La Mission Saint-Paul
Dès 1942, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, demande aux autorités françaises et allemandes l’apport des « secours religieux aux travailleurs français en Allemagne ». En vain. Il met alors en place, clandestinement, la « Solution saint Paul » en 1943. De nombreux martyrs de l’apostolat, béatifiés le 13 décembre 2025, en ont fait partie.
Dès 1942, le cardinal Suhard demande aux autorités françaises et allemandes l’apport des « secours religieux aux travailleurs français en Allemagne » et la création d’une aumônerie. Les 2-3 mars 1943, il réunit à l’archevêché de Paris les « futurs aumôniers des travailleurs en Allemagne » en envisageant les exigences d’une éventuelle clandestinité. Il ne veut pas néanmoins ne pas avoir tout tenté pour obtenir une aumônerie officielle : le 11 mars 1943, il insiste auprès du maréchal et de Laval en leur demandant une intervention spéciale en faveur d’une aumônerie officielle : « les 600 000 Français travaillant en Allemagne sont privés de l’assistance de tout aumônier français. ». En vain.
En raison de ce refus persistant, la « solution saint Paul » – c’est ainsi qu’on appelait l’équipée des « prêtres clandestins » – est envisagée.
Le nom de « Solution saint Paul » (l’apôtre Paul avait travaillé de ses mains) est immédiatement adopté : au sujet de l’envoi de prêtres qui, pour être auprès des requis, seront si nécessaire clandestins. Cette solution a été délibérément voulue par le cardinal Suhard et explicitement assumée par le pape lui-même.
C’est dans ce contexte que le 21 mars 1943 paraît le rescrit pontifical destiné à assurer l’assistance spirituelle aux travailleurs civils en Allemagne en étendant, par l’intermédiaire du cardinal Suhard, aux aumôniers des travailleurs clandestins, toutes les autorisations canoniques requises.
Le 28 mars a lieu la consécration de la France au Cœur immaculé de Marie par l’épiscopat français réuni à Notre-Dame de Paris ; c’est l’occasion d’une déclaration sur le sort des ouvriers envoyés en Allemagne : « Nous n’épargnons aucune démarche pour que des prêtres français puissent leur apporter l’appui de la religion et le soutien de la charité en partageant le sacrifice qui leur est imposé. »
Les 30 et 31 mars 1943, le père Rodhain réunit à Paris les prêtres sélectionnés et de nouveaux volontaires et leur parle de la nécessaire clandestinité. Les 7 et 8 avril 1943, à la réunion de l’Assemblées des cardinaux et archevêques de France, le cardinal Suhard expose son souhait : se contenter de la clandestinité si l’on n’obtient pas de solution officielle.
Le 20 mars 1943, la Wehrmacht autorise la « transformation » de 250 000 prisonniers de guerre en « travailleurs-civils ». Quelque 200 prêtres français demandent cette transformation en « zivils » pour porter quelques secours spirituels aux travailleurs requis. Au 20 octobre 1943, on compte 25 prêtres-ouvriers clandestins, une soixantaine de requis et environ 200 prêtres “prisonniers-transformés” – le 13 avril 1944, ce sera 250 prêtres et plus de 1000 séminaristes et des milliers de militants qui seront recensés [1].
Le 16 mai 1943, l’abbé Rodhain célèbre la messe à la Piuskirche à Berlin devant tous les officiels allemands et français. Manifestation qui porte à l’euphorie les quelques 100 000 Français à Berlin, mais véritable opération Tarnung (camouflage) : les autorités allemandes visaient à obtenir des renseignements sur les présents et à camoufler leurs visées d’asservissement idéologique. Gaston Bruneton, responsable en Allemagne de l’action sociale auprès des requis du service du travail obligatoire, est à l’œuvre dans la collaboration en cherchant à obtenir de Rodhain les listes de l’action catholique et toutes les informations sur l’apostolat français. L’action de l’Aumônerie est, pour l’idéologie nazie, une force à abattre, d’autant plus qu’elle est soutenue par le Saint-Siège.
Le 3 décembre 1943, l’ordonnance de Kaltenbrunner, qui reste secrète sauf aux personnes chargées de l’appliquer, déclenche la persécution.
