L’Odyssée
Christopher Nolan
Christopher Nolan, 2026. Critique de Mgr Denis Dupont-Fauville.
Voir un film faire l’événement peut réjouir. Plus encore quand il adapte l’un des textes fondateurs de notre civilisation, le poème où Homère exalte, au terme de la guerre de Troie, le long retour d’Ulysse vers sa terre et vers lui-même. Un réalisateur fasciné par le temps et la mémoire, la responsabilité de l’individu et la solidarité humaine ; des moyens fastueux ; un casting attrayant ; pour les cinéphiles, l’adoption du 70 mm IMAX : toutes les fées semblaient s’être penchées sur la production du dernier Christopher Nolan.
Le parti-pris est inverse de celui du Troie de Wolfgang Petersen [1] : abandonner les oripeaux de la légende pour retrouver l’histoire qui a donné naissance au mythe, s’attacher à l’équipée humaine plus qu’au fracas de l’épopée. Mais ceci comporte une double conséquence. D’abord, ne pas rechercher l’éclat ou la beauté : pas de cadrage spectaculaire, beaucoup de caméra à l’épaule, une poésie absente. Ensuite, substituer au rêve une reconstruction hypothétique du monde à partir duquel s’est développé le récit.
Résultat : un spectacle sans héroïsme ni grandeur et, surtout, déconnecté de la région qui l’a enfanté et du monde qui l’a accueilli. Le palais d’Ithaque évoque un bouge de la Nouvelle-Orléans, agrandi pour les besoins du tournage, les navires grecs des drakkars vikings, naviguant dans des régions situées quelque part entre l’Écosse et l’Islande ; chaque épisode de tempête fait penser par sa mise en scène à une attraction du Puy-du-Fou ; la lumière de la Méditerranée fait curieusement défaut, de même que le bleu des rivages ou le chatoiement des oliviers.
Au crédit de Nolan, la façon assez brillante dont il assume le récit en flash-back issu du texte originel, mêlant et distinguant à la fois l’avancée de la quête et le retour des souvenirs, lui permet notamment d’intégrer un grand nombre des étapes les plus célèbres de l’Odyssée. Mais le symbolisme du mythe est perdu, de même que l’intelligence de l’intrigue. Ulysse ne se joue même pas de Polyphème en se nommant « personne » : complexité trop grande pour le scénario, ou pour les spectateurs supposés ?
Dès lors, notre navigateur ressemble plus à un cow-boy (pas toujours assez) prudent qu’à un roi ingénieux. L’auteur des cantilènes est évidemment noir. Les femmes blanches seront lucides ou consolatrices, au contraire des noires, victimes ou irresponsables (!). Les monstres sortent de la foire du Trône. Pas de prestance ni de profil grec, tout au plus quelques références au graphisme de 300 [2] ou un Agamemnon aux faux airs de Dark Vador.
Le sous-texte pléthorique détaille comment la civilisation qui dominait les mers, ayant trahi ses propres valeurs en massacrant ses ennemis après avoir proclamé une trêve, se retrouve exposée au mépris des nations et à la violence qu’elle a elle-même déclenchée. Allusions maladroites, qui peuvent se retourner contre l’œuvre. À la fin, Ulysse explique à Pénélope que l’avenir chantera sa geste faute de pouvoir l’écrire : ni même la filmer, apparemment.
Denis DUPONT-FAUVILLE
22 juillet 2026
