Mgr Laurent Ulrich - Introduction de la journée "L’avenir de l’Europe, l’unité plus forte que les conflits" aux Bernardins

Samedi 12 septembre 2026 - Collège des Bernardins (5e)

Rencontres Européennes au Collège des Bernardins, les 11 et 12 septembre 2026
« L’avenir de l’Europe, l’unité plus forte que les conflits »
Introduction de la journée

Éminence, Monsieur le Président du Conseil,
Mesdames et Messieurs,

Dans quelques jours, vous le savez, le pape Léon XIV effectuera sa première visite apostolique en France. Nous aurons la joie de l’accueillir d’abord à Paris, sous les voûtes séculaires de Notre-Dame, puis pour une messe célébrée en plein cœur de la capitale, sur la place de la Concorde et l’avenue des Champs-Élysées. Le Saint-Père gagnera ensuite Lourdes. Mais si j’évoque cette prochaine visite pontificale, ce n’est pas seulement pour vous inviter à vous en réjouir avec tous les catholiques, ou plus largement tous les Français qui reconnaissent la qualité de l’action internationale et la hauteur de vue du Souverain Pontife. Car c’est bien aussi la troisième et dernière étape de son périple que je souhaite vous signaler tout particulièrement. En effet, comme son prédécesseur, saint Jean-Paul II, le pape Léon a choisi de se rendre à Metz. Et s’il a choisi cette ville comme une dernière et importante étape de sa visite à notre pays, c’est pour porter un message de paix au cœur de l’Europe. Venant affirmer le profond désir des chrétiens et leur engagement résolu « pour que le monde ait la vie », il se rendra sur cette terre de Lorraine, frappée jadis par les conflits et aujourd’hui liée à la construction européenne, notamment à travers le souvenir de Robert Schuman, qui fut l’un de ses artisans.

La perspective de la visite du pape à Metz nous conforte, s’il en était besoin, quant à l’opportunité de ces premières rencontres européennes que le Collège des Bernardins s’honore aujourd’hui d’accueillir. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit certes pas de revendiquer une primauté spirituelle sur une Europe dont l’intuition fut portée par des pères fondateurs unis par la pratique de la démocratie chrétienne. Mais il s’agit bien de travailler à ce que cette intuition soit considérée à la hauteur des enjeux de l’instant. En d’autres termes, il y a une attention toute particulière du christianisme, et notamment du catholicisme romain, à la construction européenne. Elle se comprend géographiquement : les pays européens sont ceux qui, parmi les premiers, ont embrassé la religion chrétienne et ont cheminé vers la modernité en sa compagnie ; elle se comprend historiquement : depuis plus d’un siècle, les papes ont multiplié les appels à la concorde entre les peuples d’Europe et favorisé la création d’instances multilatérales capables de favoriser la paix des nations ; elle se comprend spirituellement d’une religion dont le nom dit en lui-même la vocation réellement universaliste et connaît comme commandement suprême l’amour inconditionnel du prochain.

En s’intéressant à l’Europe, en défendant une union des peuples orientée vers la prospérité et la paix, l’Église catholique ne fait pas de politique partisane ; en se souciant de développement, d’éducation intégrale, de justice sociale, dans chaque pays et dans les rapports internationaux, elle n’a en vue que le service rendu aux hommes et aux femmes de ce temps dont elle partage toutes les préoccupations. Les bases de la construction européenne sont déjà établies quand, en 1965, les Pères du Concile Vatican II définissent les lignes d’une Église rajeunie, à l’écoute des angoisses et des espoirs de ses contemporains : la crainte d’un nouveau conflit mondial, combattue par l’espoir d’une entente généreuse entre les peuples, une entente capable d’aider au développement de tous. Cette idée, le pape Jean-Paul II l’avait évidemment placée au cœur du message qu’il adressait à la cathédrale de Metz, en 1988, aux peuples de ce cœur de l’Europe, des peuples situés « à un carrefour de civilisations », situation qui implique d’être, je cite, « à un titre spécial solidaires des pays de l’Europe » en vivant une « solidarité élargie (…) à la recherche du pain, de la dignité et de la liberté pour tous ! » [1]

« Du pain, de la dignité et de la liberté pour tous ! » : nous avons là, de façon symbolique, l’essentiel de la quête européenne, et la part d’utopie qu’on doit toujours lui garder. N’est-ce pas, d’abord, un appel à vouloir plus qu’une union minimale, un simple groupement d’intérêts, une fédération qui tordrait le bras des plus faibles ? Si l’Europe reconnaît des pères fondateurs, quelle plus belle image peut-elle utiliser que de constituer une famille de peuples ? Une famille que cimente en premier lieu une amitié, un mutuel respect entre les populations, qui permet d’autant mieux d’embrasser les valeurs fondamentales que vous aurez à cœur de rappeler au cours de cette journée. Permettez-moi de vous en proposer une en particulier. Je le ferai en citant à nouveau le pape Jean-Paul II au cours de cette même visite de 1988, mais cette fois à Strasbourg, autre carrefour de l’Europe : « En venant aujourd’hui devant la première Assemblée parlementaire internationale constituée dans le monde, disait-il, j’ai conscience de m’adresser aux représentants qualifiés de peuples qui, dans la fidélité à leurs sources vives, ont voulu se rejoindre pour affermir leur unité et pour s’ouvrir aux autres nations de tous les continents, dans le respect de la vérité de l’homme. » [2] La vérité, voici bien une valeur qui doit être au cœur de l’entente entre les peuples, non comme un concept philosophique, mais comme le plus concret des instruments de gouvernement. N’est-ce pas en n’ayant en vue que l’intérêt général que l’on dispose, en politique, du plus sûr moyen de s’approcher de la vérité ? N’est-ce pas, de façon très concrète, que les premiers traités ont permis de jeter les bases de l’union européenne en cherchant l’intérêt de tous ? N’est-ce pas en neutralisant d’éventuels conflits qui s’établiraient sur les inégalités qu’on a vu alors une première possibilité de garantir la paix si chèrement acquise au cours du XXe siècle ?

