« Le Ciel est peuplé de Rois ! »

Paris Notre-Dame du 29 janvier 2026

Chaque dimanche de Carême, du 22 février au 29 mars, les traditionnelles Conférences de Carême seront données, à 16h30, à Notre-Dame, ainsi qu’en direct sur France Culture et KTO. Placées, cette année, sous le thème « Voici votre Roi ! » (Jn 19, 14), elles interrogeront, à travers la relique de la Couronne d’épines, la notion de royauté dans la Bible et notre vie de foi. Eléments de présentation avec le P. Henry de Villefranche, chanoine, et le P. Philippe Desgens, chapelain.

© Marie-Christine Bertin

Paris Notre-Dame – Pourquoi s’intéresser, cette année, à la Couronne d’épines ?

P. Henry de Villefranche – Il y a, en quelque sorte, deux piliers à Notre-Dame, sur lesquels s’appuie d’ailleurs tout le parcours de visite : le mystère de l’Incarnation, avec la présence de la Vierge Marie, et celui de la Rédemption, avec la relique de la Couronne d’épines. Ces deux mystères permettent de revisiter l’ensemble de la foi chrétienne et, en particulier, la démarche catéchuménale. L’année dernière, nous nous étions penchés sur la figure, centrale, de la Vierge Marie, Reine de la paix. Cette fois, nous nous intéressons à la Couronne d’épines, véritable trésor, à la fois comme objet historique – témoin de l’Évangile et de l’histoire de l’Église – et par ce qu’elle donne à voir et entendre. Un objet, par ailleurs, très paradoxal, dans le sens où, signe du supplice, il est pourtant offert à la vénération des fidèles.

P. Philippe Desgens – En ce temps de concile provincial sur le catéchuménat et le néophytat, il nous a aussi paru évident que la Couronne d’épines, parce qu’elle nous plonge dans ce mystère de l’Incarnation, est un thème éminemment baptismal. La vénération de cette relique mérite que l’on s’y intéresse en tant que telle. Au-delà d’une dévotion populaire, il y a la personne du Christ ; ce n’est pas une relique comme les autres, ce n’est pas l’os ou le cheveu d’un saint, c’est la Couronne du Christ, signe de sa Passion et sa Résurrection… Ce n’est rien de moins que l’annonce du mystère de la foi ! Le temps du Carême est particulièrement propice pour s’interroger sur cet objet de piété et sur la manière dont sa vénération peut nous faire entrer dans le mystère de la foi et de la Résurrection. C’est aussi une exhortation à prendre conscience, à travers cette couronne d’humiliation et de dérision, de notre vocation, comme baptisé, à participer à la royauté du Christ.

P. N.-D. – Vous partez donc de l’objet de la Couronne d’épines pour évoquer l’idée de royauté, d’où le titre global « Voici votre Roi ! »…

Ph. D. – Ce thème de la royauté et du Royaume est omniprésent dans la prédication de Jésus. C’est d’ailleurs sa première parole (Mt 3, 2) : « Convertissez-vous, car le royaume de Dieu est tout proche. » Mais le royaume de Dieu, pour les chrétiens, s’apparente parfois à une rumeur lointaine, ou à une option extrêmement abstraite réservée à quelques théologiens. Or, c’est très concret. Où est ce royaume de Dieu ? Là où Dieu règne. Où est-ce qu’Il règne ? Dans la vie du Christ, éminemment. Mais nous ne sommes pas pour autant condamnés à l’admirer de loin, car le jour de notre baptême, nous avons été faits prêtre, prophète et roi ; nous participons donc à cette royauté. Le royaume de Dieu n’est pas seulement une réalité à venir, c’est ici et maintenant.

H. V. – Il y a deux mises en garde que note Marie-Laure Durand, l’une des conférencières : ne pas prendre le roi pour Dieu et ne pas prendre Dieu pour n’importe quel roi. On voit bien comment la révélation de la royauté de Dieu ou du règne de Dieu dans la Bible est l’objet d’un parcours assez complexe. Il ne faut pas oublier, par exemple, que la première reconnaissance de Dieu comme roi se fait au moment où, contre la volonté de Pharaon, Dieu libère le peuple d’Israël de l’esclavage en Égypte. Cette royauté est liée à une puissance libératrice, de justice et de paix.

