À Marseille, Paris « la Méditerranéenne »
Paris Notre-Dame du 28 septembre 2023
Parmi les 57 000 personnes réunies samedi 23 septembre [2023] au stade Vélodrome de Marseille pour vivre la messe présidée par le pape François, 150 Parisiens avaient pris place sur les bancs du virage Sud.
Une délégation petite par son nombre mais grande par sa ferveur, sa foi et son amour du pape François, le cœur ouvert à accueillir sa parole, forte et… à redécouvrir ses racines méditerranéennes.
De notre envoyée spéciale Isabelle Demangeat
Un énorme sourire éclaire son visage. Et des rires sonores éclatent régulièrement de sa bouche. Prise par la liesse et la ferveur, Monique décide de se lever sur sa chaise. L’élan est vif, la réalisation un peu plus chancelante. Mais qu’importe, Monique s’appuie sur l’épaule de sa voisine, la prend par le bras, et chante à tue-tête. Enfin, de temps en temps. « Je ne connais pas les paroles ! », s’exclame-t-elle. Deux générations se rencontrent. Sur la pelouse du stade Orange Vélodrome de Marseille (Bouches-du-Rhône) transformée pour la venue du pape en (s)cène, le groupe de pop louange Glorious entonne ses plus gros succès ; sur les gradins, Monique Beunardeau, 86 ans, essaie de suivre. En y mettant tout son cœur. Il y a quelques minutes, le pape François célébrait la messe et rappelait aux fidèles, dans son homélie, que « l’expérience de foi provoque avant tout un tressaillement devant la vie ». Monique, debout sur sa chaise, du haut de son âge, en est une illustration. « J’ai la chance d’avoir la santé », confie-t-elle. Alors, pas question de rater ce moment historique.
Deux tifos
Arrivée la veille avec deux de ses amis, elle a rejoint ce samedi 23 septembre, les bancs du virage Sud. Virage emblématique, terre des South Winners, supporters de l’Olympique marseillais. Ceux-là même qui réalisèrent, dans la journée et la nuit de vendredi 22 à samedi 23 deux « tifos » (sorte de grandes banderoles) pour le pape. L’une est à son effigie ; l’autre représente Notre-Dame de la Garde, la fameuse « Bonne mère » – à prononcer avec l’accent. Au virage Sud, chacun a suivi scrupuleusement les indications criées autour de 16h pour que les deux tifos se lèvent, majestueux, face au pape ; suivis de près par un magistral « MERCI ». Folie dans les gradins. Folie chez Monique. À ses côtés : 149 Parisiens inscrits via le diocèse – d’autres sont partis avec d’autres structures – de tous âges, tous horizons. Et un prêtre, le P. Antoine d’Eudeville, curé de St-Honoré-d’Eylau (16e) qui semble un peu perdu, avec son aube et son étole. « J’ai décidé de venir au dernier moment, explique-t-il. J’ai trouvé une place, il était trop tard pour me faire accréditer en tant que prêtre. Cela ne m’a pas refroidi. » Tout sourire au milieu des fidèles, le P. d’Eudeville est l’un des premiers à se lever dès qu’un mouvement de ola frémit à sa droite. En face de lui, virage Nord, ses confrères sont réunis auprès du pape. Il y a l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, un peu plus loin, les vicaires généraux Mgr Michel Gueguen et Mgr Emmanuel Tois, le P. Stalla- Bourdillon, directeur du Service pour les professionnels de l’information… et deux curés : le P. Jean- Baptiste Arnaud, curé de St-Louis-en-l’Île (4e) et le P. Sébastien Waeffler, curé de Ste-Élisabeth-de-Hongrie (3e). Les deux seuls du diocèse à avoir emmené quelques paroissiens.
