Léon XIV, l’héritage de Laurent de la Résurrection

Paris Notre-Dame du 24 septembre 2026

Alors que la capitale s’apprête à accueillir Léon XIV, Paris-Notre-Dame propose à ses lecteurs de découvrir les différentes facettes du souverain pontife. Troisième épisode avec le frère carme Jean-Alexandre, qui nous fait découvrir Laurent de la Résurrection, carme du XVIIe siècle, devenu une référence spirituelle majeure pour le pape.

© Vatican Media

Paris Notre-Dame – Qui est Laurent de la Résurrection ?

F. Jean-Alexandre – Laurent de la Résurrection s’appelle, à l’origine, Nicolas Herman. Il naît vers 1614 en Lorraine, dans le petit village d’Hériménil. Il faut d’emblée préciser que nous savons assez peu de choses sur lui, nous n’avons pratiquement qu’une seule source directe, son biographe Joseph de Beaufort, vicaire général de Châlons-sur-Marne. C’est lui qui fait connaître F. Laurent en recueillant et publiant ses écrits après sa mort. Laurent est soldat à une époque où la Lorraine subit de nombreux conflits, il est d’ailleurs fait prisonnier. Il raconte avoir vécu une véritable conversion spirituelle dès l’âge de 18 ans, en méditant sur un arbre mort en hiver qui a reverdi au printemps : il y a perçu de manière éclatante la providence et la présence du Dieu créateur. Blessé au combat et sans doute marqué par la violence de la guerre, il choisit de changer radicalement de vie. Après une brève expérience d’ermite dans sa région natale, puis un emploi de laquais à Paris, il décide d’entrer au carmel, marchant sur les traces de l’un de ses oncles. Il rejoint, à 26 ans, la communauté des carmes déchaux de la rue de Vaugirard à Paris (actuel Institut catholique de Paris). Il y entre comme « frère convers », c’est-à-dire affecté aux charges manuelles et matérielles. Il y restera jusqu’à sa mort, le 12 février 1691. Il est d’abord affecté à la cuisine – ce qui, selon ses propres aveux, n’était pas du tout son fort, d’autant plus que le couvent comptait alors entre quatre-vingts et cent frères. Par la suite, il devient savetier et s’occupe de confectionner et réparer les sandales des religieux. Durant une trentaine d’années, il entretient des échanges spirituels profonds avec plusieurs visiteurs, notamment Joseph de Beaufort. Après son décès, ce dernier rassemble ses lettres, ses maximes et les récits de leurs entretiens autour d’un grand principe : la pratique de la présence de Dieu.

P. N.-D. – Comment définir sa spiritualité ?

F. J.-A. – Sa spiritualité s’inscrit en droite ligne dans l’héritage des réformateurs du carmel au XVIe siècle, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Elle est profondément enracinée dans l’oraison – cette prière silencieuse que nous pratiquons encore aujourd’hui deux fois par jour pendant une heure, dans l’écoute de la Parole et l’accueil de la présence divine. L’apport propre de F. Laurent de la Résurrection réside dans la manière dont il prolonge l’oraison au cœur de la journée, c’est-à-dire vivre continuellement en présence de Dieu, dans un rapport de simple amitié. Ce qui est remarquable, c’est qu’il était accaparé par des tâches matérielles très concrètes et exigeantes. Il aurait pu, comme beaucoup d’entre nous aujourd’hui, être constamment sous pression et dispersé. Or, il démontre que l’on peut mener n’importe quelle activité en étant pleinement présent à ce que l’on fait et au Seigneur qui nous habite. Avec beaucoup d’humilité et de bon sens, il a su traduire, en termes simples et existentiels, ce que signifie vivre avec Dieu au quotidien.

