Interview de Mgr Laurent Ulrich par Paris Notre-Dame
2 avril 2026
Paris Notre-Dame du 2 avril 2026
Alors que l’Assemblée plénière s’est tenue à Lourdes la semaine dernière, du 24 au 27 mars, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, revient sur les principaux thèmes abordés par les évêques de France, à l’aube de la Semaine sainte.
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
Paris Notre-Dame – Monseigneur, vous revenez de l’Assemblée plénière de Lourdes (Hautes- Pyrénées). Que pouvez-vous nous en dire ?
Mgr Laurent Ulrich – Au cours de cette Assemblée plénière, nous avons vécu plusieurs temps spirituels très forts, principalement autour des sept moines de Tibhirine (Algérie), dont nous commémorons le trentième anniversaire de la disparition ; c’est, en effet, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 qu’ils ont été pris en otage. Après deux mois d’attente et de vive inquiétude – dont je garde un souvenir très vif –, leur mort sera finalement annoncée le 21 mai de la même année. À Paris, nous ferons mémoire, aussi, de ces figures de paix et du don de soi à travers une exposition – déjà présentée au Collège des Bernardins et qui sera proposée au Bon Conseil durant le mois de mai – et la célébration d’une messe à Notre-Dame de Paris le 8 mai, en présence du cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger.
Il se trouve que nous étions, nous évêques de France, réunis à Lourdes précisément le jour anniversaire de leur prise d’otage. Ces figures nous ont donc accompagnés tout au long de l’Assemblée plénière, notamment grâce à une belle méditation spirituelle proposée par le P. Thomas Georgeon, abbé de la Trappe de Soligny (Orne) et promoteur de la cause de béatification et canonisation des dixneuf martyrs d’Algérie, béatifiés en 2018 à Oran, dont font partie les moines de Tibhirine. Et il était particulièrement fort, émouvant, de méditer sur ces vies données, à l’aube de la Semaine sainte et dans le contexte très douloureux de violence et de guerre que nous connaissons actuellement.
P. N.-D. – Dans la lettre adressée aux évêques de France à l’occasion de l’Assemblée plénière, le pape Léon XIV évoque en premier lieu l’éducation…
L. U. – Nous avions commencé à réfléchir dès le mois de novembre dernier à ce sujet essentiel. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir aux missions de l’Enseignement catholique et à son caractère propre, mais plutôt sur le défi global que représente l’éducation de la jeunesse, à travers l’enseignement, bien sûr, mais aussi les mouvements de jeunes, comme le scoutisme… Et pour appuyer cette réflexion, nous pouvons approfondir les thèmes que le pape Léon XIV a priorisés très tôt dans son pontificat, notamment dans sa lettre apostolique d’octobre dernier, Dessiner de nouvelles cartes d’espérance : d’abord, cultiver l’intériorité et la conscience de sa propre liberté, afin de leur permettre d’assumer qui ils sont, sans devenir le jouet de la société de consommation, de l’opinion toute faite, de tout ce qui se transmet trop vite pour éviter de penser. Ensuite, veiller à l’humanisation du monde numérique, afin de ne pas se laisser totalement dominer par les algorithmes, mais d’être en mesure de mettre, soi-même, des événements en relation. Enfin, favoriser un esprit de paix, une paix « desarmée et désarmante ». Voilà trois défis pour la jeunesse – mais qui devraient rejaillir sur les adultes –, trois vertus éducatives à prendre comme axes majeurs, centraux, d’une action.
P. N.-D. – Dans le message du pape, ce dernier a également encouragé les évêques de France à « persévérer à long terme dans les actions de prévention engagées et de continuer à manifester l’attention de l’Église aux victimes et la miséricorde de Dieu envers tous. » Qu’en est-il ?