Outre les clercs, dont certains clandestinement « transformés » en « travailleurs-civils », il y a, parmi tous les requis embarqués par suite des lois de Vichy du 4 septembre 1942 et du 16 février 1943, un nombre certain de jeunes, jocistes ou scouts, aussi bien d’ailleurs que jécistes, jacistes ou autres jeunes catholiques, qui sentent plus ou moins confusément que cette réquisition à laquelle ils sont soumis, non seulement est une violation de leur citoyenneté nationale, mais aussi les expose, eux et leurs jeunes camarades, à un endoctrinement contraire à la foi chrétienne. Au sein même de l’État nazi, ils opposèrent à la nazification des esprits une ferme et constance résistance spirituelle et finirent martyrs de leur foi, victime de « l’activité de l’action catholique française auprès de leur compatriotes, travailleurs civils dans le Reich » ; épuisés par la maladie et les mauvais traitements, dans l’abjection des camps de concentration ou des « convois de la mort », ils offrirent leur vie pour l’Évangile.
On peut véritablement parler de « martyrs », pour ces prêtres, religieux et séminaristes comme pour les jeunes laïcs (jocistes, scouts ou autres « militants ») qui, « en haine de l’Évangile », « pour messes célébrées ou entendues », pour leur « fidélité au pape et au cardinal Suhard qui les avaient envoyés », « pour leur action catholique non politique », etc. sont morts de la même mort que tant d’autres, dans le camp de concentration où eux aussi ont été envoyés. Ce qui leur était propre était dissimulé leur arrestation, leur condamnation et leur passion découlaient du décret de persécution nazi porté contre l’apostolat catholique français à l’œuvre parmi les travailleurs en Allemagne ; or, dans toute leur passion ils avaient refusé de donner quelque prise à la peine qui leur était infligée : ils ont « remis l’épée au fourreau », offrant seulement leur propre vie pour tous ceux dont ils se trouvaient proches, leurs compagnons de travail, puis leurs compagnons de détention (jusqu’à leur livrer quelques grammes de leur maigre pitance), et jusqu’à leurs délateurs (dont ils ont demandé à leurs proches de ne pas livrer le nom) et leurs bourreaux eux-mêmes (pour qui ils priaient Dieu de leur ouvrir les yeux et le cœur). Que ce décret de persécution soit unique ou non, il fut explicitement porté contre l’apostolat catholique. Or, si pour la théologie catholique, selon la formule de saint Augustin reprise par saint Thomas d’Aquin « martyres discernit causa, non poena » (ce n’est pas la peine qui fait le martyr, mais la cause du châtiment accepté, désarmé, jusqu’à la mise à mort), on ne peut pas ne pas reconnaître qu’au sens propre du terme, il y a eu ici au moins 51 – en comptant Marcel Callo béatifié en 1987 – cas de martyrs très authentiques, qui ont été victimes, non pas seulement de la Seconde Guerre mondiale, mais plus précisément, à cette occasion et très officiellement, de l’athéisme nazi.
Source : Mgr Charles Mollette, La « Mission Saint-Paul », traquée par la Gestapo, François-Xavier de Guibert, 2003
L’Action catholique en Allemagne
La Croix du 1er septembre 1945
De la « Lettre aux aumôniers » :
Il y aurait des livres à écrire sur l’Action catholique en Allemagne sur le christianisme « premiers chrétiens » qui a été mené là-bas dans leur nouveau milieu de vie par les militants d’Action catholique.
Il y aurait des livres à écrire sur ces prêtres (clandestins de l’Aumônerie des prisonniers de guerre, prêtres prisonniers transformés), qui les ont assistés avec un héroïsme tel qu’un très grand nombre ont été jetés dans des camps de concentration où beaucoup ont trouvé la mort.
Une violente persécution, en effet, a été déclanchée [2] dans de nombreuses villes contre l’Action catholique, et en particulier contre la J. O. C.
Voici une première liste des militants jocistes arrêtés et déportés. Elle est très incomplète. Nous recevons, en effet, des lettres nous disant : « Le responsable de tel lag, de telle usine, a été arrêté… Deux dirigeants de Dreux... ont été déportés... Une dizaine de Jocistes de mon lag ont été dénoncés et déportés, etc. » Selon ces vagues indications, nous sommes loin de connaître tous ceux qui ont été confesseurs de la foi.
Nous comptons sur vous pour nous aider à compléter.
Dans cette liste, il s’agit en principe de militants arrêtés pour Action catholique. Et la liste s’allonge tous les jours.
Une autre liste a été demandée, concernant ceux qui ont été arrêtés pour d’autres motifs. Il se peut qu’il y ait un peu de mélange.
