« Notre Dieu est un Dieu désarmé »

Paris Notre-Dame du 20 novembre 2025

L’Église célèbre ce 23 novembre, dernier dimanche de l’année liturgique, la solennité du Christ Roi de l’univers, instituée il y a tout juste cent ans par le pape Pie XI. Un siècle plus tard, quel sens voir pour notre temps dans cette institution et cet anniversaire ? Éléments de réponse avec le P. Stéphane Esclef, recteur de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.

P. Stéphane Esclef, recteur de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (18e).
© Liam Hoarau

Paris Notre-Dame – Qu’entend-on vraiment par « Sacré-Cœur de Jésus » ?

P. Stéphane Esclef – Dans son ultime encyclique Dilexit nos, consacrée à « l’amour humain et divin du Cœur de Jésus-Christ », le pape François a rappelé que le Sacré-Cœur n’était pas, en premier lieu, un titre mais une réalité qui se vit et se partage. Le Sacré-Cœur est une personne ; Jésus-Christ, qui donne sa vie, son amour, son être tout entier pour nous sauver. Nous l’avons peu à peu transformé en titre mais le pape François a remis en lumière ce qu’est réellement la spiritualité du Sacré-Cœur : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos [...] car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 28-29). Pourquoi le cœur ? Pourquoi pas les mains, les pieds ou la bouche de Jésus ? Cette bouche qui a proclamé la Bonne Nouvelle, ces pieds qui sont allés porter l’Évangile, ces mains qui ont guéri et consacré le pain et le vin... Parce que le cœur est le centre du corps ; de lui, tout part pour irriguer tous les autres organes. J’aime à dire que le Cœur de Jésus est la « centrale atomique » de l’amour de Dieu qui rayonne pour tous, hier comme aujourd’hui. Le pape Paul VI avait une très belle expression, reprise de nombreuses fois par Jean-Paul II : l’avènement d’une « civilisation de l’amour ». D’où le lien entre le Sacré-Cœur et la solennité du Christ Roi de l’univers que nous célébrons ce dimanche 23 novembre.

P. N.-D. – Cette année marque le centenaire de cette solennité instituée par le pape Pie XI. Dans quel contexte est-elle née ?

S. E. – Lorsque, en 1925, Pie XI instaure cette solennité, il est le témoin de la montée du communisme et des nationalismes. Depuis le début du siècle, l’athéisme s’intensifie et ces deux idéologies prônent toutes deux un messianisme humain, voulant régner sur le monde. Pie XI alerte et rappelle : cela ne peut que mener à l’enfer. Le Christ, quant à Lui, ne vient pas dominer mais servir, d’où l’instauration de la solennité que nous célébrons. Et le choix des termes est intéressant :
le Christ n’est pas désigné « Roi du monde » mais bien « Roi de l’univers »… ce qui est beaucoup plus vaste ! Cette décision de Pie XI était prophétique : cent ans après, nous faisons face à un nouveau messianisme, technologique cette fois. Léon XIV le rappelle très régulièrement : nous sommes entrés dans l’ère de l’intelligence artificielle (IA) que certains aimeraient voir régner partout. Mais ce n’est pas l’IA qui saura tendre la main à une personne malade ou consoler quelqu’un de désespéré. Le Christ est le Roi de l’univers et il faut aussi qu’il règne sur cet univers technologique moderne.

P. N.-D. – Alors que la France vient de commémorer les dix ans des attentats de Paris, cet appel au règne du Christ, dans un monde en proie à la violence et la haine, peut sembler provocateur...

