Agressions sexuelles dans l’Église : « Comment restaurer la confiance ? »
Paris Notre-Dame du 16 avril 2026
Alors que les évêques de France ont voté, le 26 mars, la mise en place du dispositif Renaître, appelé à succéder à l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr), les réactions sont vives du côté des associations et collectifs de lutte contre les agressions sexuelles dans l’Église : critiques sur l’indépendance, incompréhensions sur son fonctionnement, inquiétudes sur la place accordée à la parole des personnes victimes, etc. Mgr Emmanuel Tois, évêque auxiliaire de Paris, chargé de ces questions, répond aux interrogations et revient sur les enjeux de ce nouveau dispositif.
Paris Notre-Dame – Pourquoi mettre fin à l’Inirr, au 31 août prochain, alors que beaucoup de personnes victimes confient y avoir trouvé un espace de confiance ?
Mgr Emmanuel Tois – Les évêques n’ont pas subitement décidé de « mettre fin » à l’Inirr : il avait été acté, lors de sa création en 2021, qu’elle serait en place pour trois ans et son mandat a finalement déjà été prolongé une fois. Cependant, nous devons accepter, qu’à cause des actes de nombreux prêtres, il ne peut plus y avoir, pour une personne qui en a été victime, de confiance a priori. J’en prends personnellement acte et je le comprends tout à fait. Et il y a d’autant plus de défiance vis-à-vis du nouveau dispositif annoncé, que l’Inirr a parfaitement rempli sa mission [1]. Mais souvenons-nous de la manière dont elle a été elle-même accueillie à ses débuts ! Les délais étaient trop longs, les montants des réparations financières pas assez élevés, etc. Quelles leçons en tirer pour aujourd’hui ? Ceci est pour moi la confirmation que, avec Renaître, la confiance est à nouveau à installer. Mais je veux rappeler aux personnes victimes qui sont surprises ou déçues par la décision prise aujourd’hui par les évêques de France, que ce sont aussi eux qui ont voté le principe de la Ciase ; eux qui, avant même la remise de son rapport, ont décidé de la mise en place de l’Inirr ; et eux qui lui ont donné, un mois après la publication du rapport Sauvé, sa configuration actuelle… Mais je comprends que chaque décision prise par l’épiscopat soit désormais reçue avec méfiance. Comment restaurer la confiance ? En nous réjouissant, je pense, de la nouveauté que représente la création de cette structure permanente, même si sa forme suscite encore inquiétudes et interrogations.
P. N.-D. – Au-delà de sa pérennité, quelles seront les spécificités de Renaître par rapport à l’Inirr ?
E. T. – Nous avons souhaité conserver le meilleur de l’Inirr – son indépendance, sa coordination et sa compétence nationale – tout en y ajoutant davantage de proximité. Il faut reconnaître – et il en va de même pour la justice civile, entre la capitale et des territoires moins privilégiés – que les personnes vivant à Paris ou en région parisienne étaient quand même favorisées par leur proximité géographique avec l’Inirr et son siège parisien. Pour celles habitant par exemple à Perpignan ou à Strasbourg, la distance rendait de facto leur accompagnement plus compliqué. Le travail de l’Inirr est excellent mais il y a vraiment, à mon sens, la nécessité de mettre en place un dispositif de proximité. Avec Renaître, il s’agira d’enrichir les cellules d’écoute diocésaines ou provinciales d’un accompagnement personnalisé, basé sur ce que propose l’Inirr et qui va, ainsi, être perpétué.
P. N.-D. – De nombreux éléments restent flous (composition de l’instance nationale, outils, fonctionnement concret…). Pourquoi annoncer le dispositif avant qu’il soit totalement opérationnel ?