P. N.-D. – Donne-t-il des clefs concrètes pour y parvenir ?

F. J.-A. – Il rappelle d’abord que cet état intérieur n’est pas venu tout seul. Le F. Laurent de la Résurrection a traversé les dix premières années de sa vie religieuse dans une profonde épreuve spirituelle. Pendant quatre ans en particulier, il a été rongé par l’angoisse de son Salut et la peur de la damnation, préoccupation fréquente au XVIIe siècle, marquée par des prédications parfois terrifiantes. Au bout de dix ans, il a reçu une grâce décisive de lâcher-prise et d’abandon confiant à la miséricorde de Dieu. Il est entré dans une profonde quiétude et une grande paix intérieure, qui ne l’ont plus quitté jusqu’à la fin de sa vie. De cette expérience, il a tiré sa pédagogie de « l’exercice de la présence de Dieu ». Au sens étymologique du mot grec askêsis, il s’agit d’un entraînement régulier de l’âme. Il conseille d’apprendre, au milieu même du travail, d’une tâche logistique ou d’une réunion, à profiter d’un court instant ou d’un moment de flottement pour se tourner intérieurement vers Dieu : lui rendre grâce, se souvenir qu’Il est là, retrouver son centre de gravité spirituel. Sa formule la plus célèbre résume tout : « Je retourne ma petite omelette pour l’amour du bon Dieu. » Il nous montre qu’il n’est nul besoin de faire des choses extraordinaires ou d’avoir accompli de hautes études pour être saint : il suffit d’habiter ce que l’on fait et de l’habiter avec Dieu.
P. N.-D. – Que nous révèle sur sa propre spiritualité le fait que le pape s’y réfère ?
F. J.-A. – C’est un choix très surprenant au premier abord. S’agissant d’un pape augustinien, on se serait plutôt attendu à ce qu’il mette en avant la figure majeure de saint Augustin ! Mais historiquement, il faut comprendre une chose : F. Laurent de la Résurrection est bien plus célèbre dans le monde anglo-saxon et aux États-Unis qu’en France. À la fin du XVIIe siècle, en pleine controverse sur le quiétisme entre Bossuet et Fénelon, la plupart des écrits mystiques ont été mis de côté en France. Les textes de F. Laurent de la Résurrection ont alors été traduits en anglais, puis largement diffusés dans le monde protestant et anglophone sous le titre The Practice of the presence of God. Le fait que le pape s’y intéresse témoigne de plusieurs aspects : d’abord l’idée d’une spiritualité accessible à tous, une foi enracinée dans la grâce baptismale, universelle, capable de rencontrer Dieu au cœur des réalités les plus ordinaires. Ensuite, le fruit d’un parcours personnel, que ce soit comme enseignant, religieux, supérieur de son ordre ou évêque, le pape a lui-même expérimenté des responsabilités diverses où cette présence intérieure unifie toute la vie. Enfin, il y a une culture de la rencontre et de la communion, chez F. Laurent de la Résurrection, comme dans toute la tradition carmélitaine, Dieu est présent au plus intime de l’âme humaine. Poser ce regard sur soi et sur les autres transforment la qualité relationnelle : chaque personne est abordée comme habitée par la présence divine.

P. N.-D. – Quelle place occupe aujourd’hui F. Laurent de la Résurrection chez les carmes déchaux ?

F. J.-A. – Dans notre communauté et notre province, sa place est toute particulière. Même si notre communauté a déménagé après la Révolution pour s’installer dans notre couvent actuel Saint-Joseph, nous nous trouvons dans la filiation directe du couvent de Vaugirard où il a vécu et servi. Pendant longtemps, nous avons continué à transmettre son héritage, mais il restait relativement méconnu du grand public en France. Depuis peu, l’intérêt manifesté par le souverain pontife a provoqué un véritable boom éditorial et un regain spectaculaire d’attention.

Propos recueillis par Grégoire Delatouche

Laurent de la Résurrection. Vie, pensées, pratique, Conrad de Meester, Cerf, 2025, 128 p., 6€90.

Article extrait de Paris Notre-Dame du 24 septembre 2026

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