Nuit de l’Espérance à Saint-Ambroise
Le jeudi 13 novembre 2025, à l’occasion des 10 ans des attentats, l’église Saint-Ambroise a ouvert ses portes pour une nuit de consolation, de douceur, de mémoire et de beauté, de prière.
À l’occasion des 10 ans de commémoration des attentats du 13 novembre 2015, l’église Saint-Ambroise a ouvert ses portes au cours de la nuit du 13 novembre 2025 pour offrir à tous un temps de consolation, de douceur, de mémoire et de beauté, de prière. Une Nuit de l’Espérance pour la mémoire des victimes.
Au cœur du quartier meurtri par les attentats du 13 novembre 2015, la paroisse Saint-Ambroise honore tous les ans, au cours une messe, la mémoire des victimes. La chapelle du souvenir (à droite à l’entrée de l’église) est également devenue depuis les évènements un lieu dédié de recueillement et de mémoire.
Cette Nuit de l’Espérance a été organisée autour de 3 temps forts :
– 19h, une messe commémorative
– 21h, un oratorio convoquant d’immenses chefs-d’œuvre de musique sacrée dans un récit menant des ténèbres de l’angoisse à la lumière de l’espérance (chœur Ephata), jusqu’à 23h.
– 23h, une veillée de lumière et d’adoration, plus intime et recueillie, ponctuée de lectures, de chants et de morceaux d’orgue, pendant laquelle l’église demeurera ouverte et illuminée, jusqu’à 2h.
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Homélie de la messe commémorative
Homélie jeudi 13 novembre 2025. Nuit de l’Espérance.
Commémoration des victimes des attentats de 2015
Job 19 – Jean 20
« C’était encore les ténèbres », dit l’Évangile.
Quand au petit matin Marie-Madeleine court au tombeau, c’est encore la nuit. La nuit dans le ciel, mais la nuit en elle aussi. Peut-être ne mesurons-nous pas la violence qu’elle vient de traverser. La passion du Christ, qu’elle a suivi pas à pas, a été hideuse. L’injuste déchainement de violence cruelle et gratuite qui s’est abattue sur lui – et paradoxalement d’ailleurs, pour certains, au nom de Dieu - son affreuse flagellation, sa crucifixion et sa mort quasi-solitaire sont un scandale. Et jusqu’à ce cœur transpercé d’une lance, alors qu’il est déjà mort. Comme pour rajouter de la mort à la mort. Marie-Madeleine était là tout le temps. Elle a vu ce cœur ouvert. Elle a recueilli le corps sans vie de son Seigneur et l’a mis au tombeau. Elle a scellé cette pierre. Et son cœur à elle aussi est transpercé. D’autant qu’elle découvre avant l’aube le tombeau ouvert et le corps disparu. Celui qu’elle aime, qui était son espérance, n’est plus là. Même son corps n’est plus là. Alors c’est la nuit. La nuit des larmes, et la nuit du cœur. Et comme on la comprend.
Sans doute, Job, dont nous avons entendu le cri dans la première lecture, a-t-il vécu quelque chose d’un peu semblable, lui à qui la vie riait de manière assez prolifique, et qui a vu s’abattre sur son quotidien, sur ses proches, sur ses joies simples, sur sa vie et sa santé, une avalanche d’épreuves et de deuils brusques et inattendus. A lui seul, nous le savons, il symbolise depuis 3000 ans toute l’injuste souffrance de ce monde, tous les cris de cette terre, passés et à venir. Les nôtres aussi, souvent solitaires et incompris. Et, comme Marie-Madeleine qui cherche à agripper et retenir le corps de son Seigneur pour ne pas le perdre, Job voudrait aussi figer dans le marbre ce qui est en train de lui échapper irrémédiablement : « Ah, si seulement on écrivait mes paroles, si on les gravait sur une stèle avec un ciseau de fer et du plomb, si on les sculptait dans le roc pour toujours ! » Pour lui aussi c’est la nuit.
Cette douleur-là est une terre sainte. Ces larmes sont sacrées.
Signe d’un authentique amour et marque d’une profonde vulnérabilité, elles sont intouchables. Et peut-être est-ce d’ailleurs parce qu’elles sont si sacrées que c’est précisément ce sanctuaire-là, celui d’un cœur brisé, qui devient dans la nuit finissante le lieu inattendu de ce que personne n’aurait pu imaginer : au lieu-même de la douleur, incontestable, le surgissement de la douceur. Au cœur de la nuit, pourtant bien réelle et froide, l’expérience d’une lumière. Dans l’isolement clos du deuil, l’expérience d’une rencontre.