Région de Thuringe
Paul Léon, permanent du S. G., déporté à Dachau, actuellement en sana ; Camille Millet, dirigeant fédéral de Vitry, déporté à Zuidkau, décédé ; Henri Marrannes, fédéral de Paris, déporté à Zuidkau, décédé ; Marcel Carrier, fédéral de Paris, déporté à Zuidkau, aucune nouvelle ; Marcel Callo, fédéral de Rennes, déporté au camp de Zuidkau, décédé ; André Vallée, président fédéral de Mortagne, et son frère Roger, devenu séminariste, décédés tous les deux en camp de concentration ; Louis Pourtois, militant de Besançon, déporté comme les autres, sans nouvelles ; Jean Haméou, René Le Troquèze, militants de Tours, déportés à Zuidkau, rentrés.
Région de Halle
André Parsy, dirigeant de Lille, déporté en camp de concentration, décédé ; Colbert Lebeau, de Montluçon, déporté en camp de Munchen, décédé ; Auguste Eveno, fédéral de Nantes, arrêté, déporté à Ritterfeld, rentré ; Pierre Godefroy, arrêté, prison rentré ; Émile Hais, déporté Buchenwald, rentré ; J. Van de Viel, du Nord, déporté du camp de Witenberg, rentré ; Roger Martins, déporté au camp de Bitterfeld, rentré.
Région de Cologne
Bernard Lemerre [3] et Maurice Grandet, l’un et l’autre dirigeants du Havre, décédés tous les deux à Buchenwald les 11 et 12 octobre 1944 ; Robert Saumon[t], déporte à Halbenstadt, aucune nouvelle ; Gérard Ecochard, déporté à Halbenstadt, rentré ; Jacques Ottavy, dirigeant de Seine-et-Oise, déporté à Buchenwald, rentré ; André Picot, de Seine-et-Oise, déporté à Buchenwald, rentré ; Émile Guilmier, militant de Paris, déporté à Buchenwald, rentré ; Pierre Martv, dirigeant fédéral de Rodez, déporté à Buchenwald, rentré ; Robert Desfossés [4], déporté à Buchenwald, décédé ; P. Laillier, déporté ; Jacques Jullien, président fédéral de Caen, déporté à Dachau, rentré ; Claude Baud, déporté ; Jean Lepicier, militant d’Angers, déporté à Buchenwald, décédé.
(On demande des renseignements sur Roger Maisonrouge et Quiffer, également arrêtés.)
Région de Berlin
Lucien Croci, permanent de la région parisienne, déporté en camp de concentration, décédé ; Alfred Dadoglio [5], dirigeant de Paris, déporté au camp de Walheaide, décédé ; Marcel Touquet, ancien président fédéral de Paris-Nord, déporté à Orienembourg, sans nouvelles ; Jean Mezière, dirigeant parisien, déporté à Dachau, rentré ; Marcel Alesy, déporté à Orienembourg, rentré ; Paul Deleval, déporté en camp de travail, rentré ; Jean Durix, arrêté, mis en prison, réintégré, camp prisonnier, rentré.
Région de Brême
Édouard Terrien, dirigeant de Seine-et-Oise, prison, rentré ; Maurice Dubois, fédéral de Paris-Nord, déporté à Orienembourg, rentré ; Georges Valentin, des Vosges, déporté, rentré.
Région de Lintz
Alain Lepetit, permanent, déporté à Flossembourg, rentré ; Edmond Beaudeau, fédéral de Paris, déporté à Flossembourg, rentré. Ont été également arrêtés : Lucien Aulagnier ; André Magrelli, La Ciotat ; Le François, de Rouen ; André Fournier.
Région de Vienne
Louis Florentin, des Vosges, trois fois emprisonné ; Jacques David, de Seine-et-Oise, déporté, rentré ; Paul Chevillard, dirigeant d’Angers, déporté en camp de concentration, rentré.
Région d’Ausbourg
Joseph Jacquet, dirigeant de Lyon ; Gérard Lequellec, militant parisien et treize autres Jocistes dont nous ignorons encore les noms, déportés à Dachau.
Région de Silésie
Pierre Negre, permanent, déporté en camp de concentration, rentré ; Louis Guenegues, déporté à Natzwiller, rentré.
Région de Cassel
Paul Rebout ; Gabriel Martin ; Robert Prélat ; Louis Deneffle, emprisonnés le 12 juillet 1944 ; Marc Marchand, emprisonné le 27 novembre 1944.