Je vous confie donc cet axe de réflexion en me réjouissant de l’initiative portée par les organisateurs de ces rencontres. Je salue tout particulièrement, à ce titre, Mme Sylvie Goulard, présidente de l’Institut Franco-allemand, et M. Jean-Baptiste de Franssu, président du Conseil collégial des Bernardins. Je les remercie de cette démarche et exprime également ma plus profonde gratitude à tous ceux qui ont contribué, hier soir, ou vont participer, aujourd’hui, à cet échange. Il permettra de saluer les réalisations concrètes de l’Europe, pour envisager avec lucidité un avenir de paix et de fraternité en conjuguant les principes démocratiques avec le respect de l’identité propre à chaque nation ; cet échange sera aussi l’occasion d’interroger la performance économique et la justice sociale, la volonté de paix et l’impératif de défense quand la théorie de la guerre juste est instrumentalisée et maintenant dépassée [3] ; il permettra, enfin, de mesurer les capacités d’innovation de l’Europe à l’ère de l’intelligence artificielle et pour que la révolution technologique ne se solde pas par un nouveau totalitarisme.

On parle souvent de l’avenir de l’Europe, mais c’est au présent que l’on construit : l’Europe, ce fut un rêve peu à peu concrétisé, non une illusion qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on progresse. Comme je le disais, il y a aussi quelque chose de l’utopie, de l’idéal, aux yeux du monde, qui doit persister dans l’Europe comme au sein de toute nation. Une aspiration qui est, aux yeux des fidèles du Christ, celle d’un monde en devenir et cheminant vers un véritable progrès. L’unité n’est jamais acquise car l’union est un équilibre pour unir sans uniformiser : un équilibre qui devrait permettre à chaque nationalité de se sentir, en outre, fière de son appartenance à l’Europe ; un équilibre entre les intérêts particuliers et la défense du bien commun européen dont tous ont à gagner ; un équilibre dont la souveraineté nationale ne prend pas ombrage pourvu que l’union de moyens et de vues serve bien la défense globale des citoyens de chaque pays… toutes choses qui impliquent de dépasser, en somme, la tentation individualiste en un temps qui l’a érigée comme un dogme. S’associer ne signifie pas s’affaiblir, mais créer des synergies ; des états forts peuvent garantir une Europe forte ; et mettre des talents en commun aide le groupe tout entier. La métaphore de la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame est inspirante sur ce plan, quand l’union des forces de chacun au service de l’ouvrage collectif vient à bout de tous les obstacles, quand un socle culturel unit au-delà de tout dissensus.

Et comment parvenir à cet équilibre sans le dialogue ? Le dialogue est évidemment le premier pas de tout effort dans la recherche d’un multilatéralisme aujourd’hui détourné. Le pape Léon XIV le déplore dans son encyclique Magnifica humanitas : « Au lieu de progresser, nous reculons par rapport au tournant historique du XXe siècle. (…) On a confié presque aveuglément aux marchés la capacité de produire bien-être, démocratie et stabilité, alors qu’en réalité la mondialisation n’a pas généré automatiquement l’unité et la paix, mais a suscité des réactions fondamentalistes, identitaires et nationalistes. Le résultat est loin d’un multilatéralisme authentique : il s’apparente plutôt à un multipolarisme désordonné et conflictuel, où prévaut la méfiance envers l’autre. » [4]

En somme, il en va des institutions comme des êtres humains dont la croissance nécessite la plus grande patience et permet de nourrir les plus grands espoirs. L’Europe a été une enfant prometteuse, portée sur les fonts baptismaux par des pères qui avaient foi en elle ; et elle s’attarde sans doute un peu trop dans une adolescence qui est l’âge où l’on ne veut plus forcément reconnaître d’où l’on vient, sans bien savoir non plus où l’on va, et le sens de tout cela ! L’Europe doit donc retrouver son âme. Elle a déjà perdu trop d’occasions d’être fidèle à ses aspirations, d’être fidèle à elle-même. Cela implique une responsabilité, et même un courage politique de ses dirigeants, autant qu’une prise de conscience éclairée de ses citoyens. L’Europe doit s’interroger, en vérité, sur ce qu’elle doit à ses peuples ; elle doit interroger, en vérité, la possibilité de donner aujourd’hui à chaque Européen « le pain, la dignité, la liberté » qu’évoquait Jean-Paul II ; elle doit se souvenir de sa vocation à garantir la paix entre les peuples. Plus que jamais, le monde attend ce témoignage de l’Europe.

† Laurent Ulrich, Archevêque de Paris

[1Jean-Paul II, Metz, homélie, 10 octobre 1988.

[2Jean-Paul II, Strasbourg, Discours à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, 8 octobre 1988.

[3Léon XIV, Magnifica humanitas, n°192

[4Ibid., n°201.

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