Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Saint-François de Sales à l’occasion du 400e anniversaire de la mort de saint François de Sales
Dimanche 22 janvier 2023 - Saint-François de Sales (17e)
Que l’amour de Dieu nous enflamme.
– 3e dimanche du Temps Ordinaire – Année A
- Is 8, 23b – 9, 3 ; Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14 ; Mt 4, 12-23 ;
D’après transcription
Au début de cette année liturgique, dans ce dimanche de la parole de Dieu, nous entendons ce passage où Jésus appelle ses premiers disciples. Jésus ne veut pas travailler tout seul à la mission que le Père lui a confiée. Jésus veut chercher des collaborateurs. Il les appelle suivant chacun leur histoire personnelle, suivant leur vie personnelle, avec leur tempérament, leurs activités, et il les invite à le suivre. Il constitue un collège des apôtres, comme on dit, et ce collège, à partir du moment où on est plusieurs, risque bien d’être traversé de difficultés de relations, de conflits internes, de désir de briller davantage devant lui que le voisin… etc. L’unité de ce petit groupe de douze, l’unité de l’Église que Jésus veut fonder et envoyer en mission est toujours soumise à de grandes difficultés. Cela se voit dès l’histoire évangélique avec les apôtres et avec les disciples.
Cela se voit dans la mission de l’apôtre Paul, quand il écrit aux Corinthiens comme nous venons de l’entendre. Le Christ est-il divisé ? Etes-vous pour Paul ? Etes-vous pour Apollos ? Etes-vous pour Christ, dit-il. Le Christ serait-il divisé dès les débuts de l’histoire de l’Église ? Il y a ce risque permanent de la division. Et nous comprenons que c’est la raison pour laquelle - nous n’avons pas lu cet évangile ce matin, c’est dans l’Évangile de Jean au chapitre 17 - Jésus prie très fort pour l’unité entre tous ses disciples. C’est une intention primordiale de Jésus à l’égard de son peuple : que son peuple soit uni pour que le témoignage de la foi de l’Évangile soit un vrai témoignage qui puisse être cru. Quand nous nous désintéressons de ce sujet, quand nous cherchons à être chacun dans sa petite chapelle, ignorant les autres, nous contribuons à ce que l’Évangile soit moins cru, soit moins connu, soit moins crédible. C’est ce qui se passe tout au long de la vie et de l’histoire de l’Église. C’est une intention permanente de la prière des Chrétiens, une intention permanente de leur action pour qu’il n’y ait aucun sujet de mépriser l’Évangile, pour que l’Évangile soit toujours mieux connu, aimé, accueilli, rendu crédible.
C’est donc une exigence fondamentale de la vie chrétienne que d’être soucieux de l’unité des Chrétiens. Voilà pourquoi nous prions tout au long de cette semaine non pas pour réserver à une semaine par an cette intention, mais pour animer en notre cœur le désir de l’unité avec les autres Églises chrétiennes, mais aussi à l’intérieur de notre Église catholique. C’est un travail, comme je l’ai dit, auquel s’est voué particulièrement saint François de Sales. On connaît sa mission dans le Chablais, qui était de restaurer l’unité catholique quand le duc de Savoie a pu retrouver la maîtrise de ce pays et que les Calvinistes étaient à Genève, empêchant l’évêque de Genève de résider dans sa ville épiscopale. Mais, en fêtant saint François de Sales au 400e anniversaire de sa mort et de ses funérailles, je voudrais insister sur deux moments de la vie de saint François, qui sont à mon sens des illustrations de ce que je viens de dire sur l’unité et surtout très utiles pour nous.