L. U. – Concernant le sujet des abus, nous sommes dans la continuation du travail engagé depuis plusieurs années afin de pouvoir prendre en compte, avec toujours plus de justesse, les souffrances des personnes qui ont souffert d’abus. A été votée, à la quasi unanimité, la volonté de définir un système durable afin de prolonger les missions confiées actuellement à l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et réparation (Inirr) : écouter, reconnaître, réparer. Cette instance prendra fin le 31 août prochain et sera remplacée, dès le 1er septembre, par un nouveau dispositif nommé « Renaître ». Il nous a semblé, en effet, absolument nécessaire de pouvoir pérenniser un dispositif pensé en temps de crise et le déployer sur tout le territoire, afin que l’on puisse trouver, partout en France, un lieu pour dire, être écouté et aidé par une écoute profonde, des démarches restauratives et une prise au sérieux de ce qui a été vécu. Il y aura donc des cellules diocésaines, ou interdiocésaines, en lien avec un organisme national et indépendant qui aidera à faire cet accompagnement nécessaire. Ce que nous voulons instituer, c’est la mise en place d’une relation claire entre l’échelon local et national, afin qu’une démarche menée localement puisse aboutir.
P. N.-D. – Dans son discours d’ouverture, Mgr Jean-Marc Aveline souligne « la violence croissante » du débat public. Quel est, selon vous, le rôle de l’Église ?
L. U. – En ces temps politiques, où les échéances électorales passées et à venir peuvent électriser un débat déjà houleux, il y a urgence à rappeler le respect de la parole de l’autre, la recherche du bien commun, l’arrêt de la violence et la quête de la justice. Les chrétiens doivent participer à l’apaisement du débat et de la société. L’Église est porteuse d’une parole qui s’adresse au monde d’aujourd’hui, une parole de paix qui peut être ferme. C’est ce que j’ai voulu exprimer dimanche dernier, en proposant une méditation spirituelle et en manifestant ma vive inquiétude sur l’interdiction d’accès au St-Sépulcre du cardinal Pizzaballa, en m’appuyant sur l’événement liturgique de la fête des Rameaux et le geste symbolique de l’ouverture de la porte de la cathédrale.
P. N.-D. – Alors que nous entrons dans la Semaine sainte, que vous inspire ce contexte international ?
L. U. – Il nous faut vivre ce temps liturgique avec le souci de cette situation de violence que nous constatons, à la fois, dans notre pays et au niveau international. Le Christ est mort pour tous ; il est mort pour ceux qui meurent sous les bombes, là-bas, pour ceux qui subissent aussi des violences, chez nous. De grandes organisations – comme l’ONU, l’Union européenne – ont été créées pour réduire le risque de conflit, apaiser les relations internationales, éviter les débordements. Aujourd’hui, partout dans le monde, ont voit des dirigeants outrepasser le droit international, censément pour régler les conflits. C’est extrêmement dangereux. Nous, chrétiens, devons porter ce désir de paix, cet impératif de paix, dans la prière, mais aussi dans nos paroles et nos actes.
P. N.-D. – L’Assemblée plénière a été également l’occasion de parler du catéchuménat : plus de 13 000 adultes et 8 000 adolescents âgés de 11 à 17 ans, soit plus de 21 380 catéchumènes, recevront le baptême en France cette année. Que vous inspire ces chiffres, en hausse par rapport à l’année dernière ?
L. U. – C’est une grande joie et un vrai signe de Dieu, une réalité à laquelle nous devons être attentifs. L’essor du catéchuménat et le concile provincial intéresse beaucoup l’Église, en France comme ailleurs. Beaucoup regardent cela avec grande attention. Il y a quelques semaines, par exemple, j’ai reçu l’archevêque de Melbourne (Australie), venu faire un voyage d’étude avec quelques collaborateurs afin de saisir ce qu’il se passe en France. Il commence à percevoir ce même phénomène chez lui, mais il sait, depuis l’autre bout du monde, que le mouvement est particulièrement fort en France. À Paris, nous pouvons nous réjouir du baptême de 800 adultes et de près de 300 adolescents ; il y aura également plus de 1 000 confirmands adultes à la Pentecôte ! Je forme le voeu que les Parisiens vivent ce Triduum pascal en confiant ce que nous sommes en train de vivre dans le diocèse : notre recherche en paroisses pour être toujours plus missionnaires et l’accueil des catéchumènes et néophytes, avec le concile provincial. Le Seigneur est ressuscité, c’est la bonne nouvelle et la joie indépassable que nous devons partager et dont il faut nous nourrir.
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