leur rapidité, etc. Cela n’est pas sans poser un certain nombre de questions sur le développement humain, qui font que l’encyclique pose d’entrée deux perspectives : la construction d’une civilisation de l’amour, qui est identifiée à l’édification de Jérusalem, ou bien une culture de la puissance, qui renvoie à la tour de Babel, et qui imposera potentiellement des régimes d’existence et de coexistence douloureux pour les personnes et pour les sociétés. Cette trame narrative d’opposition entre Babel et Jérusalem donne l’enracinement biblique de ce texte, ce qui permet de poser explicitement la question du choix entre ces deux visions ; l’humanité est devant un choix et le pape veut l’aider à accompagner ce choix.

P. N.-D. – C’est donc là son ambition ?

L. S.-B. – La responsabilité majeure du pape est d’aider l’humanité à réaliser son unité, alors qu’elle est aujourd’hui confrontée à des technologies qui la conduisent potentiellement vers une conflictualité toujours plus grande et la possibilité de guerre. C’est impressionnant de voir à quel point Léon XIV identifie combien, si nous n’écoutons pas l’appel à construire la civilisation de l’amour, la culture de la puissance nous conduit à la guerre. Il fustige par ailleurs la rhétorique martiale qui s’installe, la colonisation des imaginaires qui impose une sorte d’évidence guerrière. Il parle en responsabilité, au service de la famille humaine, précisément pour l’aider à faire les choix qui lui épargneront le précipice des conflits qui sont devant nous.

P. N.-D. – Il rappelle d’ailleurs que c’est la responsabilité de chaque génération…

L. S.-B. – En effet, c’est la responsabilité de chaque génération de redéfinir les fondements de la société, compte tenu des nouveautés – que Léon XIV appelle les res novae – qui apparaissent et qu’il faut pouvoir intégrer à la vie sociale. Un des points majeurs, c’est l’aliénation possible de la société dans ces technologies. Et cette aliénation prend le nom dans le texte, de façon très vigoureuse, de « nouveaux esclavages ». Le pape fait un parallélisme assez étroit entre les esclavages anciens des précédentes révolutions industrielles et ceux imposés par ces nouvelles technologies. Cette réflexion lui permet d’opérer une réflexion critique sur la position de l’Église dans l’histoire et de demander pardon pour les silences complices de l’Église sur l’esclavage.

P. N.-D. – Cela a surpris, d’ailleurs…

L. S.-B. – Relire l’histoire, observer et demander pardon pour les manquements, c’est vraiment une mise en œuvre concrète des acquis du Synode sur la synodalité. S’il demande pardon, c’est aussi pour que l’Église n’ait pas, demain, à demander pardon pour sa passivité, voire sa complicité dans les nouveaux esclavages d’aujourd’hui et qui sont vraiment là devant nous, tous les jours.

P. N.-D. – Comment appréhender, à grands traits, la lecture de l’encyclique ?

L. S.-B. – Il y a d’abord l’introduction, qui expose le choix, la perspective d’une responsabilité, de pouvoir orienter les technologies, avec cette opposition entre Jérusalem et Babel. Léon XIV rappelle son fil rouge : regarder les technologies à la lumière de la théologie et protéger les personnes pour qu’elles ne soient pas réduites à des fonctions, à des données, à des prestations. Ensuite, les deux premiers chapitres sont vraiment un rappel doctrinal.

P. N.-D. – C’est-à-dire ?

L. S.-B. – Le pape commence par reposer les bases pour tout le monde. Dans le premier chapitre, il propose une relecture des raisons qui fondent la doctrine sociale de l’Église, qui n’a cessé d’accompagner les développements des sociétés à mesure que se développaient les techniques. Il s’appuie sur les grands textes de la doctrine sociale depuis Rerum novarum, en citant tous les papes pour montrer à quel point cet accompagnement a été constant. Le deuxième chapitre porte, lui, sur « Les principes et fondements de la doctrine sociale ». Pour faire très court, le fondement, c’est la dignité humaine, et donc la dignité de la nature humaine, un terme que l’on oublie très souvent et que je suis heureux de lire ici. « Nature » vient de nascere, qui veut dire naître en latin, et qui suppose qu’il y a une origine, une fin, et un processus de développement. Parler de « nature » humaine, c’est respecter ces trois aspects. Le pape énumère ensuite les cinq principes de la doctrine sociale : le Bien commun, la destination universelle des biens, la question de la subsidiarité (qui est l’invitation à ce que chacun assume sa part de responsabilité), la solidarité et la justice sociale, surtout appliquée à la question du travail. Nous avons donc, dans ces deux chapitres, une sorte de petit précis, remarquable, de doctrine sociale de l’Église pour ceux qui n’en auraient jamais eu.

