Fidèles serviteurs

Ils seront cinquante martyrs, victimes de la persécution nazie, à être béatifiés à Notre-Dame ce 13 décembre, lors d’une célébration présidée par le cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg.

L’aboutissement d’un long travail de recherches, d’études et de collectes de témoignages, commencé dans les années 1980, pour honorer la mémoire de ces martyrs de l’apostolat, donnés en exemple aux fidèles quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

19 septembre 1944. Dernière messe de l’abbé Louis Doumain dans un bois (près de Bitterfeld, en Allemagne). À la sortie du bois, tout le groupe est arrêté ; plusieurs sont déportés avec le prêtre qui, pour cette messe célébrée, meurt deux mois plus tard au camp de Zöschen (Allemagne).
© Archives de Mgr Charles Molette, ancien postulateur de la cause des Martyrs du S.T.O. Cote 4 Z 139 Archives Historiques de l’Archevêché de Paris

Samedi 13 décembre, à 14h30 à Notre- Dame, Raymond Cayré, Gérard Cendrier, Roger Vallée, Jean Mestre et leurs quarante-six compagnons seront béatifiés. Ces quatre noms – qui embrassent symboliquement les cinquante vies des martyrs de l’apostolat –, n’ont pas été choisis au hasard : « Raymond Cayré est prêtre, Gérard Cendrier est religieux, Roger Vallée, séminariste, et Jean Mestre, laïc, souligne Mgr Maurice de Germiny, évêque émérite de Blois et choisi, en 2017, par le cardinal André Vingt- Trois, alors archevêque de Paris, pour reprendre le dossier de cette cause de béatification. Nous voulions manifester, par le nom même de la cause, la présence de ces quatre grandes catégories concernées – prêtres, religieux, séminaristes et laïcs – car c’est véritablement l’une des spécificités de cette histoire. »

Ils étaient en effet neuf prêtres diocésains, un jésuite, quatre religieux, trois séminaristes et trente-trois laïcs, scouts ou membres de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ; cinquante hommes relativement jeunes – de 19 à 49 ans, avec une moyenne d’âge autour de 30 ans – à avoir témoigné de leur foi ardente, jusqu’au don de leur vie, afin d’apporter un soutien religieux aux Français requis pour le Service du travail obligatoire (STO) et laissés dans un grand dénuement moral et spirituel. Parmi les cinquante, certains ont agi par fidélité à leurs engagements, d’autres en réponse à l’appel du cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris, et de l’abbé Jean Rodhain, à constituer une aumônerie clandestine, comme au temps de l’Église des catacombes : la Mission Saint-Paul (voir p. 5). « Le nom de la mission rappelle que l’apôtre Paul avait repris son métier d’ouvrier, comme fabricant de tentes, pour ne pas être à la charge des communautés qu’il évangélisait (Ac 18, 3) », souligne Mgr de Germiny, précisant qu’il était demandé aux volontaires de se présenter comme ouvriers.

Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le 20 juin 2025, le décret du dicastère des Causes des saints, reconnaissant le martyre de ces cinquante Français morts en haine de la foi sous le régime nazi, est signé par le pape Léon XIV. Pour¬tant, à la Libération, les témoignages de ceux qui les avaient côtoyés lors du STO ne manquent pas ; la messe de funérailles de l’un des prêtres de la Mission Saint-Paul, l’abbé René Giraudet – qui meurt douze heures seulement après son rapatriement en France, à la Libération – fut même célébrée, le 15 juin 1945, sous le dôme des Invalides, et présidée par le cardinal Suhard. L’annonce de sa mort avait été diffusée par la radio française. Mais le STO a mauvaise presse ; il rappelle trop fortement le régime de Vichy ; la suspicion de collaboration entoure ceux qui ont été requis ; l’opinion publique se concentre davantage sur le retour des déportés et le deuil de ses morts ; il est plus facile de parler de la résistance en actes plutôt que spirituelle. Toutes ces raisons expliquent que le sacrifice de centaines de catholiques – car le nombre de cinquante ne reflète pas la réalité historique, mais plutôt le nombre de dossiers qui ont pu être suffisamment documentés – tombent dans un certain oubli.

« Une, sainte, catholique et apostolique »

Il faut attendre les années 1980 et le travail de Mgr Charles Molette, prêtre du diocèse de Paris, par ailleurs passionné par l’Action catholique ouvrière et étudiante, et fondateur de l’Association des archivistes de l’Église de France. En 1982, il souhaite fêter le 40e anniversaire de sa promotion du Séminaire et s’interroge sur le sort de ses compagnons séminaristes partis en Allemagne. « Il a alors découvert que l’un d’entre eux, Jean Tinturier, s’était mis au service de ses camarades du STO, mais en réseau avec d’autres catholiques, explique Mgr de Germiny. Ses études dans d’autres régions d’Allemagne montrent que ces catholiques engagés travaillaient ensemble et qu’ils étaient soutenus par des prêtres qui les aidaient à prier, célébraient la messe et les entendaient en confession, de manière clandestine. » Mgr Molette se lance alors dans cette cause – ouverte officiellement en 1988 – qui l’occupera jusqu’à sa mort, en 2013, publiant de nombreux ouvrages de référence sur le sujet. Par ses recherches documentaires et historiques et la collecte des témoignages de proches et de survivants, il met à jour le zèle apostolique de ces Français prêts à témoigner de leur amour du Christ jusqu’à la mort. Il montre aussi combien les catholiques français ont pu s’appuyer sur une partie de l’Église allemande, alors que tout contact avec les Français était strictement interdit au clergé par le Reich. « Les prêtres et religieux allemands – notamment les Filles de la Charité, très actives dans ce soutien – ont énormément aidé les jeunes et les prêtres du STO, confirme Mgr de Germiny. Beaucoup sont même morts pour cela. Beau¬coup de prêtres accueillaient leurs confrères de France, ouvraient leur église, fournissaient des hosties… Cela dit quelque chose d’une Église une, sainte, catholique et apostolique. »

« Éclairer, brûler, se consumer à Son service »

Ce qui marque également Mgr de Germiny, c’est leur fidélité et l’importance de la vie sacramentelle de ces jeunes : « Le point commun entre ces prêtres, religieux, séminaristes et laïcs, c’est la fidélité jusqu’au bout à leur baptême et à leur engagement comme scout, jociste ou prêtre. Leur zèle missionnaire était soutenu par une intense vie de prière et la pratique des sacrements, notamment l’eucharistie et la réconciliation. » Quant à leur martyre, les fruits furent multiples, jusque dans la vie de l’Église : « Cette expérience de coopération étroite entre prêtres et laïcs a certainement ouvert et nourri une réflexion qui a ensuite été portée par le Concile Vatican II sur la collaboration prêtre-laïc et sur l’évolution de la liturgie, qu’il fallait exprimer dans une langue compréhensible. Cette période terrible a été aussi source d’un renouvellement de l’Église. »

Ce 13 décembre, alors que les noms des cinquante seront égrenés un à un dans la cathédrale, les fidèles d’aujourd’hui pourront se remémorer la prière de la promesse scoute, bien connue, et cette devise exprimée par Jean Lépicier, martyr et jociste, qu’une poignée d’hommes choisit de vivre fidèlement jusqu’au bout : « Éclairer, brûler, se consumer à Son service. »

Par Charlotte Reynaud

Béatification de Raymond Cayré, Gérard-Martin Cendrier, Roger Vallée, Jean Mestre et de leurs 46 compagnons

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