« Quand j’ai appris la tenue d’une messe présidée par le pape François, quand Mgr Laurent Ulrich en a parlé lors de la messe chrismale, j’ai entendu comme un appel à aller à sa rencontre », explique le P. Arnaud. « Le pape est le signe de la communion de l’Église. Tout comme ces milliers de fidèles réunis. Cela encourage, cela conforte, aussi, dans la vocation de prêtre. C’est aussi l’occasion de vivre un moment, fraternel, en paroisse. » Pour l’organiser, tout s’est fait très simplement. C’est autour d’une table de café que les deux curés décident de réserver quelques places. Pour une poignée de fidèles, déterminés comme jamais. La plupart arrivent autour de 11h, ce samedi 23 septembre, par l’un des premiers trains pour Marseille, la mine à peine froissée par les quelques heures de sommeil. Vite, ils déplient leur banderole floquée aux couleurs de la France et au nom de St-Louis-en-l’Île (4e) et déambulent dans Marseille. « J’avais à coeur de leur montrer quelques lieux emblématiques de la cité phocéenne », raconte le P. Arnaud. Au programme donc pour quelques heures : un passage à N.-D. du Mont, une déambulation dans le quartier du Vieux Port, et une courte visite, agrémentée de l’office du milieu du jour, de la basilique St-Victor. Heureux coup du destin, les portes de la crypte sont ouvertes. Moment émouvant. L’histoire dit qu’ici, Marie-Madeleine et Lazare ont posé le pied. On a tendance à l’oublier. Mais « nos racines, chrétiennes, viennent de la Méditerranée », souligne Jean-Roch un trentenaire parisien exilé en Catalogne (Espagne) ayant pu rejoindre l’équipe du P. Arnaud. L’évangélisation de la Gaule, et de l’Europe, a été permise par la Méditerranée. C’est d’ailleurs peut-être un message, en filigrane, que le pape François a voulu faire passer, en se rendant « à Marseille, et non en France ».
Un voyage dans le sillage du ministère de François
La formule fit grand bruit, dans les rangs catholiques et plus largement. Mais pour celui qui suit et écoute un tant soit peu le pape, ce choix est finalement sans surprise. Depuis le début de son pontificat, François n’a eu de cesse de rappeler sa préférence pour les pauvres, pour les petits, pour les « périphéries », pour ceux qui souffrent. Il écrit Laudato Si’, Fratelli tutti, se rend en Corée du Sud, en Albanie, en Bosnie- Herzégovine, en Irak… plus récemment, au Kazakhstan et en Mongolie. Après maintes sollicitations, il accepte finalement un passage en France, mais choisit, à l’invitation de son archevêque, le cardinal Jean-Marc Aveline, le « sourire de la Méditerranée » selon ses propres mots, pour conclure la troisième édition des Rencontres méditerranéennes. Nées en 2020 à Bari (Italie), ces rencontres réunissaient du 17 au 24 septembre 140 jeunes de diverses obédiances et évêques catholiques issus des « cinq rives de la Méditerranée » afin de « se retrouver, partager leurs expériences » et « réfléchir ensemble pour construire une même espérance ». Des rencontres auxquelles l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, a souhaité participer.
« Paris est méditerranéenne !, lance-t-il dans un sourire. Paris s’est construite grâce à nombre de personnes venues du sud. Elle accueille et abrite aujourd’hui de nombreux habitants venant de ces
pays de la Méditerranée. » Il était donc tout naturel, nécessaire, pour lui, d’en être, afin de mieux comprendre la réalité de ceux qui émigrent, « aspirés par Paris », de rencontrer des fidèles, des confrères évêques, venus d’ailleurs, appartenant parfois à des courants ecclésiaux différents. Pour lui, l’Ordinaire des catholiques des Églises orientales résidant en France, ce fut précieux. « J’ai été invité, dimanche 24 au matin, par la paroisse grecque-melkite dans leur église St-Nicolas-de-Myre, puis par la communauté chaldéenne pour la messe. Il y avait Mgr Antoine Audo, évêque chaldéen d’Alep (Syrie), un prêtre syriaque-catholique, un prêtre grecque-melkite… raconte-t-il. Ce fut très fort. Je suis content d’élargir mon regard. D’avoir un regard de l’Église catholique et non pas seulement un regard d’évêque de Paris. »
