Catéchumènes, un boom qui interpelle
Paris Notre-Dame du 19 février 2026
En 2025, plus de 17 800 adultes et adolescents ont été baptisés en France, dont 671 adultes pour le diocèse de Paris. Un chiffre en hausse, puisque cette année ils seront 786 adultes à recevoir le baptême dans l’une des paroisses parisiennes, le soir de la Vigile pascale.
Alors que les catholiques sont entrés dans le temps du Carême et que les diocèses d’Île-de-France vivent la première phase du concile provincial sur le catéchuménat et le néophytat, Mgr Benoît Bertrand, évêque de Pontoise et vice-président de la Conférence des évêques de France, et Antoine Pasquier, journaliste à Famille Chrétienne et auteur d’une enquête sur les jeunes catéchumènes, nous livrent quelques clefs pour appréhender cette « surprise de Dieu », selon les mots du pape Léon XIV.
Paris-Notre-Dame – À quel moment, en tant que pasteur et comme journaliste, avez-vous pris conscience qu’il se passait quelque chose d’inhabituel concernant les demandes de baptême d’adultes ?
Mgr Benoît Bertrand – Lorsque j’étais évêque de Mende (Lozère), qui est l’un des plus petits diocèses de France, j’avais déjà constaté une légère hausse après les années Covid, autour d’une vingtaine de catéchumènes ; et nous nous réjouissions déjà des vingt que le Seigneur nous donne. Nommé à Pontoise, en juin 2024, j’ai été saisi par le nombre de catéchumènes et de néophytes ; j’ai reçu non plus des dizaines, mais des centaines de lettres de demande de baptême – autour de 400 pour les adultes et à peu près le même nombre pour les jeunes, cette année – qui témoignaient d’une très grande diversité de parcours, d’âges, de milieux sociaux. Avec le concile provincial, je suis profondément émerveillé par l’événement joyeux, dynamique, missionnaire et non-polémique qui se prépare. Lorsque je suis allé à Rome pour le Synode sur la synodalité, en 2024, j’ai porté cet événement dans ma prière, et je reçois ce concile sur le catéchuménat et le néophytat comme une grâce du Synode.
Antoine Pasquier – Pour ma part, je suis, depuis 2020, accompagnateur d’un groupe de catéchumènes lycéens sur la paroisse de Meaux (Seine-et-Marne). Auparavant, on avait trois ou quatre jeunes qui se présentaient par an pour demander le baptême. Mais en 2022, du jour au lendemain, nous avons constaté un afflux important et inhabituel d’inscriptions, qui s’est poursuivi pendant plusieurs mois et se vérifiait dans les autres groupes de ma paroisse. Cela m’a interrogé, et j’ai repris, à ce moment-là, ma casquette de journaliste pour voir si cela se produisait à l’échelle du diocèse et de la France. Partout, les mêmes remontées du terrain : de plus en plus d’inscriptions de jeunes et d’adultes, sans que l’on puisse vraiment l’expliquer, avec des parcours très différents.
P. N.-D. – Vous soulignez tous deux la grande diversité de ces parcours. Peut-on, néanmoins, définir des points de convergence ?
B. B. – Une manière d’aborder le sujet, c’est de lire quelques extraits – anonymes bien sûr – des lettres que j’ai reçues cette année, pour les avoir dans l’esprit et le cœur. Celle-ci par exemple : « Pendant des années, Dieu me parlait et continue à me parler » ; ou encore, ici, la mention d’une messe de Noël en compagnie d’une amie pour « honorer une tradition familiale quand mon grand-père m’amenait à la messe à l’église du village » ; là, l’émotion vive qui saisit un homme qui se disait « perdu depuis [mon] divorce » : « À la messe, j’ai commencé à pleurer. Rentré à la maison, j’ai continué de pleurer seul, mais alors que je pleurais, je me sentais conduit. Dieu me conduisait » ; une autre évoque « la main de Dieu dans ma vie, tantôt comme un musicien qui jouerait du violoncelle et tantôt comme le luthier qui rectifie l’instrument » ; ou encore celle-ci : « Depuis que j’avance sur le chemin de la foi et du baptême, je me sens exister, avoir de la valeur, et mon âme se répare. » Toutes ces lettres me bouleversent. Beaucoup de catéchumènes mentionnent des épreuves, voire des drames. Ils racontent, se livrent et, parfois, confient pour la première fois des aspects très personnels. C’est très beau et particulièrement édifiant de voir combien l’évêque est, pour eux, un pasteur. Vous savez, ces lettres, ce sont les actes des apôtres d’aujourd’hui !
