Entretien de Mgr Laurent Ulrich dans Paris-Notre Dame
Paris Notre-Dame - 3 septembre 2026
Paris Notre-Dame du 3 septembre 2026
À moins d’un mois de la venue du pape Léon XIV à Paris, Saint-Denis, Lourdes et Metz, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, partage sa joie et son espérance pour cette visite apostolique. Entretien.
Paris Notre-Dame – Du 25 au 28 septembre, les Français accueilleront le pape Léon XIV à Paris, Saint-Denis, Lourdes et à Metz. Quel est votre état d’esprit ?
Mgr Laurent Ulrich – Cela me rend très heureux car je vois que cette visite suscite beaucoup d’attente et de joie. C’est formidable de sentir combien cette invitation – que j’ai faite comme archevêque de Paris, et que les évêques de France ont adressée au Saint- Père – a non seulement été bien accueillie par le pape, mais aussi, et très profondément, par les Français. Les catholiques se réjouissent, bien sûr, mais pas seulement, comme me le partagent les hommes et les femmes non- croyants ou d’une autre religion que je croise à diverses occasions. Je n’ignore pas que cela ne fait pas plaisir à tous – car tout le monde n’est pas dans des dispositions positives à l’égard de l’Église et du pape – mais la personnalité paisible de Léon XIV interpelle bien au-delà de l’Église et des croyants. Ce bel accueil à sa venue me remplit donc de joie et de reconnaissance. Beaucoup de personnes se sont mobilisées au niveau du diocèse, sacrifiant une partie de leurs vacances, pour que cet accueil soit réussi, étant donné les contraintes d’organisation et de sécurité qu’occasionne un tel voyage. D’autres ont manifesté leur générosité, par un don financier ou en se proposant comme bénévole : plus de 12 000 personnes se sont déjà inscrites pour Paris. Il y a, autour de cet événement, beaucoup d’énergie et de bienveillance, et je veux, dès à présent, remercier tous ceux qui se sont généreusement donnés pour ce travail accompli.
P. N.-D. – Vous l’avez évoqué, certaines voix se sont élevées sur le choix de la place de la Concorde, pour la messe, au nom de la laïcité. Que leur répondre ?
L. U. – L’espace public est sollicité dans un lieu emblé- matique de Paris et de la France, et il se trouve qu’il sera, par ailleurs, bien rempli. C’est d’ailleurs la prévision de cette forte affluence qui nous a poussé à demander ce lieu, bien conscient que cela puisse étonner ; mais je n’ai pas craint de le demander, car nous représentons une communauté nombreuse, dont je sais par avance que le comportement sera civil, attentif et attentionné. La participation de l’Église catholique à cet événement est aussi une contribution à la paix civile et au bonheur d’exister ensemble. Il ne s’agit pas de chercher à faire de l’ombre aux autres, mais de montrer, dans le respect des croyances de chacun, la possibilité d’une certaine cohésion à l’intérieur de notre peuple.
P. N.-D. – Si le pape vient à la rencontre de tous les Français, il restera deux jours dans la capitale. Malgré ce délai très court, que voudriez-vous qu’il perçoive de l’Église qui est à Paris ?
L. U. – Les différents moments du programme donnent un aperçu de ce qui se vit ici. D’abord, le pape sera reçu, comme chef d’État, par le président de la République, puis ensuite par le directeur général de l’Unesco, qui a souhaité l’inviter personnellement à venir évoquer les questions de culture et d’éducation. Une occasion qu’a saisie le Saint-Père. Ainsi, s’il vient pour un voyage apostolique – c’est-à-dire qui concerne directement l’Église –, il ne le fait pas en ignorant la réalité civile et internationale qui a lieu ici. Il honore aussi la place de Paris et de la France dans les relations internationales, et cela me paraît extrêmement important. Après cette séquence, commence alors son voyage apostolique à proprement parler. Il sera d’abord reçu par les foules lors d’une déambulation en papamobile. Nous tenons beaucoup à cet accueil populaire et fervent, car les gens ont besoin de voir le pape ; même s’ils se trouvent à une distance de plusieurs mètres, ils l’accueilleront chez eux. À Notre-Dame, le pape est invité à prier les vêpres avec les prêtres, les diacres et leur épouse, les personnes consacrées, les religieux et les religieuses. Cette salutation première manifeste bien le caractère apostolique de son voyage et l’attention que porte Léon XIV à tous ceux qui font vivre l’Église, par le don de leur vie au Seigneur et aux hommes et aux femmes de ce temps qu’ils rencontrent. Ce sera un moment très beau.