E. T. – Je crois que tous ces points cesseront d’être flous dès que Renaître entrera en fonctionnement le 1er septembre. Il en va ainsi pour tous les dispositifs qui n’existent encore que sur le papier... Je comprends les inquiétudes mais il est difficile d’imaginer que les mêmes évêques qui ont confié la présidence de l’Inirr à Marie Derain de Vaucresson n’auront pas, de la même manière, le souci de confier la direction de Renaître à un professionnel tout aussi compétent sur le plan du droit, de la pédagogie de l’enfance, de la psychologie et de tout sujet nécessaire à l’accueil des personnes victimes. Ce serait une énorme régression et, à titre personnel, une grande déception que je ne peux concevoir ! De plus, aux côtés des cellules d’écoute déjà existantes – sans doute amenées à être complétées et renouvelées –, s’ajoutera ce dispositif des accompagnants, plus proches localement.
P. N.-D. – Comment garantir une égalité de traitement entre les victimes sur l’ensemble du territoire ?
E. T. – Tous les référents locaux seront coordonnés par une instance nationale qui aura, entre autres, le rôle de veiller à la qualité de leur formation – qui sera la même pour tous – et à l’impartialité des processus qui ne pourront être complètement différents d’un diocèse à l’autre. De plus, n’importe quelle personne aura la possibilité de saisir directement l’instance nationale, après ou sans avoir contacté une cellule de proximité. Ces deux niveaux fonctionneront ainsi de manière coordonnée. Il est d’ailleurs probable que l’instance nationale, pour éviter des décisions trop disparates d’un diocèse à l’autre, mette au point, comme c’est le cas avec l’Inirr, un barème général sur lequel se basera chaque évêque pour arrêter ses décisions qui seront donc désormais rendues au niveau local. Mais il aura à rendre compte à l’instance nationale. De plus, les cellules d’accueil seront auditées régulièrement par un organisme indépendant.
P. N.-D. – L’un des points forts de l’Inirr était justement son indépendance vis-à-vis des évêques. Comment Renaître garantira-t-il une parole libre alors que les cellules d’écoute resteront diocésaines ou provinciales ? Quid des plus petits diocèses où « tout le monde se connaît » ?
E. T. – En discutant avec d’autres évêques, j’ai pris conscience combien les laïcs engagés dans les cellules d’écoute ne se sentent – et ne sont – absolument pas mandatés pour défendre l’institution. Au contraire, plus ils écoutent les personnes victimes, plus ils développent une attitude de proximité, d’empathie et de compassion. Je n’ai personnellement jamais été confronté, dans aucune cellule d’accueil et d’écoute, à un laïc missionné qui n’écoutait que d’une oreille ou se plaignait que l’on « critique sa pauvre Église ». J’ai tout à fait conscience qu’il ne s’agit là que de mon expérience mais c’est également les retours que j’ai pu avoir de la part d’autres évêques – y compris certains qui estiment qu’on parlerait trop souvent de ces sujets. Il faudra voir avec le temps mais je constate, le plus souvent, une quasi indépendance des cellules d’accueil et d’écoute par rapport à leur évêque – même si c’est ce dernier qui initie les processus et prend les décisions. Il ne pourrait être en rupture avec sa cellule et passer son temps à en démobiliser les membres.
P. N.-D. – Dans son texte de présentation du dispositif, la Conférence des évêques de France (CEF) évoque un « groupe de témoins » associé à la réflexion. Qu’en a-t-il été concrètement alors que nombre d’associations assurent en avoir découvert les modalités lors de son annonce et ne pas avoir été consultées en amont ?
E. T. – Ces personnes ont été choisies parmi celles qui, depuis 2019, sont venues assister aux assemblées plénières à Lourdes – le terme de « témoins » s’appuie d’ailleurs sur la terminologie de Jean-Marc Sauvé et notamment l’opuscule De victimes à témoins publié par la Ciase en même temps que son rapport. Il est vrai que ces témoins n’étaient sans doute pas très nombreux parce que beaucoup, au fil des années, n’ont plus souhaité travailler avec nous. Mais un groupe d’évêques, réunis autour de Mgr Gérard Le Stang, évêque d’Amiens et président de la Commission nationale de protection des mineurs pour la CEF, et de Mgr Laurent Percerou, évêque de Nantes et membre de cette même commission, a été chargé de réfléchir avec ceux qui le souhaitaient. Ces témoins ont été consultés tout au long du processus. Mais nombre de détails ne sont pas encore définitivement fixés et ce sont autant de possibilités pour les associations et collectifs de protection et de défense des personnes victimes de s’exprimer et peser dans les futures décisions.