A. P. – Dans tous les extraits que vous avez cités, je retrouve des points de convergence qui ressortent très clairement dans mon enquête. Le plus marquant est qu’ils ont très souvent eu une première intuition, une première rencontre avec le Christ, le plus généralement à l’âge de l’enfance ; l’expérience spirituelle qu’il y a un Dieu, quand bien même on n’en parle jamais à la maison. Pendant des années, ils cheminent tout seul ; ils se posent des questions et commencent à faire une première expérience de la prière, puis à lire la Bible. C’est fascinant de voir combien les ventes de Bible ont augmenté ! Et puis, assez rapidement, ils décident de rentrer dans une église pour prier, déposer un cierge ou assister à la messe. Ce qui est intéressant, c’est de prendre conscience que, lorsque l’on voit arriver ces nouveaux convertis dans nos communautés, la plupart ont déjà effectué un cheminement personnel, parfois sur plusieurs années.
P. N.-D. – Un parcours personnel qui n’est pas exempt de rencontres et d’appuis…
A. P. – Bien sûr, les amis et les grands-parents tiennent une grande place. Les premiers vont tenir le rôle de confidents – plus facile que la famille, surtout lorsque les parents n’ont pas souhaité faire baptiser leurs enfants – et donner le courage nécessaire d’entrer dans une église malgré l’appréhension. Les grands-parents, eux, ont transmis quelque chose de leur foi, en les emmenant à la messe ou en priant pour eux ; et parfois, leur décès est l’un des déclencheurs pour demander le baptême. C’est d’ailleurs quelque chose qui revient souvent : le fait d’avoir connu une épreuve marquante, qui les pousse à chercher une forme de paix dans l’Église et dans la foi. Beaucoup témoignent avoir reçu, à un moment crucial, une grande consolation.
B. B. – Dans mon diocèse, la grande majorité des catéchumènes est issue de familles de tradition chrétienne, un petit nombre (7 à 9 %) vient du monde de l’islam. Ce qui est très étonnant, c’est que les jeunes – étudiants et jeunes pros – représentent plus de 40 %.
A. P. – Près d’un catéchumène sur deux, en France, a moins de 25 ans ! Ils étaient plus de 8 000 en 2025. C’est un chiffre considérable.
B. B. – Les profils sont très variés, issus de tous les milieux sociaux, avec des très jeunes mais aussi des personnes âgées, voire très âgées. Et ils prennent du temps ; deux, trois, quatre ou dix ans. Après tout, « le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui » [Paul Morand, NDLR]. Beaucoup parlent de « recherche » dans leurs lettres : ils sont en quête de sens, de directions, de réponses. Alors, certains lisent le Coran, puis la Bible ; ils vont sur Internet, ils posent des questions à leurs amis. Certains, aussi, sont séduits par des discours radicaux, car ils souhaitent se « mettre sur le droit chemin ».
A. P. – Beaucoup cherchent des règles et des repères pour mener leur vie « droite ». Il y a une très forte demande d’un cadre qu’ils n’avaient pas jusqu’à présent, c’est très marquant.
B. B. – Il y a ce désir au fond d’eux-mêmes : désir de prière, d’absolu, de bien, de fraternité, de connaissance de Dieu, dont ils ne savent pratiquement rien. Ils découvrent que là où il y a un désir, il y a un chemin. Ils veulent comprendre, découvrir la foi, l’Évangile. La cause première de cet appel, c’est l’Esprit Saint, Dieu qui agit. Et cela nous oblige à rester humbles. D’une part, parce qu’ils sont arrivés dans nos communautés par des voies que nous n’avions pas imaginées – l’Église a ouvert les portes, et ils sont entrés par les fenêtres ! D’autre part, parce qu’il y a une sorte de « rattrapage » par rapport à la forte diminution du nombre de baptêmes des enfants de moins de 3 ans.
A. P. – Mais ce qui est étonnant, et assez inexplicable, c’est que cela arrive en même temps. Pourquoi, tout d’un coup, toutes ces personnes ont décidé de recevoir le sacrement du baptême ? Il y a peut-être un lien avec la crise sanitaire, mais qui est difficile à établir. Par ailleurs, c’est un phénomène très français – et j’ai pu le vérifier en interrogeant les conférences épiscopales d’autres pays : cela bouge un peu en Belgique et dans les pays du Nord, mais pas dans les mêmes proportions.
