Café Society
Woody Allen
Woody Allen, 2016. Critique du père Denis Dupont-Fauville.
Dès la première image, une double évidence s’impose au spectateur. D’une part, nous sommes bien dans l’univers de Woody Allen : un monde à la fois intime et phantasmé, truculent et fascinant, artificiel et familier, ici l’Amérique des années 30 vue par la double fenêtre d’Hollywood et de New York. D’autre part, quelque chose a changé : la reconstitution est plus riche, les moyens plus grands, les stars plus nombreuses, mais l’image perd en chaleur ce qu’elle gagne en netteté. Le créateur nous propose une scène plus luxuriante que d’habitude, mais l’aisance avec laquelle il y évolue (formidables mouvements de caméra) ne peut masquer la perte d’empathie, la distance qu’il instaure à l’égard de son propre théâtre.
Tout le film ne fera que confirmer cette double impression : les répliques s’alignent, les passions se répondent, l’esprit se teinte de mélancolie, mais la vibration s’est perdue. Le continuel commentaire en voix off n’est plus celui d’un confident, mais celui d’un régisseur qui lie entre eux les épisodes par des explications à la fois discontinues et prévisibles. Les femmes, époustouflantes de beauté, ne sont plus désirables (désirées ?). Les hommes vont droit vers leur but, mais nous les regardons sans les accompagner. Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation de budget ou du fait que Allen tourne pour la première fois en numérique : mettant la technique au service du fond, le réalisateur nous montre une parabole glacée, bien que rêvée.
Il y a dans cette histoire beaucoup de parallèles qui se font écho sans jamais s’unir. D’abord les deux héros, un jeune juif de New York et une jeune femme du Nebraska, amoureux l’un de l’autre dans les coulisses de la machine à rêves cinématographique et qui choisiront néanmoins d’épouser ceux qui peuvent “assurer” leur avenir [1]. Mais aussi Hollywood et New York, présentés comme en miroir dans les deux moitiés du film et qui ne font que refléter leurs impasses mutuelles [2]. Dans un monde qui se met lui-même en spectacle et dont le cosmopolitisme n’est fait que d’entre soi, les trajectoires sont sans issue. Destins apparemment croisés, figures en réalité symétriques.
Comme souvent chez Woody Allen [3], les seuls à faire avancer l’histoire sont ceux qui osent choisir. En ce sens, le personnage “annexe” du frère du héros, malfrat qui aligne les meurtres dans des séquences incroyablement répétitives et sobres, pose la vraie question : seul à affronter la mort, il mourra sur la chaise électrique, converti au christianisme. Imposture ? Réalisme ? Clairvoyance ? Reniement ?
Le réalisateur se garde bien de trancher. Et le dernier plan, très logiquement, résonnera comme la musique de Rodgers and Hart, constamment évoquée par les propos et la bande-son du film : superficiellement romantique, en réalité d’une incisive cruauté. Le moraliste pose de terribles questions ; mais le cinéma jubile-t-il encore ?
Denis DUPONT-FAUVILLE
15 mai 2016
[1] Chacun des deux a beau se présenter comme victime des circonstances, tous deux, en réalité, « dominent » leur conjoint, l’une en le faisant divorcer, l’autre en lui imposant le diminutif de son premier amour. Il est frappant, dans cette perspective, que les deux conjoints en question soient tous deux divorcés : à la fois incapables d’incarner un absolu et en même temps pleins d’une humilité lucide.
[2] Il n’est pas difficile de discerner en creux les interrogations d’un cinéaste… new-yorkais. Beaucoup d’allusions autobiographiques sont repérables : mise en scène de la famille juive qui rappelle celle de Radio Days, cohabitation en son sein d’un philosophe et d’un gangster, condamnation judiciaire (en l’occurrence justifiée) à laquelle aucun avocat ne peut faire échapper… De même, pour son premier film doté d’un budget si conséquent, le regard de Woody Allen sur Hollywood est plein de nostalgie, mais aussi d’une ironie cinglante.
[3] Outre les références parfois notées par les critiques (Manhattan, Stardust Memories, Radio Days, Coups de feu sur Broadway, Celebrity) il se manifeste une vraie continuité avec ses films récents, par contraste (Midnight in Paris, Magic in the Moonlight) ou prolongement (Blue Jasmine, L’homme irrationnel), mais aussi avec sa veine plus sombre et souvent méconnue (les rapports avec Intérieurs ou Le rêve de Cassandre seraient ainsi à approfondir).