« Parce qu’elle est désarmée, cette parole est écoutée »

Paris Notre-Dame du 9 juillet 2026

Dans Les papes, la guerre, la paix (1914-2026), publié en mai dernier, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, revient sur cent ans d’appels à la paix, lancés par les différents papes qui se sont succédés depuis 1914, de Benoît XV à Léon XIV. Entretien.

Le 27 octobre 2011, Benoît XVI préside la Journée mondiale de prière pour la paix à Assise (Italie), vingt-cinq ans après la première rencontre, organisée par Jean-Paul II. Le 27 octobre 1986, il avait invité des représentants de toutes les grandes religions du monde à prier pour la paix.
© Stephan Kölliker

Paris Notre-Dame – Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Mgr Laurent Ulrich – Le sujet de la paix me préoccupe depuis longtemps. Lorsque j’étais archevêque de Lille, j’ai été frappé de l’impact extrêmement fort de la Grande Guerre qui a laissé, par l’occupation du territoire et les batailles, un souvenir violent et durable. Dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, on compte près de 600 cimetières militaires ; pour les seules batailles d’Artois, 600 000 morts ont été identifiés – des victimes françaises, des pays alliés et allemandes –, dont les noms ont été gravés côte à côte sur l’Anneau de la mémoire, créé en 2014 pour le 100e anniversaire. J’ai eu aussi à célébrer, comme archevêque, l’anniversaire des 800 ans de la bataille de Bouvines (1214). Ce pays – qui est un pays plat, comme chacun sait – est une terre de passage, de commerce, mais aussi, malheureusement, de guerres, profondément marquée par son histoire.
Par ailleurs, je me suis toujours intéressé à la doctrine sociale de l’Église, notamment sur les sujets de la paix et de la guerre. Aussi, lorsqu’en 2025, j’ai été invité à donner une conférence au prieuré de Souvigny (Allier) – lieu de prière pour la paix –, j’ai proposé une forme de panorama, d’anthologie de textes des papes sur l’appel à la paix, depuis un siècle. Une telle démarche me semblait utile pour approfondir et comprendre la pensée de l’Église, à travers un argumentaire chronologique, simple et accessible, qui souligne à la fois la constance de cet enseignement et son adaptation aux circonstances. J’ai souhaité entamer cette réflexion avec le pape Benoît XV (1914-1922). Il m’a toujours inspiré comme la figure d’un pape prophétique, notamment par sa compréhension du drame des guerres comme étant toujours civiles, puisqu’ internes à l’humanité.

P. N.-D. – Cette conception de l’humanité comme une seule famille humaine est justement au cœur de l’enseignement de chaque pape…

L. U.– Cette conviction est à la fois la constance et le pilier de leur réflexion sur la paix. Et l’on peut penser, encore, tout particulièrement à la figure du pape Benoît XV qui refuse de prendre parti entre « ses fils », selon ses mots, alors que nous sommes à l’aube de la Première Guerre mondiale, dans une époque marquée par un nationalisme exacerbé, d’un côté comme de l’autre. Cette position n’a pas toujours été comprise, même par son clergé, et l’a placé dans une position très difficile. Mais sa parole était prophétique.

P. N.-D. – Qu’est-ce que Benoît XV a à nous dire, aujourd’hui ?

L. U.– Le grand avantage d’être catholique est que nous n’entretenons pas de pensée nationaliste. Car le catholicisme est universalisable, et donc ne veut pas donner la prééminence à une appartenance territoriale. Certes, on peut percevoir les signaux d’un certain retour d’une forme de nationalisme catholique en France. Mais pourtant, le catholicisme est lié à notre accrochage universel et à cette doctrine sur l’unique famille humaine, qui nous préserve, aussi, de l’envie de faire la guerre. Cela ne veut pas dire que l’on ne la fait pas, hélas. Mais cette conviction développe une autre force de pensée : au fond, il n’y a pas de guerre juste.

