Il était une fois le printemps

Cheyenne-Marie Carron

Cheyenne-Marie Carron, 2026. Critique de Mgr Denis Dupont-Fauville.

Depuis une vingtaine d’années, Cheyenne-Marie Carron va son chemin, abordant de front, mais avec une honnêteté inébranlable et une maîtrise croissante, les sujets les plus délicats. De L’Apôtre (2014) à L’Eden (2025), en passant notamment par Que notre joie demeure (2024), elle choisit avec prédilection des histoires douloureuses, voire clivantes [1], pour regarder comment la réalité est à la fois beaucoup plus rude que nous ne voulons l’admettre et porteuse d’infiniment plus d’ouvertures à la communion que nous ne pourrions le croire.

Il était une fois le printemps ne fait pas exception à la règle. La trame en est si simple qu’elle confine à la provocation : de pieux paroissiens aisés, répondant aux exhortations d’accueil prodiguées par un curé à la désarmante naïveté, hébergent du jour au lendemain un jeune migrant burkinabé, malgré les objurgations de leur assistante sénégalaise… jusqu’au drame, qui déjouera les attentes et ne laissera personne indemne.

Dans son style immédiatement reconnaissable, quelque part entre Robert Bresson, avec une apparente rigidité de cadre qui permet de faire sourdre les moindres émotions, et Eugène Green, avec des dialogues au ton décalé qui nous parlent sans apprêts, la réalisatrice conte un nouveau récit où tout semble couru d’avance mais où la vie nous prend au dépourvu.

En l’occurrence, ce n’est pas simplement le twist final et ses conséquences qui contredisent les certitudes faciles, mais, tout au long du film, une série d’infimes décalages, pas toujours exempts d’ironie et percutant nos catégories habituelles. Les personnages évoluent dans un « village » constitué d’un mix entre les plus beaux quartiers des bords de Seine et de merveilleux pavillons de Maisons-Laffitte. La famille que nous côtoyons, aussi riche que généreuse, se croit en prise avec le monde du fait de sa bienveillance ingénue. La communauté paroissiale, pour entendre parler d’Afrique, se tourne vers une Noire française depuis l’enfance. Celle-ci se méfie comme de la peste des migrants, tout en voyageant d’un continent à l’autre. Le curé cabossé ne craint pas de faire prendre tous les risques aux autres. Un architecte désireux de servir veut que le réel se conforme à sa volonté. Et ainsi de suite.

Le spectateur perçoit d’emblée que les protagonistes s’écoutent sans entendre. Jusqu’à ce qu’une blessure leur devienne commune, permettant à chacun de se reconnaître faillible et nécessiteux d’autrui. Après maints détours et discours, le silence peut enfin se partager et l’espérance monter comme une prière.

Parmi toutes les bonnes intentions dont l’enfer est pavé, le chrétien se doit de discerner. La foi ne rend pas devin, mais empêche de se contenter de formules. Ce film bref, sans faire la morale ni dicter de solutions, sonde les reins et les cœurs, transmettant aux spectateurs des questions qui n’ont pas fini de résonner.

Denis DUPONT-FAUVILLE
3 octobre 2026

[1] Respectivement : la conversion d’un musulman français au catholicisme ; la déchirure du Liban ; l’assassinat du P. Hamel.

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