La grazia

Paolo Sorrentino

Paolo Sorrentino, 2025. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Passée l’introduction, dès le premier plan, une évidence s’impose : nous sommes devant un film italianissime. L’image du président tirant une bouffée de cigarette au-dessus de Rome, solitaire sur la terrasse du Quirinal, ravira les connaisseurs de la Ville et mettra tous les spectateurs dans cette ambiance si particulière, faite à la fois d’héritage assumé et d’espièglerie revendiquée, que seule la Péninsule peut inspirer.

Comme toujours avec Sorrentino, les cadrages brillants alternent avec les réparties désopilantes et parfois cinglantes, une étonnante musique rythmant des scènes où la gravité de façade se mêle à l’humour et la nostalgie à l’ambition. Surtout Toni Servillo, dans le rôle principal, livre une extraordinaire composition, réussissant à nous rendre immensément sympathique un maniaque égocentrique et lâche… mais plus blessé qu’il n’y paraît.

En ce sens, La grazia procure un vrai plaisir de cinéma. Plaisir qui pourtant laisse un goût amer, tant les ficelles apparaissent grosses et les inversions nombreuses.

Un président en fin de mandat doit statuer sur un projet de loi légalisant l’euthanasie et sur deux ultimes demandes de grâce. Comment assumer une telle responsabilité, quelle cohérence donner à ces dernières décisions ?

Au départ, l’idée de camper un personnage doté à la fois d’une formidable intelligence critique (il ne se trompera guère sur les uns et les autres : ne pas sortir trop vite de la salle à la fin !) et d’une pusillanimité déguisée en prudence est bien sûr alléchante. Mais le paradoxe de quelqu’un qui veut régir la vie publique tout en étant prisonnier de ses propres sentiments évolue vers celui qui piétine le droit sous prétexte de privilégier l’esprit sur la lettre.

Tous les clichés sont successivement convoqués : l’humanité ne doit-elle pas à la fois gracier ceux qui ont tué par amour et comprendre que l’euthanasie procède de la même logique ? Les principes ne sont-ils pas la marque d’esprits rigides (ou doubles : la figure équivoque d’un pape africain est ici significative) qui font obstacle au plaisir de vivre ? Ne pourrait-on au moins achever les souffrants avec la même compassion qu’on doit avoir pour les animaux ?

Les décisions du président seront alors sans surprise. Dans les trois cas qu’il résout, il choisit en fait la mort en connaissance de cause, pour se dédouaner du regard des autres et jouir de la vie avec légèreté. À la question fondamentale qui scande le film, « Di chi sono i nostri giorni [à qui sont nos jours] ? », Sorrentino choisit de répondre : à nous seuls, pas même à l’être aimé, et nous avons bien le droit d’en rire. La perspective de Dieu est réduite tout au plus à un reliquat culturel. La grâce, poids d’amour pour un Augustin, devient ici capacité d’insouciance.

Au-delà de bien des non-dits (ainsi, aucune mention des soins palliatifs !), une absence frappe plus que les autres : celle des enfants. Si la fin exhorte à suivre la jeunesse, aucun protagoniste n’a moins de quarante ans. Italianissime.

Denis DUPONT-FAUVILLE
21 janvier 2026

Cinéma
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