Léon XIV, fils de saint Augustin

Paris Notre-Dame du 17 septembre 2026

Alors que les Français s’apprêtent à accueillir Léon XIV, Paris Notre-Dame propose d’approfondir les différentes facettes du souverain pontife. Deuxième épisode avec Isabelle Bochet, sfx, professeur aux Facultés Loyola Paris et vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes (Institut catholique de Paris), qui éclaire les racines augustiniennes du pape et la manière dont elles façonnent sa vision de l’Église : entre unité dans le Christ, primat de la grâce et intelligence de la foi.

Robert Prevost, prieur général de l’ordre de Saint-Augustin de 2001 à 2013. Élu pour un premier mandat de six ans à Rome, il est réélu en 2007, exerçant cette charge suprême pendant douze ans. Ici, avec le pape Benoît XVI.
© Augustinian Province of Our Mother of Good Counsel

Paris Notre-Dame – En quelques mots, qui était saint Augustin ?

Isabelle Bochet – Augustin vit à la fin de l’Antiquité tardive (354-430), en Afrique du Nord : né au centre de l’Algérie actuelle, il devient évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba). Il est contemporain de la chute de Rome et c’est d’ailleurs, à cette occasion, qu’il écrit La Cité de Dieu. Si sa mère, Monique, était chrétienne, son père ne l’était pas et lui-même n’a pas été baptisé enfant. Élève très brillant, notamment en rhétorique, il connaît d’abord une forme d’errance, restant de longues années prisonnier du manichéisme dont il sort grâce à l’écoute d’Ambroise de Milan et à ses lectures. Et c’est en lisant l’Épître aux Romains qu’il se convertit : c’est vraiment l’expérience de la grâce qui lui permet d’accéder à cette liberté qu’il n’arrivait pas à obtenir par ses seules forces. Converti en 386 et baptisé à Pâques l’année suivante, à Milan (Italie), il rentre en Afrique avec la volonté, au départ, de vivre une vie monastique avec quelques amis. Mais en passant à Hippone, on le réclame : « Augustin prêtre ! » Il est finalement ordonné en 391 et devient évêque en 395 ou 396. Il sera à la fois un moine et un pasteur, en quête de Dieu mais très proche de son peuple, passant sa vie à défendre la foi dans un contexte extrêmement troublé.

P. N.-D. – Comment passe-t-on de l’évêque d’Hippone à l’ordre qui porte son nom ?

I. B. – L’ordre de Saint-Augustin est fondé beaucoup plus tard, en 1243, après ceux des franciscains et des dominicains. Il faut savoir que juste après son baptême, Augustin avait adopté une vie monacale et écrit une règle – l’une des toutes premières en Occident, bien antérieure à celle de saint Benoît. Elle n’a finalement jamais été perdue et sera reprise, de nombreux siècles plus tard, par les dominicains, les prémontrés, les assomptionnistes, etc. Elle était très courte, très simple. Le plus important – et c’est un texte que le pape cite d’ailleurs assez souvent – se trouve au début : « Avant tout, vivez unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul cœur tendus vers Dieu. » La vie commune et la communauté des biens sont absolument centrales. C’est une règle avec des indications extrêmement concrètes – comment prier, jeûner, s’habiller, partager les biens selon les besoins de chacun, etc.

P. N.-D. – Le soir de son élection, Léon XIV s’est présenté comme un « fils de saint Augustin », reprenant ces paroles de l’évêque d’Hippone : « Avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque. » Comment comprendre ces premiers mots ?

I. B. – Ces mots sont très révélateurs. N’oublions pas qu’avant son élection au trône de saint Pierre, Robert Prevost a été prieur général des Augustins pendant douze ans et, avant cela, responsable de la formation des novices au Pérou. Il est pétri par tout l’enseignement de saint Augustin. Ce que j’aime dans cette phrase, issue du sermon 340, c’est qu’elle dit quelque chose de sa posture : « Je ne suis pas en surplomb, je suis, comme vous, à l’école du Christ », d’une certaine manière. Augustin le dit beaucoup, et c’est quelque chose qui informe de l’intérieur la vie de Léon XIV.

P. N.-D. – Sa devise, « In Illo uno unum » (« En celui qui est un, soyons un »), vient d’un commentaire du psaume 127. Que révèle-t-elle ?