P. N.-D. – Le vendredi soir, après les vêpres, direction le Stade de France…
L. U. – La présence massive des jeunes au Stade de France manifestera non seulement l’avenir – comme on est tenté de le penser – mais aussi le présent de l’Église. Pour nous, évêques, c’est fondamental. L’Église n’est pas stagnante mais dans un renouveau permanent, par le renouvellement des générations autant que par celui des catéchumènes qui y entrent aujourd’hui. C’est une grande espérance et quelque chose de très profond. La veillée sera marquée par une évocation des saints qui ont façonné l’histoire de l’Église en France ; c’est une manière de plonger cette jeunesse dans une continuité du témoignage de la foi, de génération en génération. C’est une idée qui m’est chère, et qui fait écho à cette phrase de Paul VI que je cite souvent : « Une génération nouvelle, c’est un continent nouveau à évangéliser. »
P. N.-D. – Le samedi matin, le pape se rendra à la Maison Bakhita, une association du diocèse de Paris dédiée à la solidarité et à l’accompagnement des migrants…
L. U. – Quand on connaît mal l’Église qui est à Paris, on ne pense pas en premier lieu à sa profonde charité et l’attention très forte pour les personnes fragiles et en précarité, à travers de multiples associations et enga- gements paroissiaux. La Maison Bakhita est une belle illustration de cet engagement réel et concret pour les plus pauvres. Juste après cette rencontre en petit comité, il y aura une séquence à l’Institut catholique de Paris, en présence des recteurs des cinq instituts catholiques de France. C’est aussi le lieu de l’ancien couvent des Carmes, où se trouvait Laurent de la Résurrection – le frère carme dont le pape Léon XIV a nourri sa vie spirituelle –, et qui est un haut lieu d’histoire puisqu’il convoque le souvenir des martyrs des Carmes, pen- dant la Terreur, et de Christian de Chergé, qui y a fait ses études. C’est aussi là que se tiendra l’Assemblée ecclésiale provinciale sur le catéchuménat et le néo- phytat, un sujet qui intéresse beaucoup le Saint-Père : il écoutera des témoignages de catéchumènes, néophytes et accompagnateurs, avant de prendre la parole sur la transformation de la vie qu’opère la rencontre du Christ chez quelqu’un qui désire entrer dans l’Église. Enfin, le séjour parisien s’achèvera par la célébration de la messe, place de la Concorde. C’est donc un tour très rapide de la vie de l’Église qui est à Paris, mais je pense que le pape se sentira bien accueilli et qu’il verra ce qui est symbolique de ce qui se vit ici : la ferveur, la jeunesse et l’attention aux plus fragiles.
P. N.-D. – Les chiffres des inscriptions sont impressionnants : 400 000 personnes pour la messe à la Concorde, et 80 000 jeunes pour le Stade de France qui affiche complet… Que vous inspire cet engouement ?