Arrivé à Marseille le mercredi 20 septembre, Mgr Ulrich retient de ces journées l’exemple de la jeunesse. « Ces jeunes, qui pour beaucoup vivent des situations difficiles dans leurs pays, dans lesquels certains ne peuvent plus vivre, ont surtout évoqué entre eux, et avec nous, des chances qu’ils ont, relit-il. Dans ces pays en difficulté, ils ne sont pas seuls, se soutiennent, montent des associations, ne restent pas les bras croisés. Et ceux qui ont décidé de partir retiennent de leur migration les gestes d’accueil, pas ceux de refus. C’est une très belle image. »
Un devoir d’humanité
Le pape l’a rappelé dans ses différents discours, notamment lors de la session conclusive des Rencontres méditerranéennes, le samedi matin. « Ceux qui risquent leur vie en mer n’envahissent pas, ils cherchent hospitalité, ils cherchent la vie. » Lui qui avait peur de ne pas dire tout ce qu’il avait à dire, ne s’est pas défilé. François a posé des mots, forts, sur cette réalité qui le ronge : ces dizaines de milliers de personnes fuyant la pauvreté, la précarité, qui meurent en Méditerranée, le visage tourné vers « ces rivages où règnent l’opulence, le consumérisme et le gaspillage ». « Ne nous habituons pas à considérer les naufrages comme des faits divers et les morts en mer comme des numéros, a-t-il demandé lors du moment de recueillement avec les responsables religieux au mémorial dédié aux marins et migrants disparus en mer, vendredi 22 septembre. Non, ce sont des noms et des prénoms, ce sont des visages et des histoires, ce sont des vies brisées et des rêves anéantis. » Il est allé jusqu’à dire que « cette mer magnifique est devenue un immense cimetière où de nombreux frères et soeurs se trouvent même privés du droit à une tombe, et où seule est ensevelie la dignité humaine » en formulant la demande claire que les personnes risquant de se noyer soient secourues en mer. « C’est un devoir d’humanité, c’est un devoir de civilisation », a-t-il insisté en avertissant : « Nous sommes à un carrefour de civilisation. Ou bien la culture de l’humanité et de la fraternité, ou la culture de l’indifférence : que chacun s’arrange comme il le peut. »
Une responsabilité
Pour Claire Rossignol, déléguée diocésaine à la pastorale de l’Exil au sein du pôle Solidarité du diocèse, cela a été décisif. « J’ai beaucoup aimé que ces mots, puissants, soient posés », confie celle qui est venue, dès le vendredi, accompagnée de Sr Marie-Jo Biloa, animatrice de l’association Solidarité Notre-Dame de Tanger, et d’Arthur*, ayant traversé lui-même la Méditerranée il y a quelques années pour quitter sa terre d’origine, le Cameroun. Comme une façon pour elle de faire sortir du déni, et de nous mettre tous face à nos responsabilités. D’ailleurs, c’est ce sentiment qui l’habite désormais : la responsabilité. « Consciente de la chance que j’ai eue de participer à ces moments, je me sens appelée à témoigner et à continuer mon travail auprès des personnes en situation de migration. » Un sentiment que partage un peu plus loin Sr Marie-Jo Biloa. « Le pape m’a montré que je ne pouvais pas, que je ne devais pas, m’arrêter, confie-t-elle, émue et grave. Que je dois continuer à me battre auprès des personnes migrantes. » « Sa parole est prophétique », ajoute-t-elle. Un constat partagé par beaucoup. « François réveille les consciences, confie ainsi le P. Arnaud. Dans la lignée de son prédécesseur, Benoît XVI, il nous appelle à concevoir l’autre comme un don et non pas comme une menace. » Soulignant la « permanence de son enseignement », Mgr Ulrich rappelle que celui-ci « ne vise pas un peuple en particulier, une politique particulière ou un gouvernement, mais nous appelle à être fidèles à l’histoire même de la Méditerranée, à être fidèles à une humanité, un accueil. À nous souvenir que le message de Dieu, à travers Jésus dans l’Évangile, est toujours un regard d’espérance, jamais un regard de méfiance ». Lors d’un dîner informel, le vendredi soir, avec Claire Rossignol, Sr Marie-Jo Biloa et Arthur, il a pu en parler, partager, écouter des parcours de vie, des expériences, des projets – notamment un livret, sous le modèle de celui qui a été fait sur la fin de vie – et vivre avant tout un « moment tout simple », un moment d’humanité.
