Du « Hosanna » au « Barabbas », sommes-nous la foule ?
Paris Notre-Dame du 2 avril 2026
Les textes et les rites proposés lors du Triduum pascal permettent à chacun, même peu pratiquant, de vivre les derniers jours du Christ et d’être témoin de sa Résurrection. À l’aube du Vendredi saint, nous sommes particulièrement invités, par la liturgie, à assister à la condamnation à mort de Jésus par la foule et à nous tenir au pied de la Croix. Éléments de réflexion avec le P. Éric Morin, directeur de l’École Cathédrale.
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
Paris Notre-Dame – Dimanche, nous avons été invités à lever nos Rameaux en proclamant « Hosanna ». Sommes-nous cette même foule, versatile, qui acclame Jésus pour ensuite lui préférer Barabbas et le condamner à mort ?
P. Éric Morin – La liturgie du dimanche des Rameaux est vraiment conçue pour produire ce choc. Si vous prenez le récit évangélique – l’Évangile selon saint Marc, par exemple –, il y a une bonne dizaine de pages entre l’acclamation de Jésus pour les Rameaux et le « crucifie-le, crucifie-le ! » de la foule, le Vendredi saint ; cette versatilité ne transparaît donc pas de manière aussi forte. Mais la liturgie, telle qu’imaginée depuis la réforme liturgique de 1969, veut souligner cet effet. Autrefois, il y avait le dimanche des Rameaux, celui de la Passion, puis le dimanche de Pâques ; et souvent, les gens ne venaient qu’aux Rameaux et à Pâques. Le fait d’avoir concentré les Rameaux et la Passion en un seul dimanche est un fruit très intéressant de Vatican II. D’abord, parce qu’il est toujours bon d’entendre la Passion ; ensuite, parce que ce raccourci permet cette prise de conscience : « Je suis celui qui acclame Jésus et réclame sa mort. » C’est un peu brutal et violent, mais cela permet aussi de lire les récits de la Passion pour ce qu’ils sont.
P. N.-D. – C’est-à-dire ?
É. M. – Se retrouver au pied de la croix et prendre conscience que le Christ est mort pour moi, pécheur pardonné. Cela permet aussi, et c’est important, de protéger ce récit d’une interprétation antisémite. Non, ce ne sont pas les juifs, ni d’hier ni d’aujourd’hui, qui ont crucifié Jésus ; « nous » – humanité – avons crucifié Jésus. Les Évangiles ne cessent de souligner l’implication de l’humanité dans la crucifixion et les évangélistes, chacun à leur manière, vont déployer cette symbolique, selon le contexte, leur lieu d’écriture et les thèmes qui leur sont chers. Prenons, par exemple, l’Évangile selon saint Jean, qui indique, au tout début du chapitre 18, qu’une « cohorte » vient arrêter Jésus à Gethsémani. Une cohorte, c’est une unité de l’armée romaine qui compte environ 6 000 hommes ; or, nous savons que ce sont les gardes du Temple – une escouade de sept à douze hommes – qui arrêtent Jésus et qu’il est impossible, dans ce coupe-gorge qu’est la vallée du Cédron, d’envoyer 6 000 hommes. Utiliser ce mot de « cohorte » est une manière d’impliquer toute l’humanité dans le récit. Et c’est très efficace !
P. N.-D. – « Nous », humanité du XXIe siècle, portons donc aussi la culpabilité de la crucifixion ?
É. M. – Le but n’est pas de dire « j’ai crucifié Jésus », mais plutôt de prendre conscience qu’il est mort pour moi ; il ne s’agit pas de réfléchir en termes de causalité, mais plutôt en termes de don. Notre mentalité occidentale est très intéressée par les mécanismes de causes et conséquences. Ce n’est pas le cas de la mentalité ancienne – orientale, en tout cas biblique –, qui associe des événements sans forcément en déduire un mécanisme. Tout est lié, mais pas en termes de causalité. Prenons, par exemple, l’Évangile de l’aveugle-né. Cet homme-là est malade. La faute à qui ? Lui ou ses parents ? Qu’importe, c’est pour que la lumière de Dieu soit manifestée. Lazare est mort ? C’est pour que la gloire de Dieu soit manifestée. Au pied de la Croix, je confesse que le Christ vient me rejoindre, là où j’en suis dans mes enfermements, pour me proposer la vie. Il se donne ; il me rejoint et me donne la vie. Vous avez utilisé le mot de « culpabilité ». Je pense qu’il faudrait être capable de repenser une distinction entre être pécheur et être coupable.
