Léon XIV, un Américain à Paris

Paris Notre-Dame du 10 septembre 2026

Alors que les Français s’apprêtent à accueillir Léon XIV, Paris Notre-Dame propose d’approfondir les différentes facettes du souverain pontife. Premier épisode avec le vaticaniste Mikael Corre, auteur de Géopolitique d’un conclave (Bayard), qui s’intéresse aux racines américaines du pape, et à la manière dont elles infusent sa façon d’être : entre pragmatisme du Midwest, décentralisation du pouvoir et diplomatie des limites face aux dérives hégémoniques.

© Vatican Media

Paris Notre-Dame – Au moment de la mort du pape François, le 21 avril 2025, pouvait-on imaginer l’élection d’un souverain pontife américain ?

Mikael Corre – Oui et non. Il était possible d’imaginer l’élection du cardinal Robert Prevost, car son profil comportait de nombreux atouts qui en faisaient un papabile sérieux. Même si peu de vaticanistes avaient l’intime conviction qu’il serait élu, rares sont ceux qui ne l’avaient pas identifié parmi les prétendants crédibles. Il occupait une place prépondérante au Vatican en tant que « DRH » de l’Église – préfet du dicastère pour les Évêques –, chargé de proposer les nominations au pape. De plus, il disposait d’une forte expérience pastorale et missionnaire au Pérou, ce qui correspondait à la recherche d’un profil de pasteur par les cardinaux. Finalement, ses qualités personnelles venaient presque compenser le fait qu’il soit Américain. En revanche, l’idée même qu’un citoyen américain devienne pape semblait généralement exclue, tant par les observateurs romains que par certains cardinaux américains. Dans son livre d’entretiens paru l’été suivant son élection, Léon XIV raconte d’ailleurs lui-même qu’il pensait ne pas pouvoir être élu pour cette exacte raison. Cette analyse reposait sur la crainte d’un alignement de la première puissance économique et militaire mondiale avec la première religion du monde.

P. N.-D. – Selon vous, qui le suivez depuis plus d’un an, Léon XIV a-t-il apporté une dimension américaine dans son exercice du pouvoir ?

M. C. – Il a été difficile de percevoir son style jusqu’en janvier dernier. Durant les premiers mois, il a fait preuve d’une grande prudence en termes d’annonces ou de choix de gouvernance pour ne pas éclipser le Jubilé de l’espérance. Depuis, les lignes se sont éclaircies. Si l’on définit l’américanité par la caricature trumpiste du dealmaker agressif, Léon XIV n’a rien d’américain. En revanche, c’est un homme issu de la classe moyenne du Midwest, formé dans le contexte post-Vatican II, et plusieurs éléments le rattachent à cette culture : il est un pape en forme, sportif et grand amateur de baseball, ce qui donne lieu à des moments devenus emblématiques lors des audiences générales. Il a notamment une aisance remarquable pour attraper au vol les objets, drapeaux ou peluches que les fidèles lui lancent. Il ne cherche absolument pas à gommer ses réflexes culturels. Une anecdote révélatrice a d’ailleurs filtré : après qu’un pèlerin lui a donné, lors d’une audience, une part de sa pizza américaine favorite, des indiscrétions du Vatican ont confirmé qu’il l’avait tout simplement fait réchauffer pour la déguster à son dîner le soir même. Cette spontanéité tranche avec la traditionnelle solennité romaine. De plus, contrairement au pape François, qui se positionnait en porte-voix du Sud face au Nord et dont la gestion financière mettait en avant le manque de moyens, Léon XIV fait appel à la responsabilité financière des plus aisés, organisant des rencontres avec de grands donateurs pour orienter les fonds vers les besoins de l’Église. Enfin, d’un point de vue communication, s’il réserve l’italien aux moments solennels, il s’adresse directement en anglais, avec son accent natif du Midwest, aux groupes anglophones, rétablissant une proximité directe avec le catholicisme américain.

P. N.-D. – Quelles relations entretient-il avec l’Église américaine ?

M. C. – Tout en modifiant la méthode, il s’inscrit dans la continuité de François en cherchant à apaiser une Église américaine très polarisée. Léon XIV privilégie la nomination de relais capables de dépolariser les diocèses, à l’image des choix portés naguère par l’ancien nonce Christophe Pierre ou Mgr Ronald Hicks, retenu pour la succession du cardinal Timothy Dolan à New York. Sa différence majeure avec François réside dans la délégation : là où son prédécesseur personnalisait les dossiers et intervenait directement comme un « curé du monde », Léon XIV place des responsables de confiance et les laisse assumer publiquement la parole institutionnelle. Ce sont par exemple les évêques américains qui sont montés en première ligne pour s’inquiéter des dérives diplomatiques de l’administration Trump concernant le Groenland, le pape ne réservant ses interventions directes qu’aux crises majeures.

P. N.-D. – Dans le contexte de tensions internationales actuel, comment gère-t-il la relation diplomatique avec les États-Unis ?

M. C. – La relation avec Washington relève d’une gestion de crise permanente face à un contexte international particulièrement instable, d’autant que les rapports personnels entre Léon XIV et Donald Trump sont distants. L’opposition entre le pape et le président américain n’est pas purement idéologique : ils n’évoluent pas sur le même registre. Léon XIV ne cherche pas à se positionner, frontalement, en opposant politique. Sa vision de la paix, profondément augustinienne, repose sur l’idée que la paix est un don de Dieu et non un rapport de force ou une transaction diplomatique. Face aux velléités de puissance et d’hégémonie, le rôle du souverain pontife est d’ordre symbolique : il réintroduit la notion de limite morale et spirituelle face à des logiques de domination qui s’affranchissent du droit international.

P. N.-D. – Qu’est-ce qui a finalement permis de briser le tabou de l’élection d’un pape américain ?

M. C. – Son profil dépasse la simple nationalité, mais être américain est devenu un atout stratégique dans le contexte mondial actuel. Dans un monde où l’hégémonie étasunienne suscite de vives inquiétudes, avoir un pape qui comprend de l’intérieur les mécanismes psychologiques et culturels des États-Unis – y compris au sein de sa propre sphère familiale – offre un sens aigu du moment historique. Par ailleurs, son parcours montre une capacité éprouvée à réconcilier des sensibilités opposées. Lorsqu’il était évêque de Chiclayo au Pérou, diocèse marqué par l’influence de l’Opus Dei, il a su faire converger la piété eucharistique traditionnelle des prêtres de cet institut et son ouverture ecclésiale issue de Vatican II. Loin des caricatures qui opposent progressistes et traditionalistes, il incarne une voie médiane. Ayant grandi dans la petite classe moyenne de la banlieue de Chicago avant de gravir les échelons ecclésiastiques, il conserve une faculté d’adaptation sociale et une maîtrise intime des fractures internes de l’Église qui le prédisposent à jouer un rôle d’unificateur.

Propos recueillis par Grégoire Delatouche

Géopolitique d’un conclave, Élire un pape quand les empires reviennent. Mikael Corre, Bayard, 2026, 256 p., 20,50€.

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