P. N.-D. – Et ensuite ?

L. S.-B. – Le chapitre 3 souhaite démontrer que l’intelligence artificielle, pour le dire brièvement, « cogne » l’être humain, l’oppresse là où il a besoin de respirer. Pour ce faire, le pape étudie l’intelligence artificielle à la lumière des cinq critères de la doctrine sociale de l’Église, qui deviennent une clé de discernement. Le chapitre 4 propose trois critères du respect humain : la vérité, la liberté et le travail. Après avoir exposé pour¬quoi ces critères sont nécessaires au bon développement de l’être humain, il regarde à nouveau les risques que fait peser sur eux l’intelligence artificielle. Enfin, dans le chapitre 5, le pape exhorte à bâtir une civilisation de l’amour plutôt que de céder à la culture de la puissance. Et là, il oppose deux triades : l’une qui vient de la culture de la puissance, avec la technologie, le pouvoir et la violence. Et l’autre qui est la civilisation de l’amour, fondée sur le dialogue, la fraternité et la justice. Et il souligne, d’une manière vigoureuse, combien l’une produit la paix, et l’autre conduit à la guerre. Et ça, il le dit d’une façon assez nette et vertigineuse.

P. N.-D. – Pourtant, certains soulignent qu’il reste assez prudent dans ses jugements, en parlant de « risque potentiel » quand d’autres disent que c’est déjà une réalité…

L. S.-B. – Il fait preuve de prudence. Mais s’il veut être lu, il faut qu’il se situe à un bon niveau : être ferme, sans être catastrophiste. Par ailleurs, il est obligé de contraindre son propos dans un format cadré, qui l’empêche de tout dire. Il est obligé d’aller à l’essentiel et de faire court. Il ne peut pas descendre à un niveau de détail trop précis, mais ce qui m’a marqué, c’est la dimension très synthétique des questions pour les faire émerger, quitte à les traiter et les approfondir plus tard. Et en même temps, comme ce texte se situe au niveau de la doctrine sociale de l’Église, le pape est au cœur de sa compétence. Il est légitime et ne peut pas être pris en défaut de parler de ce qu’il ne connaît pas. Et c’était vraiment un énorme risque. L’enjeu ici n’est pas de se prononcer pour ou contre la technologie, c’est de discerner comment elle s’intègre à la vie des sociétés sans perdre l’être humain.

P. N.-D. – Cette encyclique pourrait-elle avoir le même retentissement que Laudato Si’ et Fratelli tutti ?

L. S.-B. – Cette encyclique pourrait marquer une génération comme un point de repère durable dans le temps, parce qu’elle réimpose la question de l’humanité dans le débat. Et aujourd’hui, qui peut faire ça ? Qui a l’autorité morale, la bienveillance à l’égard des personnes et aussi la capacité d’appeler, en aide à sa réflexion, d’autres personnes ? Ce texte est nourri de la collaboration et de la participation de nombreux experts – et c’est impressionnant ! –, à la fois des experts externes critiques, mais aussi des acteurs du monde de la tech qui en sont les artisans : ceux qui la développent et ceux qui, d’une certaine manière, sont les premiers visés à travers les recommandations, voire les alertes, qui sont dans le texte.

P. N.-D. – Quelles alertes relevez-vous tout particulièrement ?

L. S.-B. – Le pape parle plusieurs fois d’aliénation. Je crois que nous pouvons aussi parler de colonisation des pensées. Ce n’est pas nous qui utilisons des machines ; nous sommes dans la machine. Et aussi dystopique que cela puisse paraître, c’est une réalité. L’intelligence artificielle n’a été possible que parce que la captation de la data a été exponentielle et a permis l’accroissement du maillage. Nous avons fourni massivement nos données, parce que c’était gratuit et que nous nous sommes habitués à utiliser des interfaces commerciales comme intermédiaires.

P. N.-D. – Cette critique est-elle dans l’encyclique ?

L. S.-B. – C’est embryonnaire, mais c’est vraiment intelligent, parce que si on essaie de tirer les conclusions des alertes que le pape pose, on se rend compte de la potentielle gravité. La vraie question est là. Le pape parle. Et après ? La question est toujours la même, c’est celle de l’efficacité. Quels effets ces alertes vont-elles avoir dans les consciences ? Citoyens : engagez-vous et faites pression. Politiques : responsabilisez-vous. Et entrepreneurs : renoncez à la course folle, partagez, œuvrez au Bien commun. C’est d’ailleurs ce que demande le pape, que l’IA soit un Bien commun.

P. N.-D. – Face à toutes ces alertes sur l’IA, quel est votre regard d’espérance ?

L. S.-B. – De mon point de vue, l’avènement de l’intelligence artificielle va devenir une occasion favorable pour approfondir, creuser et découvrir plus avant la magnifique humanité. Nous n’avons pas encore tout saisi de ce qui se trouve dans l’être humain, mais, paradoxalement, le développement de cette technologie va nous obliger et favoriser l’approfondissement théologique de l’humanité. Je songe, par exemple, à la question du verbe et de la parole, du logos. Désormais, les machines parlent ; ou plutôt, simulent la parole alors qu’il n’y a ni pensée ni souffle. Cette nouvelle donnée nous oblige à repenser ce qui se joue dans le verbe, qui est aussi le signe, dans l’homme, du mystère de Dieu. C’est un grand champ de réflexion théologique qui s’ouvre à nous.

Propos recueillis par Charlotte Reynaud

L’intelligence artificielle (IA)
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