B. B. – À Rome, ils n’en reviennent pas et ils s’intéressent beaucoup à ce phénomène. C’est pour cette raison que le pape Léon XIV s’est adressé spécifiquement aux catéchumènes, pendant le Jubilé des jeunes, cet été. Il leur a dit ces quelques mots : « Cet essor du catéchuménat est comme un don de Dieu à accueillir, comme une surprise de Dieu à l’égard de son Église. » « Surprise » est le bon terme, car ce n’est pas grâce à notre travail qu’il y a des catéchumènes et des néophytes. Il se trouve que nous travaillons à cela, mais nous nous apercevons que le plus grand nombre vient spontanément par des voies inattendues, par une surprise de Dieu ; c’est ce qu’il donne à vivre à son Église aujourd’hui.
P. N.-D. – Comment expliquer, en partie du moins, cette « surprise de Dieu » ?
B. B. – L’expliquer… On l’a dit, le premier protagoniste de l’appel, c’est le Saint-Esprit. Après, on peut citer les conséquences de la période Covid et de l’essor de Tik Tok ; l’anxiété liée au contexte géopolitique ; le monde des influenceurs qui a pris une place considérable ; un réflexe d’identité devant le monde musulman ; une pastorale des jeunes très dynamique depuis plusieurs années ; un contexte familial éprouvant et la recherche d’un cadre apaisant... Il y a aussi l’entraînement et le témoignage des amis, et le rapport très décomplexé des jeunes à la religion. Dans mon diocèse, à l’issue des confirmations, chaque jeune reçoit deux livrets : un pour eux – afin de méditer les sept dons de l’Esprit pendant sept jours – et l’autre à donner à un ami ou un proche, afin de lui présenter ce qu’est la confirmation. Et je retrouve, dans les lettres, la mention de ce livret qui leur a été donné ; cela porte donc des fruits !
A. P. – Il y a beaucoup d’éléments de contexte que vous avez évoqués : la place de l’islam, les réseaux sociaux, la crise sanitaire, etc. Mais concernant les jeunes, ce ne sont pas leurs préoccupations premières. Ce qui les habite, ce sont d’abord leurs problèmes et questionnements personnels. Chaque début d’année, je demande aux jeunes de mon groupe d’écrire toutes leurs questions. Elles tournent surtout autour de la morale, sur la manière de conduire sa vie : est-ce que je peux me faire tatouer ? Est-ce que je peux avoir une petite amie quand je suis chrétien ? Il y a aussi beaucoup de questions eschatologiques, sur la vie après la mort, l’enfer et le paradis.
P. N.-D. – Vous mentionnez l’importance, dans leur parcours, de la lecture individuelle de la Bible, ce qui est assez peu courant courant chez les catholiques, plutôt encouragés à une lecture ecclésiale ou accompagnée...
A. P. – C’est, en grande partie, lié à l’influence des réseaux sociaux. Ces catéchumènes, et surtout les jeunes, vont chercher toutes les réponses à leurs questions sur Internet et les réseaux sociaux. Ils tombent sur des influenceurs, notamment protestants ou évangéliques, qui leur parlent de la Bible et les incitent à la lire. Pour vous donner un exemple, j’ai, dans mon groupe, un tout nouveau catéchumène qui a deux applications de Bible sur son smartphone : les deux sont évangéliques. En soit, je me dis que ce n’est pas très grave, c’est la Bible, c’est déjà bien. Mais, quand même, il faudrait peut-être se pencher sur les traductions, faire de la pédagogie…
B. B. – Ce qui reste très important, c’est de découvrir l’importance de lire la Bible avec d’autres. Pour nous, catholiques, la place de la communauté et des ministres ordonnés est essentiel dans ce lien avec les Écritures. Dieu parle à son peuple. C’est en lisant la Parole à plusieurs que nous en découvrons la richesse du sens, sans s’enfermer dans nos projections individuelles.
