Soudain
Ryūsuke Hamaguchi
Ryūsuke Hamaguchi, 2026. Critique de Mgr Denis Dupont-Fauville.
Un titre trompeur ? Peut-être. Soudain constitue en effet une méditation de 3h17 (!), où les plans fixes alternent avec des plans séquences au rythme de déambulations pédestres, où les gens prennent le temps de se parler et de s’écouter, où aucun événement spectaculaire ne vient interrompre la trame d’un récit qui s’écoule comme une rivière tranquille, relativisant les drames et humanisant les douleurs, éduquant notre regard et notre attention au point de nous rendre sensibles aux inflexions d’une phrase japonaise ou capables de percevoir comment une ombre sur un visage presque impassible peut renvoyer aux tourments d’un cœur qui se brise.
Dans ce lent mouvement étalé sur quelques jours, des événements insignifiants nous introduisent à des univers apparemment bien divers. Les tensions au sein du personnel d’un EHPAD parisien, les difficultés d’une troupe asiatique, les conversations brèves ou les longs épanchements nous baladent de chambres de soins à des rizières asiatiques, des quais de Seine aux tramways de banlieue. Sans à-coups, d’une respiration toujours égale et mesurée, nous voici spectateurs de scènes hétérogènes et pourtant liées les unes aux autres.
Ainsi : un adolescent surgit à côté de la fenêtre d’un tramway, courant et bondissant avec de grands sourires ; une pièce contemporaine provoque entre une spectatrice française et la metteuse en scène un dialogue à la vie à la mort ; des malades atteints d’Alzheimer montrent leur désarroi, faisant pleurer leurs enfants rebelles ; une gérante d’EHPAD se voit administrer un cours de macro économie par une artiste nippone ; des anciens fatigués réapprennent à marcher pieds nus dans l’herbe et prennent soin les uns des autres ; une femme énergique au charme infini se révèle cancéreuse en stade terminal.
Cette énumération volontairement dépourvue de fil conducteur fait peut-être pressentir avec quelle sérénité les scènes se succèdent mais aussi comment tous ces moments tranquilles constituent en fait autant de surgissements, de « soudain(s) » [1] qui nous entraînent constamment dans un flux de vie, un élan de nouveauté dans les contextes les plus inattendus.
Univers artificiel ? Certes, le cadre peut sembler parisien et bobo, le discours exagérément compassionnel et bienveillant, les relations à la limite du crédible ou les personnages peu caractérisés. Mais la magie de la mise en scène pallie ces conventions et nous happe, si bien que les conversations personnelles, les douleurs ou les espoirs nous sont délivrés comme une confidence énoncée dans une langue nouvelle, voire inconnue, où les minutes passent sans que le temps ne pèse.
Le « soudain » le plus important est sans doute celui, propre à chaque spectateur, où cette histoire nous rejoint… jusqu’à la dispersion tranquille des cendres d’une héroïne que nous avons appris à aimer.
Un film humanisant, sans aucun doute [2]. Pourtant, son dernier plan efface le clocher des toits que nous montrait la première image. Dieu a disparu : de l’histoire, de nos vies ?
Denis DUPONT-FAUVILLE
26 août 2026
[1] Le livre duquel le film est tiré s’intitule quant à lui Soudain je me sens mal (Kyū ni guai ga waruku naru).
[2] Il décrit amplement les méthodes liées à « l’humanitude », approche de soin développée dans les années 90.