Ph. D. – Et la Bible ne cesse de souligner, dans l’Ancien Testament, cette résistance de Dieu à désigner un roi pour Israël, qui pourtant le réclame pour être comme toutes les nations de la terre. Dieu refuse d’abord, car il est le roi d’Israël. Mais face à leur insistance, il se résigne à leur donner Saul, David, et bien d’autres… qui sont loin d’être exemplaires !

H. V. – Mais c’est exemplaire de ce qui se passe dans l’histoire des nations. Et nous voyons bien que la prétention à se prendre pour un roi ou à mettre Dieu à son service est un danger que toutes les nations continuent de courir aujourd’hui. Notre contemporanéité nous alerte et nous demande d’être en éveil. Ces conférences sont une cure qu’il serait important de suivre pour être vigilant, ce qui est d’ailleurs l’un des fruits du Carême.

P. N.-D. – La vigilance ?

H. V. – La vigilance, oui. Ne pas se laisser prendre par les fausses informations et les rodomontades des uns et des autres… Que ce soit les Russes, les Américains, les ayatollahs, les mollahs, la tentation est grande de mettre Dieu dans sa poche ; encore une fois, il est très libératoire de méditer sur le sens de la royauté. Il reste que cette notion est ambivalente, pleine de malentendus, et qu’un parcours pédagogique est nécessaire pour entrer dans l’accueil du Royaume et de la personne qui l’incarne. C’est l’objet de ces Conférences de Carême, à travers l’art, l’Écriture, la liturgie, la théologie et la vie de l’Église.

P. N.-D. – En quelques mots, quel cheminement suivent les six Conférences de Carême ?

H. V. – Après une présentation historique de la Couronne d’épines par la médiéviste Nicole Bériou, la notion de royauté dans la Bible sera abordée en deux temps. D’abord dans l’Ancien Testament, par la bibliste Marie-Laure Durand, en prenant de front cette objection : Dieu révèle sa royauté en libérant son peuple de l’esclavage, mais Israël n’accueille pas cette royauté, en réclamant un roi qui incarne la puissance et la force, malgré les mises en garde des prophètes. Puis dans le Nouveau Testament, par le P. Éric Morin, bibliste également, à travers la figure royale du Christ, qui sera pourtant rejeté par ceux qui l’attendaient. Le P. Patrick Prétot, théologien spécialiste de la liturgie, s’intéressera ensuite à la fête du Christ-Roi, dont le lectionnaire nous invite, de manière assez surprenante, à reconnaître les signes de la royauté dans la vie de Jésus, les sacrements de l’Église et la sanctification personnelle et communautaire. Dans la cinquième conférence, le P. Marc Rastoin, sj, méditera sur la dignité royale des baptisés. Le Ciel est peuplé de rois : il n’y a plus d’esclaves, ni de serviteurs. Nous, baptisés, sommes invités à partager le trône de Dieu. Voilà une ambition spirituelle que nous sommes appelés à identifier et accueillir. Enfin, le P. François Odinet, théologien et aumônier général du Secours catholique, conclura, le dimanche des Rameaux, en soulignant les aspects existentiels et politiques de la royauté de Jésus qui, dans son originalité, renouvelle la façon dont les hommes sont invités à vivre les uns avec les autres, et même les uns pour les autres, en montrant que c’est l’amour du prochain qui réalise ce perfectionnement absolu de notre condition humaine.

Ph. D. – Nous espérons que ces conférences favoriseront la prise de conscience de cette dignité royale, par ailleurs assez peu exploitée dans la catéchèse et la prédication. Et nous, que faisons-nous de cette royauté dans la vie quotidienne ? Dans la vie de l’Église ? Dans la vie du monde ?

Propos recueillis par Charlotte Reynaud

Conférences 2026
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