I. B. – Cet extrait est souvent sorti de son contexte. Augustin écrit en réalité ceci : « Il y a beaucoup d’hommes et il y a un seul homme, car les chrétiens sont nombreux et le Christ est un. […] Nous sommes nombreux ne faisant qu’un en lui qui est un. Il y a donc un seul Christ, tête et corps. » Sa conviction, qui est aussi celle de notre pape, c’est que l’on ne va pas seul au Christ ; plus radicalement, il n’y a qu’un seul homme qui monte, c’est le Christ, et c’est en devenant membre de son corps que nous pouvons aller vers Dieu et vivre de la charité. « En celui qui est un, soyons un » insiste sur l’unité de l’Église, mais une unité qui n’est possible que dans le Christ. Lors de son voyage en Algérie, Léon XIV a parlé, à Annaba, d’une concordia, d’une « communion des cœurs qui battent à l’unisson » : c’est dans la mesure où l’on est uni au Christ que l’on peut être uni à ses frères ; ce ne sont pas deux choses différentes. Et cette unité est aussi la condition de notre unité intérieure.

P. N.-D. – L’Algérie justement, terre d’Augustin, figure parmi les premiers voyages de Léon XIV. Peut-on y voir un pèlerinage ?

I. B. – Ce choix n’est pas anodin du tout : il s’agissait, pour le pape, d’un pèlerinage aux sources. Il a, sur ces terres, beaucoup insisté sur le fait qu’Augustin était un pont entre l’Afrique et l’Europe mais aussi entre les religions – les Algériens comme les Tunisiens, même s’ils sont musulmans, restent d’ailleurs très fiers de saint Augustin. C’est une manière de dépasser des clivages et un geste très fort vis-à-vis des Algériens qui peut conduire à faire tomber des a priori.

P. N.-D. – Quels traits proprement augustiniens perçoit-on dans ses prises de parole ?

I. B. – L’importance du thème de la grâce, thème clé chez Augustin, revient régulièrement, en particulier dans ses homélies. Pour l’évêque d’Hippone, ce n’est pas abstrait : la grâce est le don de l’Esprit Saint qui répand en nous la charité, la capacité d’aimer Dieu et nos frères. Le pape y revient souvent : l’action de la grâce, qui ne contraint pas, est très douce, libératrice et nous donne la force de faire ce que l’on n’arrivait pas à réaliser sans elle. Très augustiniens aussi, l’insistance sur la communion, la concorde, la mise en commun des biens et le souci de l’intelligence de la foi. Pour Augustin, une phrase de l’Écriture est très importante : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas » (Is 7, 9). Et il insiste beaucoup sur cette quête : il s’agit de comprendre sa foi. Les augustins de Rome m’ont confié l’importance que Robert Prevost, lorsqu’il était prieur général, a accordée au développement de cette intelligence de la foi, en s’appuyant notamment sur un lieu comme l’Augustinianum, l’institut universitaire de l’ordre consacré à l’étude des Pères de l’Église.

P. N.-D. – Après un pape jésuite, voici un pape augustin. Qu’est-ce que cela dit de l’Église ?

I. B. – La formation de Robert Prevost à l’intérieur d’une communauté a sans doute été déterminante dans son élection. Il est reconnu pour son sens de l’Église en tant que communauté mais aussi dans son universalité : il a passé un temps considérable au Pérou mais a aussi parcouru le monde entier, comme prieur général, pour oeuvrer à l’unité de son ordre. Dans une communauté, il y a des chapitres, on discute ensemble des orientations à prendre : cela prédispose à la synodalité et conduit le pape à prolonger le style de gouvernement de son prédécesseur. Enfin, le pape jésuite comme le pape augustin sont des hommes enracinés dans la prière, inscrits dans une tradition spirituelle. Peut-être que l’on a besoin de cela. Désormais pape, Léon XIV ne peut plus appartenir à un ordre religieux, mais il reste complètement façonné par saint Augustin. Ce qui me frappe, c’est qu’habituellement les souverains pontifes citaient plutôt des traités de l’évêque d’Hippone ; Léon XIV, lui, cite ses sermons, dont sa propre devise est tirée. Il connaît bien la spiritualité en acte de saint Augustin.

Propos recueillis par Mathilde Rambaud

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