C’est d’ailleurs ce qui se dégage à la fin de ce week-end : la sensation, profonde, d’avoir vécu un moment d’humanité, tout simple, mais empli de chaleur, de joie, de ferveur, de convivialité. Un moment à la « méditerranéenne », où une dame de 86 ans n’hésite pas à monter sur sa chaise pour laisser éclater sa joie. « Mon père était militaire. Je suis née en Algérie, j’ai vécu au Maroc, je vis aujourd’hui à Paris », raconte Monique qui connaît, par son parcours, le cardinal Jean-Marc Aveline. La Méditerranée coule dans ses veines. La nécessité aussi de l’ouverture, « la bienveillance », la « tolérance », le désir d’être confrontée à l’autre « qui m’invite à mieux comprendre ce en quoi je crois parce qu’il me demande de l’expliquer ». Pour dire au-revoir, Monique dispose son bras droit sous sa poitrine, incline la tête, et souffle salam aleykoum. Ses yeux, bleu vif, pétillent : « C’est la dernière fois que je vis un moment comme cela, que je vois le pape. »
Ce qu’a dit le pape François
« L’expérience de foi provoque avant tout un tressaillement devant la vie. Tressaillir c’est être “touché à l’intérieur”, avoir un frémissement intérieur, sentir que quelque chose bouge dans notre cœur. C’est le contraire d’un cœur plat, froid, installé dans la vie tranquille, qui se blinde dans l’indifférence et devient imperméable, qui s’endurcit, insensible à toute chose et à tout le monde, même au tragique rejet de la vie humaine qui est aujourd’hui refusée à nombre de personnes qui émigrent, à nombre d’enfants qui ne sont pas encore nés, et à nombre de personnes âgées abandonnées. Un cœur froid et plat traîne la vie de manière mécanique, sans passion, sans élan, sans désir. Et on peut tomber malade de tout cela dans notre société européenne : le cynisme, le désenchantement, la résignation, l’incertitude, un sentiment général de tristesse – tout à la fois : la tristesse, cette tristesse dissimulée dans les cœurs. Quelqu’un les a appelées “passions tristes” : c’est une vie sans tressaillement.
Celui qui est né à la foi, en revanche, reconnaît la présence du Seigneur, comme l’enfant dans le sein d’Élisabeth. Il reconnaît son œuvre dans le fleurissement des jours et il reçoit un regard nouveau pour voir la réalité. Même au milieu des difficultés, des problèmes et des souffrances, il perçoit quotidiennement la visite de Dieu et se sent accompagné et soutenu par Lui. Face au mystère de la vie personnelle et aux défis de la société, celui qui croit connaît un tressaillement, une passion, un rêve à cultiver, un intérêt qui pousse à s’engager personnellement […].
L’expérience de la foi, en plus d’un tressaillement devant la vie, provoque aussi un tressaillement devant le prochain. Dans le mystère de la Visitation, en effet, nous voyons que la visite de Dieu n’a pas lieu à travers des événements célestes extraordinaires, mais dans la simplicité d’une rencontre. Dieu vient sur le seuil d’une maison de famille, dans la tendre étreinte entre deux femmes, dans le croisement de deux grossesses pleines d’émerveillement et d’espérance. Et, dans cette rencontre, il y a la sollicitude de Marie, l’émerveillement d’Élisabeth, la joie du partage. »
Extrait de l’homélie prononcée par le pape François lors de la messe votive de la bienheureuse Vierge Marie de la Garde, samedi 23 septembre 2023, à Marseille.
– À lire dans son intégralité sur vatican.va
Revoir la célébration
À lire
– Discours du pape François donné le 22 septembre 2023 au Mémorial dédié aux personnes disparues en mer, à Marseille..
– Homélie du pape François au stade Vélodrome de Marseille, Messe votive de la Bienheureuse sainte Marie de la Garde.