P. Jacques Cuche : « Qu’on ait de l’audace ! »

Paris Notre-Dame du 2 juillet 2026

Dimanche 31 mai, le P. Jacques Cuche a célébré un jubilé exceptionnel : ses 80 ans de sacerdoce. Ordonné au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il a traversé les grands bouleversements de l’Église contemporaine, de l’élan de Vatican II à son engagement auprès du mouvement Foi et lumière. À l’occasion de cet anniversaire et de l’ordination de quatre nouveaux prêtres parisiens le samedi 27 juin, il livre pour Paris Notre-Dame un témoignage vibrant.

Paris Notre-Dame – Vous avez été ordonné en avril 1946 par le cardinal Emmanuel Suhard, dans un Paris profondément marqué par l’après-guerre. Quel regard portez-vous sur les quatre-vingts ans qui ont suivi au sein du diocèse de Paris ?

P. Jacques Cuche – Ce furent quatre-vingts ans de bouleversements. En 1946, je faisais partie d’un cours de séminaristes très spécial, appelé « le cours des prisonniers ». Nous étions soixante-dix. Parmi nous, cinquante-cinq revenaient de captivité, des Stalags, du Service du travail obligatoire, du maquis ou de la déportation. Il y avait même un membre de la division Leclerc ! La guerre avait opéré un brassage extraordinaire. Grâce à cela, les barrières entre prêtres et laïcs étaient tombées. Pour moi, tout a commencé là : nous savions que l’Église ne pouvait plus continuer comme avant. Nous avions d’ailleurs été alertés dès 1943 par le livre révolutionnaire de l’abbé Henri Godin : La France, pays de mission ? Portés par ce livre et par notre vécu, nous disions : « Il faut que quelque chose change. »

P. N.-D. – Ce changement est-il venu avec le Concile Vatican II ?

J. C. – Absolument. Je résume souvent cela par l’homélie de clôture du pape Paul VI. Jusqu’ici, tous les conciles se terminaient par des condamnations ou des excommunications. Celui-ci s’est conclu par une volonté de dialogue avec tout homme. Le pape Paul VI a souligné l’importance de la parabole du Bon Samaritain : nous devons sortir de nos sacristies pour aller à la rencontre des autres. Pour moi, tout a découlé de là.

P. N.-D. – Quels exemples de ces changements avez-vous vécus dans votre ministère ?

J. C. – Prenons l’exemple des baptêmes. À mes débuts, je me retrouvais le dimanche à 14h face à des familles dont je ne savais rien, qui s’étaient simplement inscrites sur un registre. Pire encore, on célébrait le baptême sans dire la moindre parole de Dieu ! C’était impensable. Le premier grand changement a été la création des centres de préparation au baptême pour permettre aux familles de s’exprimer et de comprendre le sens de la célébration. C’était la même chose pour les mariages. À Courbevoie, à mes débuts, il y avait ce fléau épouvantable des « classes ». Les familles de première classe avaient droit au maître-autel le matin, avec la messe. L’après-midi, sur les autels latéraux, on célébrait les mariages de 3e ou 4e classe. On ne se demandait pas s’ils étaient croyants ou non, ils payaient pour un service juridique. La création des centres de préparation au mariage a tout changé. Grâce à Dei verbum, nous avons enfin invité les fiancés et les parents à choisir eux-mêmes les textes bibliques de la célébration. On estimait enfin que les laïcs étaient capables de lire et de choisir la parole de Dieu.

P. N.-D. – Un pan très important de votre vie est dédié au mouvement Foi et lumière, auprès des personnes en situation de handicap. Comment cela a-t-il commencé ?

J. C. – En 1961, lors d’un pèlerinage à Lourdes, j’ai été choqué par la détresse des familles. Dans les hôtels, on leur demandait de faire manger leur enfant en situation de handicap dans la chambre pour ne pas gêner les autres pèlerins. Dans les processions, ces enfants étaient mis à l’écart parce que leurs cris dérangeaient. Cette même année, un prêtre d’Évreux s’était cassé la jambe et m’avait confié Bertrand, un garçon de 14 ans lourdement handicapé, abandonné par ses parents et élevé par sa grand-mère. Je lui ai fait faire sa première communion, le 3 septembre 1961. On m’a critiqué en disant : « Cet enfant ne comprend rien, vous profanez l’eucharistie. » Cela m’a fait hurler ! De quel droit pouvais-je excommunier cet enfant ? C’est là que je me suis investi pleinement dans Foi et lumière. Ma plus grande joie reste le regard extraordinaire de ces enfants quand je leur donne le Corps du Christ.

P. N.-D. – Vous parlez aussi de vos ministères comme de missions « hors-piste ». Qu’entendez-vous par là ?

J. C. – J’ai été pendant dix ans l’aumônier de la Foire du Trône. En même temps, j’étais curé à N.-D. de l’Assomption dans le 16e arrondissement, au milieu d’un monde d’intellectuels et d’énarques. Faire le grand écart entre le 16e et les forains, c’était une sacrée aventure ! Ma grande souffrance a été de voir que cette mission auprès des forains n’était pas assez prise au sérieux par le diocèse, contrairement aux gitans qui avaient des aumôniers dédiés.

P. N.-D.– Quelles sont les figures qui vous ont marqué au cours de votre vie ?

J. C. – D’abord le cardinal Suhard, un vrai visionnaire de la mission. Ensuite le cardinal François Marty, pour sa grande proximité. Quand j’ai été nommé curé à N.-D. de Lorette (9e), il m’a dit : « Jacques, ta mission, c’est d’abord tes prêtres. Tu dois former avec eux une communauté fraternelle, c’est ainsi que ta paroisse rayonnera. » Enfin, le P. Claude Frikart, curé du St-Esprit (12e), qui avait une capacité d’écoute extraordinaire pour faire travailler ensemble prêtres, laïcs et religieuses.

P. N.-D. – Qu’est-ce qui vous a aidé à rester fidèle à votre mission ?

J. C. – La vie fraternelle en équipe de prêtres. J’ai eu la chance d’avoir des équipes merveilleuses avec qui partager les joies et les moments de découragement. Et puis, bien sûr, la prière. Plus le Seigneur m’a demandé des missions « hors-piste », plus j’ai ressenti l’exigence d’une intimité quotidienne avec Lui, un cœur à cœur seul à seul où je peux Lui dire : « Aujourd’hui, ça ne va pas, ne me laisse pas tomber. »

Propos recueillis par Grégoire Delatouche

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