Région des Sudètes
Roger Pouderon, fédéral de Saint-Étienne, et Raymond Pichon, dirigeant de Lille, emprisonnés, rentrés.
Région de Brunswick
Jean Mestre, fédéral de Paris ; arrêté, camp de travaux forcés, décédé ; Marcel Houze, arrêté mi-août 1943, depuis sans nouvelles ; Joseph Henry, des Vosges, jeté dans un camp de concentration, rentré ; Louis Lerebourg, de Seine-et-Oise, camp, de travaux forcés, rentré ; Jean Fontaine, prison, rentré ; Bernard Grandmougin, des Vosges, camp de travaux forcés, rentré ; Louis Mangin, des Vosges, travaux forcés, rentré ; François Felde, travaux forcés ; Marcel Lemble, dirigeant fédéral de Remiremont, camp travaux forcés, rentré.
Et voici encore des déportés de diverses régions : Duillie Balduini, président fédéral de Montbéliard, arrêté à Francfort-sur-le-Main, un an de prison, encore en traitement en Allemagne ; Jean Bourdon, fédéral de Paris, arrêté à Mannheim, rentré ; Pierre Dez, fédéral de Reims, arrêté dans la région de Munich, déporté à Dachau, rentré ; Jean Per[r]iolat, permanent, camp de représailles de Grostausen, pas de nouvelles ; Pierre Branchereau, de Maine-et-Loire, trois mois de prison ; Émile Desjardins, des Hautes-Pyrénées, déporté, en camp de concentration, rentré ; Jean Dualle, de Paris, déporté à Buchenwald, rentré ; André Daouze, fédéral de Haute-Marne, déporté à Mauthausen, rentré ; André Chaperon, fédéral de Roanne, déporté à Ravensbrück, rentré ; Raymond Garnier, de Paris, déporté à Buchenwald, rentré ; Eugène Lemoine, président fédéral de Saint-Brieuc, déporté au camp de Zochen, décédé ; Pierre Ledru, de Paris, deux mois de prison, rentré ; R[ené] Rouze, Seine-et-Oise, déporté au camp de concentration, sans nouvelles ; Paul Bulet, du S. G., déporté à Dora, rentré ; Jean Moreau, G. Cahen, Yves Cueff, du Finistère, déportés à Buchenwald, rentrés ; Jean Debord, de Paris, déporté en camp de concentration, rentré ; Gablot, Fr. Rapp, Roger Ripull, Psalto-Paulos, du Rhône, déportés en camp de concentration, rentrés, Demontis, des Bouches-du-Rhône, déporté à Orienembourg, rentré ; Jean Eugène, de l’Eure, déporté à Zuidkau, rentré ; Chailloux, de Paris, déporté dans un camp de concentration ; La rousse, déporté à Dachau ; Widie, des Bouches-du-Rhône, déporté.
On demande si on sait quelque chose des déportés suivants : Pierre Guetton, Louis Barle, Marcel Hilaire, André Liaro, Pierre André, Jean Lazare, André Montjoie.
Complétez notre information au sujet de :
Edmond Dupuis, Buchenwald ; René Baconnier, arbeit lager ; Gilles Mahé, camp de concentration de Lintz ; Jean Parinaud, même camp ; Galand, même camp ; Marcel Rochon, Mauthausen ; Georges Blambert.
L’assemblée des éminentissimes cardinaux et archevêques de France, dans sa séance du 18 juin dernier, a émis le vœu suivant que je suis heureux de vous communiquer :
Jocistes et militants d’Action catholiques rapatriés :
L’A. C. A. a appris avec émotion le magnifique travail d’apostolat chrétien accompli dans toute l’Allemagne par de nombreux militants de la J. O. C. et des autres mouvements d’Action catholique auprès de la masse des travailleurs français soumis au travail forcé. Elle rend un pieux hommage à la mémoire de tous les apôtres de la J. O. C. qui ont été emprisonnés et torturés pour l’unique motif de s’être montrés les témoins fidèles du Christ dans une Allemagne paganisée par le nazisme.
[...]
Les rapports que nous recevons des militants jocistes et des aumôniers sont aussi précieux que les récits des premiers apôtres. Aidez-nous à les constituer.
G. G.
[1] Charles Klein, Le Diocèse des barbelés, p. 253, d’après les statistiques de l’aumônerie Rodhain
[2] Sic.
[3] Sic.
[4] Sic.
[5] Sic.