Les deux événements que je choisis se passent ici, à Paris. Vous en avez peut-être déjà entendu parler si on vous instruit de saint François régulièrement. Le premier épisode de la vie de saint François qui se passe à Paris, c’est pendant ses études, il a 19 ans, c’est en 1586/1587. Il est venu faire des études à la demande de son père, pour développer ses humanités, comme on disait à l’époque, et déjà accroché personnellement à la foi en Jésus. Il suit des enseignements qu’on lui donne. Il suit des enseignements sur la foi, sur le salut, et il est très troublé par des enseignements très contradictoires qu’il entend sur le Salut des hommes, sur le Salut du monde. Et dans la période qui annonce le jansénisme, après la réforme protestante, il entend un langage qui le trouble et qui l’inquiète, qui lui dit peut-être ne serais-je pas au nombre des élus que le Seigneur veut approcher de lui pour l’éternité ? Et cela le trouble beaucoup de n’être éventuellement pas choisi par Dieu pour être sauvé. On comprend cette crise très profonde de la foi, crise qui a été nourrie par des enseignements très contradictoires, très divisés, de chrétiens, de maîtres, de docteurs qui enseignent sur la place de Paris. Et c’est simplement, en fréquentant un jour, un peu par hasard, l’église Saint-Étienne des Grès, du côté de la rue Saint-Jacques, qu’il entre et, devant la Vierge Marie, comprend que le Seigneur l’appelle, l’apaise, lui fait montre de sa miséricorde et lui indique qu’il peut s’apaiser sur ce sujet du Salut. Il fait monter, devant la Vierge Marie, vers Dieu, cette prière : si je ne peux pas être sauvé pour l’éternité, que du moins je ne sois pas séparé de toi pendant cette vie. C’est un acte fort de foi que François fait. Et c’est extrêmement remarquable dans cette époque où la question du Salut était traitée de façon si incandescente, et violente d’une certaine façon. Voilà que François va être heureusement apaisé devant la Vierge Marie, dans sa prière et dans une prière juste : que, Seigneur, je ne sois pas séparé de toi. C’est d’ailleurs une prière que le prêtre dit avant de communier : fais que je sois fidèle à tes commandements et que jamais je ne sois séparé de toi.
Voilà un moment très fort, mais il indique que la division était au cœur de l’Église, sur un langage théologique qui était un langage uniquement intellectuel et pas du tout nourri par l’attachement à Jésus qui veut le salut de tous.
Voilà que, 15 ans plus tard, François est prêtre depuis une dizaine d’années, et près d’être ordonné évêque, pour être le coadjuteur de Mgr de Granier, évêque de Genève, en résidence à Annecy. Mais, avant cela, il est envoyé en mission, une mission qui dure 9 mois, ici à Paris en 1602. Et là, il est envoyé en mission parce que, comme le duc de Savoie est redevenu maître d’une partie de son territoire et que le duc de Savoie est catholique, il cherche à entrer en relation avec le roi de France. Et l’évêque et le duc l’envoient en mission ici à Paris pour essayer de faire avancer l’unité de l’Église et l’unité aussi des peuples. Et là, pendant ce séjour de 9 mois, qui n’aboutit pas diplomatiquement comme François l’aurait espéré et comme le duc de Savoie l’aurait espéré, François découvre ici à Paris une Église complétement transformée. Une Église animée par de futurs saints, Pierre de Bérulle et quelques autres, qui transforment complétement ce monde, transforment complétement cette ville et cette Église, parce qu’animés de l’amour du Christ qui réunit ses enfants, ses frères et sœurs, animés de cet amour exclusivement pour lui, et non pas pour faire briller une doctrine quelconque, pour manifester une puissance, une chapelle contre une autre. Il découvre que ces saints à la fois sont animés de ce grand amour du Seigneur et du grand amour des pauvres. Il constate que cela a changé la figure de l’Église de Paris.
Alors il se réjouit énormément. Quelques semaines après être rentré, il sera ordonné évêque et, pendant 20 ans, il va vivre très profondément de cet attachement et de ce désir d’unité des Chrétiens, de ce désir d’amener dans la douceur, et pas dans le combat, les hommes et les femmes au Christ. Ce sont les grands moments de son épiscopat, 20 ans d’épiscopat, qu’il va vivre dans une activité harassante, dans la rédaction de livres extrêmement importants, de très nombreuses lettres adressées à des personnes qu’il veut aider à grandir dans l’amour de Dieu et dans la foi et dans l’unité de l’Église.
Je crois que c’est très instructif, ce passage de 15 ans dans l’Église dans Paris qui se laisse transformer, parce qu’elle accepte d’écouter le langage de l’amour de Dieu pour tous, et qu’elle accepte de se dévouer au service des plus pauvres. Cela transforme l’Église, cela la rend davantage missionnaire.
Que dans notre situation d’Église, aujourd’hui, nous soyons surtout préoccupés de cela. Que l’amour de Dieu, à la façon de saint François de Sales, nous enflamme au point que nous ayons un immense désir que tout homme soit sauvé. Que nous ayons un immense désir que le désir de Dieu soit connu. Que chacun ne désire pas emmener avec lui du monde pour développer la force de ses propres troupes, mais que tout le monde se mette au service de Dieu lui-même en se mettant au service des plus pauvres et de ceux qui risquent de s’égarer parce que le témoignage de la foi que nous leur donnerions serait un témoignage étriqué et diviseur.
Que le Seigneur nous donne cette grâce, qu’il nous permette d’imiter l’amour et la miséricorde dont François de Sales a été un grand témoin.
+Laurent ULRICH, archevêque de Paris