S. E. – Justement ! Le Cœur de Jésus vient dans notre monde blessé par le péché. Il le sait. D’une certaine manière, les attentats du 13 novembre 2015 sont aussi le rappel, pour nous chrétiens, que le Christ veut consoler ce monde et nous envoyer témoigner de son amour. Tant que l’on n’est pas consolé, on ne peut pas pardonner. Alors, face à de tels actes, le pardon peut sembler impossible. Oui, pour les hommes il l’est. Mais le pardon est un chemin, un chemin proposé par Dieu pour que nous sortions du tunnel mortifère du mal, de la haine et de la mort... Jean-Paul II évoquait, en opposition à la fameuse civilisation de l’amour, la civilisation de la mort. Face à l’ampleur de la tâche, on pourrait, à juste titre, être tenté de baisser les bras. Nous sommes des David appelés à combattre Goliath. Mais ce qui est intéressant dans la Bible, c’est que David vient sans cuirasse ni épée. Il est simplement vêtu de sa tunique, armé de sa petite fronde et de cinq cailloux. Pourtant, il sort vainqueur de son combat. Jésus, Lui aussi, vient à nous désarmé. Notre Dieu est un Dieu désarmé, allant jusqu’au don de sa vie par amour. Et c’est cet amour qui vainc la mort sur la croix. Alors, jusqu’à la fin des temps, le monde sera toujours blessé par le mal. Saint Paul le redit : « Le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort » (1Co 15, 26). Mais, déjà, les prémices de la Résurrection sont là. Par cette commémoration des dix ans des attentats de Paris, nous sommes appelés à être aux côtés des personnes victimes. Cela ne supprimera pas la douleur ni n’effacera l’horreur. Mais c’est ce qu’est la compassion : souffrir avec, aimer avec. N’est-ce pas là le règne du Sacré-Cœur ?

P. N.-D. – Quelle place la miséricorde tient-elle dans la spiritualité du Sacré-Cœur ?

S. E. – La miséricorde en est l’expression incarnée. L’une ne va pas sans l’autre. Il y a cette concentration d’amour qui vient du Christ pour s’exprimer et rayonner par la miséricorde – des gestes, des attentions, des paroles de consolation, de bénédiction, de tendresse... Cette miséricorde en actes est importante pour ce monde qui est le nôtre et qui est parfois si dur. C’est ce qui rejoint les cœurs. J’en suis témoin tous les jours à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre : comment se fait-il que des touristes qui ne parlent pas notre langue, parce que nous allons prier pour eux, sans qu’ils comprennent le sens de nos paroles, se mettent à pleurer ? Cela nous dépasse complètement. D’une certaine manière, c’est le règne de Dieu qui est déjà à l’œuvre. Il est déjà là mais n’est pas encore accompli dans sa plénitude. Cette plénitude adviendra à la fin des temps. Et alors, tout sera récapitulé ; la mort, définitivement vaincue, n’aura plus de prise sur l’humanité.

P. N.-D. – D’un côté, « le dernier ennemi vaincu sera la mort » et, de l’autre, Jésus, sur la Croix, a vaincu la mort. Comment comprendre ce paradoxe ?

S. E. – Il s’agit là du « déjà et pas encore ». C’est difficile à comprendre, même pour les plus grands théologiens. On aimerait que tout soit accompli et que l’on ait sous nos yeux les signes que le règne de Dieu est arrivé, que le combat est gagné. On le verrait, on l’entendrait, on le percevrait. Et pourtant, nous vivons dans un monde où semblent régner la haine, l’individualisme, la dureté, etc. En réalité, les deux situations sont présentes en même temps. Le règne de Dieu n’est pas totalement là mais nous en avons les prémices. Et c’est en convertissant nos propres cœurs que, petit à petit, les prémices du Royaume arrivent et que le règne de Dieu s’installe peu à peu.

P. N.-D. – Vous proposez à la basilique, à l’occasion de cette solennité, une consécration au Sacré-Cœur. Quel en est le sens de cette démarche pour un baptisé ?

S. E. – La première et grande consécration est baptismale. Elle est unique et totale. Mais en vivre au quotidien n’est pas toujours aisé. La consécration au Sacré-Cœur donne un cadre pour la mettre en œuvre. Cette démarche rappelle l’importance de la conversion personnelle par le sacrement du pardon, la participation à l’eucharistie, les actes de miséricorde, la prière – les quatre piliers essentiels de tout chrétien finalement ! Sauf qu’aujourd’hui, en France, une immense majorité
de catholiques confie ne jamais assister à la messe. Cela veut dire que ce n’est pas si facile et évident et que l’on a besoin d’un engagement supplémentaire pour nous permettre de nous appuyer sur un centre, sur une personne, le Christ. Tel est le sens de la consécration au Sacré-Cœur.

Propos recueillis par Mathilde Rambaud

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