P. N.-D. – Comment naît cette pensée ?

L. U.– La pensée d’une « guerre juste » naît chez saint Augustin, et se poursuit avec saint Thomas d’Aquin. Elle comporte quatre éléments de condition : la guerre doit être menée par une puissance publique responsable, une autorité légitime. La cause doit être juste. L’intention également, afin de faire triompher le Bien commun. Et, enfin, la guerre ne peut être engagée qu’en dernier ressort, lorsque l’on a épuisé tous les autres moyens. Voici les conditions d’une guerre juste. C’est déjà une contradiction apportée à la doctrine de Clausewitz, pour qui la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Ici, nous disons que la guerre n’est jamais une continuation de la politique, mais bien une rupture. Cette pensée évolue, notamment avec le pape François qui va jusqu’à montrer, dans Fratelli tutti, qu’au fond, la guerre juste n’existe pas, si ce n’est en cas de légitime défense. François va plus loin, en exhortant à la « paix juste ». La paix juste, c’est le désir d’un Bien commun qui se répand. Ce n’est pas nier les conflits, mais c’est le choix, dans un processus de paix, d’un accord qui permette à chaque camp de ressortir avec un agrandissement de lui-même.

P. N.-D. – Au XXe siècle, la réalité de l’Église a considérablement changé, car elle est privée de ses moyens temporels. Quel est le poids de sa parole, alors qu’elle a perdu en force et en puissance ?

L. U.– L’Église a paradoxalement gagné une autorité. Perdre ses États a pourtant été très difficile à vivre, car elle a longtemps cru que, pour garder une forme de pouvoir, elle devait être l’une des puissances du monde. Au XIXe siècle, Grégoire XVI se heurte à des problèmes de gouvernance et des révoltes ; il doit faire usage de la force, contrairement à l’Évangile et contre son peuple. Le conflit se solde par la disparition des États pontificaux, qui sont intégrés à l’Italie enfin unifiée. Le pape s’est trouvé très isolé et dans une position de grande faiblesse pendant soixante ans, de 1870 à 1929. Mais ce temps a permis de mûrir un nouvel être de l’autorité de l’Église dans la société.

P. N.-D. – Qui se matérialise comment ?

L. U.– L’Église n’a pas besoin de la puissance temporelle, ni de territoires, ni d’armée. Elle a besoin de moyens pour toute sorte de choses, notamment parce que le XXe voit l’essor des moyens de communication et de diffusion. L’Évangile est une Parole, et il faut des relais pour la diffuser. Radio Vatican est née de cette intuition, avec une portée à travers le monde. Les accords du Latran, en 1929 – qui reconnaissent, entre autres, l’autorité souveraine au Saint-Siège – ont aussi permis de considérer le pape comme un chef d’État, un statut qui a permis à Paul VI d’intervenir à l’ONU en 1965, pour dire ce cri : « Plus jamais la guerre ! » À travers cette Parole qui franchit les frontières, ces voyages, ces interventions, les papes ont joué un grand rôle – reconnu – dans la réflexion sur la paix. Ainsi, Paul VI a porté avec force cette conviction – aujourd’hui largement acceptée – que le développement est le nouveau nom de la paix : assurer une égalité de développement aux peuples est favorable à la disparition des causes de conflit. Quant à Jean-Paul II, on peut souligner son rôle dans la chute du mur de Berlin (1989), en exhortant, uniquement par la parole, les peuples à se libérer des jougs.
Parce qu’elle est désarmée, cette parole est écoutée, peut traverser les frontières et se jouer des polémiques inutiles. Voyez les échanges par médias interposés entre Donald Trump et Léon XIV au mois de mars. D’une certaine façon, la puissance nominale des États-Unis et les intimidations de son président laissent de marbre le pape, qui n’arrête pas pour autant de parler de la paix que l’Évangile procure. Notre « impuissance » est la condition de notre liberté. Je suis persuadé de cela.