P. N.-D. – L’Inirr parlait de « réparation » quand Renaître évoque une « aide » financière. Pourquoi ce changement de vocabulaire, perçu par certains comme un passage d’une logique de responsabilité à une vision de charité ?
E. T. – Si l’aide financière fait partie de la réponse proposée par l’Inirr, la réparation recouvre un champ beaucoup plus large que la seule question pécuniaire. Et tout ceci va se poursuivre avec Renaître, et sa démarche restaurative et réparatrice. Je comprends que ce changement de sémantique puisse être perçu différemment, mais nous, évêques, souhaitons avant tout construire une proposition durable. Certains soupçonnent une motivation économique derrière ces changements mais l’Inirr ne pouvait de toute façon pas être perpétuelle, ne serait-ce que par le coût de son fonctionnement. La disponibilité financière n’étant pas inépuisable, la priorité doit aller à la réparation plutôt qu’au coût de ce fonctionnement.
P. N.-D. – Le nom du dispositif, Renaître, est également très critiqué par certains qui y voient une forme d’injonction qui viendrait peser sur les victimes et leurs accompagnants. Comprenez-vous ces réactions ?
E. T. – Je comprends l’impact psychologique de ce terme mais je ne trouve pas, contrairement à ce que j’ai pu lire, qu’il faille s’arrêter à sa connotation spirituelle. À titre personnel, je le décorrèle d’ailleurs totalement du vocabulaire chrétien, notamment celui du baptême. Mais, effectivement, il pourrait être perçu et compris comme une injonction : « Il faut que tu renaisses », « Tu n’as pas le choix »… J’ai conscience que parmi les personnes victimes, une grande partie d’entre elles évolue loin des réalités spirituelles, voire les refuse, mais peut pourtant venir chercher réparation dans nos dispositifs. Il s’agit davantage de voir dans ce terme le désir et le souhait des évêques que les personnes victimes aillent mieux. Nous savons que ceci est extrêmement difficile – voire complètement impossible pour certaines – mais, avec Renaître, nous espérons vraiment pouvoir les accompagner vers une vie meilleure ou, du moins, une vie où ce drame soit le moins impactant possible. Pour certaines personnes victimes, la terminologie mort/vie reste très présente. J’ai souvent entendu : « Avant, j’étais comme mort et maintenant je me sens vivant. » Renaître n’est finalement pas autre chose que cela. Le magnifique projet de la Symphonie des Tesselles porté par Sr Samuelle, mosaïste, et par le réalisateur Quentin Delcourt ne s’appelle-t-il pas lui-même Renaissance ?
P. N.-D. – Que va-t-il advenir des dossiers encore en cours à l’Inirr après le 1er septembre ?
E. T. – L’Inirr arrête d’accueillir de nouvelles personnes à compter du 1er septembre mais elle a demandé et obtenu des évêques de France la possibilité de poursuivre son fonctionnement le temps de finaliser tous les accompagnements qui seront encore en cours à cette date. Il est donc encore possible de solliciter l’Inirr jusqu’au 31 août, date de la fin de son mandat.
Propos recueillis par Mathilde Rambaud
Contacts
- Par téléphone : 01 41 83 42 17 -Ligne d’écoute nationale pour les victimes de violences et d’agressions sexuelles dans l’Église catholique.
- Par mail :
Contacter le diocèse de Paris en toute confidentialité signalement@diocese-paris.net- Par courrier :
Mgr Emmanuel Tois
Diocèse de Paris
10, rue du Cloître Notre-Dame
75004 Paris.
[1] Entre mars 2022 et le 31 décembre 2025 : 1 786 personnes victimes ont adressé à l’Inirr une demande de reconnaissance et de réparation (dont 270 en 2025), 1 225 personnes ont été ou sont accompagnées par l’un des 22 référents (306 nouveaux accompagnements en 2025) et 1 022 décisions ont été rendues par le collège (dont 259 en 2025).
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