P. N.-D. – Comment voudriez-vous que les Parisiens se préparent et vivent cet événement ?
L. U. – Premièrement, je suis très heureux par avance que les chrétiens d’ici puissent voir aussi ce que le pape verra. Il y a un effet miroir. Nous ne sommes pas chargés de nous contempler nous-mêmes ; il faut même s’en dispenser. Mais cet événement est aussi une occasion de rendre grâce à Dieu pour ce qu’il nous permet et nous demande de vivre. Le bienfait de notre rapetissement dans la société ces trente dernières années, et même un peu plus, a été de produire un grand recentrement sur la mission de l’Église : chanter la louange de Dieu, développer la compréhension même du mystère de Dieu, de l’Église, du Christ et de ce qu’il apporte dans notre monde. Je souhaite que les chrétiens se rendent compte de cela : l’Église n’est pas l’Église si elle ne chante pas la louange de Dieu, si elle n’approfondit pas dans son esprit le sens du mystère de la présence de Dieu au milieu du monde. Laurent de la Résurrection – un homme simple qui n’a eu que des fonctions de service dans un couvent, comme cuisinier ou homme à tout faire –, c’est cela : une spiritualité de la présence quotidienne permanente, toujours sûre et jamais ignorée de Dieu, par le mystère du Christ dans notre vie et dans la vie du monde. C’est cela que les gens cherchent en allant à la rencontre du pape : ils ne viennent pas voir une grande personnalité de ce monde, mais un témoin qui vient affermir ses frères, comme il est dit dans l’Évangile de saint Luc, dans la foi et dans l’expérience chrétienne. C’est mon espérance. Et pour ce faire, il faut que les chrétiens se préparent de leur côté par la prière, en disant au fond de leur cœur : « Bienvenue au pape Léon », et en remerciant le Seigneur de ce don qu’il nous fait.
L. U. – Il se vérifie dans tous les pays où le pape s’est rendu. Les gens ont envie d’être là. Cela manifeste com- bien le message de l’Église, porté par la voix du pape, dépasse l’ensemble des messages qui nous sont délivrés dans toutes les sociétés du monde d’aujourd’hui. C’est un message qui remplit la tête et le cœur, là où notre société sécularisée et mercantile cherche à remplir notre temps de ce qui ne nous nourrit pas. C’est déjà dans la parole de Dieu, chez Isaïe (55, 2) : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? » Nous sommes gavés de choses qui occupent nos jour- nées, nos soucis, mais ne remplissent pas vraiment notre vie d’amour, de paix et de joie de vivre. L’Église est fidèle à sa mission qui est de transmettre, de la part de Dieu, cette nourriture. Et nous voyons bien combien le pape a une parole à la fois très profonde et très simple. C’est un talent particulier qu’il a. Le pape François parlait clair aussi, mais parfois un peu rude. Benoît XVI parlait clair également, mais comme un intellectuel. Et Jean-Paul II parlait fort, juste, mais parfois de manière un peu compliquée. Là, nous avons un homme d’une grande stature intellectuelle, mais dont la parole reste simple, forte, profonde et convaincante. C’est un bonheur et une chance.
P. N.-D. – Le 18 août, la loi sur l’euthanasie a été promulguée. Vous vous êtes d’ailleurs exprimé à ce sujet. Quel rapprochement faites-vous entre cet événement et la venue prochaine du pape ?
L. U. – Le thème choisi, Pour que le monde ait la vie, dit la profondeur de l’engagement, de l’admiration des chrétiens pour le don que Dieu fait. Les chrétiens ne sont pas des empêcheurs de tourner en rond et des contempteurs du monde présent. La première manière d’être d’un chrétien et de la prière chrétienne, c’est d’être une action de grâce. Paul Beauchamp [théologien jésuite réputé pour son commentaire des psaumes, NDLR] disait que la prière chrétienne est une action de grâce, une demande et une action de grâce. Cela commence et s’achève donc par l’action de grâce. Les chrétiens sont d’abord dans l’admiration de vivre, qu’ils reçoivent comme un don de Dieu. C’est cela que nous essayons de faire comprendre, là où les sociétés du monde sont toujours prêtes à tuer, éliminer les faibles, les gêneurs, y compris parfois des peuples entiers… Les chrétiens disent la beauté et le bonheur de vivre, aussi bien à son début qu’au milieu de la vie – en prenant soin des malades, en étant attentifs aux plus fragiles – et jusqu’à sa toute fin… que l’on accompagne aussi, jusqu’à la remettre à Dieu. Dans ce monde fragile, marqué par les guerres, les maladies, les handicaps, il y a une grande cohérence à manifester cette attention à la vie. Le pape sait bien que les sociétés ne s’organisent pas toujours avec cette référence, mais cela ne l’empêchera pas de dire ce message d’une façon ou d’une autre. Et tous les lieux sont bons pour le dire.
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