P. N.-D. – À défaut de pouvoir l’expliquer, comment recevez-vous cet afflux de catéchumènes ?
B. B. – Cela nous impressionne et nous touche. Dans les cinq ans à venir, si le phénomène se poursuit, il entraînera une vraie transformation de nos communautés chrétiennes. Il y a même de grandes chances que le catéchuménat – qui était, auparavant, un service paroissial annexe – devienne le lieu central de la vie pastorale. Beaucoup de propositions vont tourner autour de ces nouveaux baptisés. Il va y avoir, en tout cas dans nos diocèses franciliens, ce que certains appellent les « périphéries inversées ». Ce sont eux qui vont nous évangéliser. Les périphéries viennent à la rencontre des communautés chrétiennes et finissent par transformer les cœurs. Tous les accompagnateurs de catéchumènes en témoignent déjà. Dieu donne à chacun en pensant à tous ; tout le monde est enrichi. Et cela va être l’un des enjeux du concile provincial : « accueillir » et « accompagner » les catéchumènes et les néophytes, puis « transformer » les chrétiens et les communautés.
A. P. – Je vous rejoins tout à fait sur la révolution que cela va, et doit, engendrer dans nos paroisses. Ces catéchumènes sont, par ailleurs, issus de milieux sociaux très divers, ce qui bouscule nos communautés qui, souvent, se connaissent bien et sont assez homogènes. Jusqu’à présent, le « nouveau » qui arrivait venait de la paroisse d’à côté ; il faisait déjà partie du club, il connaissait déjà un peu les règles. Là, nous sommes rejoints par des personnes qui ne connaissent rien ; nous sommes obligés d’y être attentifs, d’aller vers elles et de les intégrer à nos paroisses. C’est vraiment l’enjeu de nos communautés. Et d’ailleurs, le Concile Vatican II dit bien que l’accompagnement des catéchumènes ne concerne pas seulement les prêtres et les accompagnateurs, mais tous les fidèles. L’un des enjeux de ce concile, et plus largement dans les autres diocèses, va être justement de trouver des points de contact entre la communauté et ces nouveaux convertis. C’est quelque chose qu’il faut vraiment mettre en place. Et nous avons la chance d’avoir ce geste des bras en croix sur la poitrine au moment de la communion qui permet, justement, d’identifier ces personnes qui ne sont pas encore baptisées ; et ce qui est beau, c’est qu’elles se transmettent ce geste entre elles. Grâce à ce signe, nous pouvons, à la fin de la messe, aller à leur rencontre pour se présenter, leur demander qui elles sont. Un autre moyen pour les aider est de leur lancer des perches, en faisant des annonces à chaque fin de messe, pour dire qu’il est possible de se préparer au baptême et aux sacrements. C’est à nous de faire le premier pas, d’aller les chercher et leur permettre d’aller au-delà de leur appréhension.
B. B. – Il faut absolument que ce concile provincial, qui intéresse finalement tous les diocèses de France, ne soit pas d’abord un concile moral sur les questions de discernement – qu’il faudra aussi traiter, bien sûr –, mais d’abord un concile pastoral et missionnaire. Et vous connaissez ce grand principe de la vie de l’Église dans le premier millénaire : ce qui concerne tout le monde doit être traité et porté par tout le monde. Nous sommes tous concernés et, je l’espère, tous impliqués.
P. N.-D. – Vous parlez de « périphéries inversées » et de « transformer les cœurs ». Que manque-t-il à nos communautés que ces nouveaux convertis peuvent apporter ?
A. P. – Leur soif d’apprendre et de grandir dans la foi est très communicative, et réveille nos communautés qui sont, parfois, un peu tristes, un peu habituées à une forme de conformisme, de routine. Ils apportent donc cette joie, cette fraîcheur, et ils bousculent aussi nos organisations paroissiales qui fonctionnaient en silo et de la même manière depuis des décennies. Nous sommes désormais obligés de revoir les priorités, en se disant : qu’est-ce qui va être missionnaire et découler sur le reste ?
B. B. – Ils nous apportent la fraîcheur, le renouveau, la joie, le dynamisme, leur émerveillement et leur sens de Dieu. Ils ont des étoiles dans les yeux… Qu’est-ce que c’est beau ! C’est une invitation, pour nos communautés chrétiennes, à être davantage fraternelles, conviviales, priantes, chaleureuses, audacieuses. Il faut leur faire de la place. Les jeunes, et surtout ceux issus des milieux populaires, ont un rapport à la parole qui est vraiment bluffant ; leur parole est nette, exhortative, prophétique et joyeuse. Ils parlent bien, et on les écoute.
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
Enquête sur ces jeunes qui veulent devenir chrétiens,
Antoine Pasquier, Mame, 2025, 208 p., 15,90 €.
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