P. N.-D. – Les papes ne cessent d’exhorter à la paix, et pourtant des guerres sont sans cesse déclarées. Comment ne pas se décourager ?

L. U. – Une manière de ne pas céder au découragement est de s’appuyer sur quelques figures ; donner un visage, ou plutôt des visages, à la paix. La paix n’est pas une idéologie, ni une espèce d’utopie, ni même un idéal, elle est aussi quelque chose de vécu. Il y a d’authentiques artisans de paix, qui y consacrent toute leur vie, parfois au prix de la leur. Je pense à Léon Trulin ou Louise de Bettignies, chrétiens fervents, qui ont été des résistants à la violence de la Grande Guerre, dans le Nord ; mais aussi aux béatifiés du Service du travail obligatoire (STO), honorés en décembre dernier, et, plus loin de nous, à la figure de François d’Assise, dont on fête le 800e anniversaire de sa mort. On le présente souvent comme un doux rêveur, alors qu’en réalité, c’est un combattant pour la paix, qui n’a pas hésité à passer les lignes de front pour parlementer avec le sultan, dans un geste très fort de rencontre et de volonté de dialogue.

P. N.-D. – Vous finissez votre livre sur la figure de Léon XIV, qui commence son pontificat par ces mots : « La paix soit avec vous… ».

L. U. – En effet, et jusqu’à l’encyclique Magnifica humanitas, qui consacre son dernier chapitre à la guerre. La pensée de Léon XIV est extrêmement féconde sur la paix. Dans son encyclique, il replace d’abord sa réflexion sur l’intelligence artificielle dans la continuité des critères de la doctrine sociale, pour ensuite manifester sa vive inquiétude. Sa lecture de l’IA en termes de domination est très intéressante : en exposant qu’elle est entre les mains d’acteurs privés qui détiennent la puissance par-dessus les États, il démontre que cette domination ne peut aboutir qu’à la guerre. C’est une vision prophétique. Il nous donne, là, des éléments d’une réflexion morale très intéressante et à laquelle je suis extrêmement sensible. Ce qui m’a marqué également, c’est sa crainte d’une guerre qui tue des adversaires que l’on ne voit pas – grâce aux nouvelles technologies – et donc rend insensible au malheur des peuples. Cela m’a fait penser à un argumentaire bien plus ancien de l’Église, qui avait déjà condamné l’usage de l’arbalète, parce qu’elle permettait de tuer à trop grande distance un ennemi qu’on ne voyait pas, empêchant de prendre conscience de ce que l’on était en train de faire.

P. N.-D. – Léon XIV sera à Paris les 25 et 26 septembre. Est-ce que vous espérez qu’il parlera de la paix ?

L. U.– Il l’a montré dans ses voyages précédents. Je pense qu’il peut l’illustrer à travers l’expérience européenne de construction d’une union, qui n’en est plus à faire des traités pour achever des guerres, mais pour donner des instruments à la paix. Nous sommes capables, après une espèce d’éclipse, de mettre, d’une part, l’Europe tout entière dans une situation de défense de son territoire et de ses principes, en montrant notre force pour protéger les populations et les acquis de l’Europe ; et, d’autre part, de montrer que l’idéal de cette union faite pour la libre circulation des personnes et des biens permettra d’installer davantage une culture de la paix. Nous avons vécu sur cette idée depuis 1950, avec quelques succès. Mais aujourd’hui, avec la survenue de la guerre sur le territoire européen, la paix est un bien à protéger de façon dynamique. C’est pour cela qu’on a toujours besoin de réentendre qu’elle n’est pas seulement un idéal, mais d’abord une vertu à cultiver, à l’échelle de chacun. Car telle est notre conviction évangélique : Dieu est capable de parler au cœur de tout homme en mettant en lui le désir de la paix.

Propos recueillis par Charlotte Reynaud

Les papes, la guerre, la paix (1914-2026), Laurent Ulrich, Cerf, 2026, 176 p., 17€.

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