Je me suis toujours dit que le Ressuscité au matin de Pâques aurait pu manifester avec puissance et éclat, aux yeux de tous – à commencer par ses disciples qui avaient pris la fuite – la puissance de son amour victorieux de la mort. Mais ce n’est pas ce qu’il fait. Le lieu et le moment dans toute l’histoire de l’univers que le Christ choisit pour faire surgir au cœur du monde la vertigineuse nouvelle de la résurrection ; ce moment de bascule où l’univers entier entre dans le renouveau absolu que seul l’amour pouvait donner ; cet instant du passage radical dans un horizon où désormais le tombeau n’est plus une impasse mais une porte ouverte, tout cela se joue dans le creuset délicat et fragile d’un cœur blessé, lors d’une rencontre personnelle. Les premiers mots du Ressuscité au monde sont des mots de consolation, simples et doux, adressés à une femme seule qui pleure : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ».
Et il ajoute : « Qui cherches-tu ? » car en réalité, ce qu’elle expérimente ce matin-là, c’est que la réponse à sa douleur ne se trouve pas d’abord dans une information, que la réponse au scandale de la mort auquel elle est confrontée n’est pas l’affirmation d’une théorie qui la rassurerait, que la réponse à sa peur n’est pas une conviction à acquérir, et que la réponse que Dieu donne à la violence n’est pas une idéologie de plus. Ce qu’elle découvre, alors que pointe déjà le jour, c’est que la réponse à tout cela est une personne. Dans l’expérience qu’elle fait d’une rencontre aimante, unique et intime.
Elle qui cherchait se découvre cherchée et attendue ; elle qui ne voyait pas bien dans son obscurité, se découvre vue et connue, rejointe dans sa douleur ; elle qui aimait découvre que l’amour n’a pas été retenu dans la mort et qu’elle est aimée et connue par son nom : « Marie ! ». Juste un prénom, unique, qui convoque un monde, un regard, une voix, une histoire, des souvenirs, un éclat de rire, une famille… juste un prénom comme les 130 prénoms qui retentiront dans cette église tout à l’heure et qui résonnent depuis toujours dans le cœur ardent de Dieu. Juste un prénom par lequel on sait, dans la seconde où il est prononcé, qu’on est connu et aimé depuis toujours et pour toujours et qui permet d’entrer alors dans la rencontre en chassant toute peur. Un seul mot qui, prononcé par celui qui est pur amour, suffit à transformer des larmes de désolation en larmes de consolation.
Mystérieusement, c’est ce dont Job, avait déjà eu l’intuition lorsqu’au cœur de son épreuve il s’était écrié lui aussi ces mots déroutants, comme s’il percevait au cœur de sa nuit que ce serait dans une rencontre qu’il trouverait la réponse. Une rencontre non pas avec un étranger, mais avec un bien-aimé : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant, qu’il se lèvera sur la poussière ; et quand bien même on m’arracherait la peau, de ma chair je verrai Dieu. Je le verrai, moi en personne, et si mes yeux le regardent, il ne sera plus un étranger ».
Bien sûr, nous aussi nous faisons des stèles. Comme Job qui voulait graver dans la pierre le nom de ceux qu’il aime. Comme Marie-Madeleine qui veut retenir son Seigneur pour qu’il ne parte pas. Comment faire autrement ? Car ces noms nous les chérissons et nous savons que Dieu les connait.
Mais là n’est pourtant pas le plus grand trésor, car le tombeau ouvert est résolument vide et qu’il n’est pas un lieu où demeurer. Le trésor la plus précieux est dans l’amour qui ne meurt pas et dont la constellation ininterrompue de bougies allumées depuis 10 ans dans cette Chapelle du Souvenir est le signe et la preuve. Le trésor est dans la rencontre intime et aimante de chacun de nous avec le Ressuscité, vivant, qui parle à chaque cœur et ouvre peu à peu nos propres yeux à sa présence et son visage : « Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? »
La seule grâce dont nous sommes ici – à Saint-Ambroise - les témoins et les pauvres serviteurs, c’est celle de l’Église qui, comme une mère, ouvre les bras à ceux qui pleurent pour les consoler. C’est celle de la rencontre possible entre deux amours, comme en cette aube de Pâques : l’amour douloureux de nos cœurs transpercés, et l’amour victorieux du cœur de celui qui loin d’esquiver le scandale de la violence, s’est laissé transpercer lui aussi pour planter au cœur même de la mort, l’inépuisable source de sa tendresse.
Cette tendresse est aussi pour nous.





