P. N.-D. – C’est-à-dire ?
É. M. – Être pécheur, c’est se reconnaître en dette : à la hauteur de ce que tu as fait, Seigneur, depuis l’acte créateur jusqu’à aujourd’hui, je suis en dette à ton égard. Voilà qui devrait nous libérer de la culpabilité. Le P. Xavier Thévenot, salésien de Don Bosco et théologien, avait cette phrase : « Le mal, ça mord et ça remord. » La culpabilité vient de cette stratégie du mal qui nous maintient dans cet état de détresse, d’enfermement, alors que l’Évangile nous invite à nous savoir pardonnés, aimés ; à nous libérer de la culpabilité, mais à se reconnaître en dette. Il y a là, je crois, quelque chose à réapprendre collectivement.
P. N.-D. – Quelle est la pédagogie des évangélistes en impliquant l’humanité ?
É. M. – Que ce soit à travers les récits évangéliques ou la liturgie, il s’agit de mettre le disciple de Jésus au pied de la croix. Les Évangiles nous font faire ce même chemin qui conduit le centurion romain à professer la foi de l’Église, parce qu’il est au pied de la croix. C’est ce que saint Paul appelle le langage de la croix. Il ne s’agit pas de nous faire pleurer, mais de nous permettre de prendre conscience, d’éprouver, ce que Jésus a vécu pour nous, qu’il est mort pour chacun d’entre nous… et pour notre prochain.
Vous parliez de cette foule qui crie « Barabbas ». Ce nom est intéressant, car il signifie « fils du père ». La foule est donc sommée de choisir quel fils de quel père... Qui choisissez-vous, vous, entre Barabbas et Jésus, le fils du Père éternel ? Le choix de la foule n’est pas de se positionner sur Jésus, sur son éventuelle culpabilité, mais plutôt de se positionner sur une filiation à l’égard de Dieu. Jésus est le fils qui veut des frères et soeurs, qui va donner sa vie pour ceux qu’il aime. Barabbas est un meurtrier, un révolutionnaire, qui a certainement commis un assassinat politique en opposition à la puissance romaine.
P. N.-D. – Deux révolutionnaires, en somme...
É. M. – Voilà. Quelle révolution voulons-nous ? C’est difficile d’éprouver, en lisant l’Évangile, le poids de violence qu’exerçaient les Romains sur le peuple juif. Comment Jésus se situe-t-il par rapport à cette situation ? Dire « que ton règne vienne », ou encore « remets-nous nos dettes », alors que la société juive s’écroule sous le poids de la dette à cause des Romains, est très concret dans ce contexte d’oppression politique. Jésus et Barabbas évoluent dans un même climat de violence ; Barabbas assassine ; Jésus s’offre en sacrifice. Et la liturgie du Vendredi saint est remarquable. À aucun moment, on ne souligne la souffrance de Jésus. On la devine, puisque la crucifixion est la mort la plus abominable qui soit, à l’époque. Mais tous les récits de la Passion conservent une vraie et belle sobriété.
P. N.-D. – Comment interprétez-vous cette sobriété ?
É. M. – Il ne s’agit pas d’un mauvais scénario ; la résurrection n’est pas la fin heureuse d’un drame sordide. On célèbre les derniers jours de celui qui est ressuscité. Et, ainsi, on prend conscience de ce qu’il a traversé pour nous saisir. Jésus ne meurt pas pour ressusciter, il meurt pour nous ressusciter avec lui.
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