« Les agriculteurs portent le poids de nos injonctions contradictoires »
Paris Notre-Dame du 15 janvier 2026
La crise agricole en cours depuis plusieurs semaines s’invite jusque dans les rues de Paris, révélant une fracture profonde dans notre rapport à la terre et au travail. À la lumière de l’enseignement de l’Église, quel regard porter sur ces événements ? Éléments de décryptage avec le P. Olric de Gélis, directeur du pôle de recherche et codirecteur du département humanité environnementale au Collège des Bernardins.
Propos recueillis par Mathilde Rambaud
Paris Notre-Dame – Que dit la crise actuelle des agriculteurs de notre rapport contemporain à la terre ?
P. Olric de Gélis – Pour comprendre ce rapport, il faut d’abord s’arrêter sur les souffrances du monde agricole. Même si leurs conditions de travail et leurs revenus varient énormément d’une exploitation ou d’une région à l’autre, les agriculteurs sont soumis à des injonctions contradictoires. Non seulement nous leur avons, d’une certaine manière, confié le rapport à la terre mais, dans le même temps, ils sont amenés, en raison de pressions économiques et commerciales, à « maltraiter » cette terre parce qu’ils ont en charge un projet alimentaire démesuré. Et les origines de cette crise remontent à la fin de la Seconde Guerre mondiale ! À l’issue du conflit, la France, tout en n’étant pas encore sortie du rationnement, a pour ambition de devenir l’un des premiers acteurs agricoles mondiaux. Commence alors à peser sur les agriculteurs cette double pression de représentativité commerciale nationale sur les marchés internationaux et de promotion d’une alimentation en quantité et de qualité pour les Français – sans compter la sauvegarde du patrimoine paysager et une nécessité rationnelle de rentabilité économique. Cela fait beaucoup ! Mais le remembrement agricole et la mécanisation de l’agriculture n’ont pas rempli leurs promesses. Cette crise du monde agricole est donc très ancienne et on peut y voir le symptôme d’une difficulté du monde contemporain à gérer les ressources de la terre. Les agriculteurs portent aujourd’hui sur leurs épaules le poids de nos injonctions contradictoires : nous voulons bien vivre, bien manger, dans des jardins et paysages bien entretenus mais sans forcément avoir le souci de l’environnement ou de la santé de la terre.
P. N.-D. – Dans une perspective chrétienne, comment tenir ensemble la terre comme Création – à contempler, respecter et protéger – et comme matière – à travailler, transformer et faire fructifier ?
O. G. – Les deux premiers chapitres du livre de la Genèse situent bien cette question dans une tension tout à fait contemporaine. D’une part, l’homme créé à l’image de Dieu – ce qui signifie qu’il est appelé à faire face au défi de la gestion de la terre, accordée par Dieu ; et, d’autre part, la mission de ce même homme de la travailler. Le terme hébreu dans le texte original est d’ailleurs très intéressant : avodah, qui signifie autant travailler que servir. Le travail d’Adam n’est donc certainement pas tyrannique mais au service de la Création. Car il ne s’agit pas de laisser la terre dans un état inculte, au sens propre du terme. Ainsi, l’écologie ne peut se faire aux dépens de l’homme créature de Dieu, mais aux dépens du péché, parce que la sauvegarde de la Création est une pièce de la conversion chrétienne. Le pape Jean-Paul II le disait déjà, le 17 janvier 2001, dans une magnifique catéchèse en avançant le concept de « conversion écologique » et en soulignant que la conversion au Christ impliquait le respect et l’accompagnement de la Création.
P. N.-D. – À l’offertoire, sont présentés à Dieu le pain et le vin, « fruit de la terre / de la vigne et du travail des hommes ». Comment cette formule peut-elle éclairer la dignité du travail agricole ?
O. G. – L’offertoire est un très beau lieu donné aux chrétiens pour réfléchir à ces questions. La matière tirée de la terre, de la vigne, et du travail des hommes va devenir le Corps et le Sang du Seigneur. Il n’y a pas d’hommage plus beau à la Création que d’être précisément le lieu de la transsubstantiation, d’une alliance, d’une proximité, d’une intimité profonde entre ces éléments naturels et la substance même du Corps et du Sang. Il est d’ailleurs très touchant de voir comment le Verbe de Dieu, par qui et en qui tout a été fait, s’associe à ces éléments de la Création. Ces « fruits de la terre et de la vigne » sont bien entendu des métonymies : c’est bien l’ensemble de la Création qui est concerné. Dans une très belle homélie du Ve siècle, saint Proclus de Constantinople rappelle que c’est la terre tout entière qui a été honorée par la venue du Verbe dans la crèche et que c’est la mer tout entière qui a été honorée par le baptême du Christ dans les eaux du Jourdain. Les Pères de l’Église ont donc déjà conscience qu’en touchant ne serait-ce qu’une partie de la Création et, de manière similaire, en s’associant au blé et à la vigne, le Christ s’associe à l’intégralité de la Création et du cosmos.
P. N.-D. – Comment, en tant que chrétien, se positionner entre un rapport utilitariste à la Création et une sacralisation parfois confuse de la nature ?
O. G. – Il ne faut jamais oublier que la Création est précisément une création, c’est-à-dire qu’elle n’est pas Dieu. Et cela ne retire en rien la part de mystère qui s’y trouve – la nature est mystérieuse, profonde, à la fois douce et violente, magnifique et terrifiante. Mais ce mystère n’est pas divin ; il est profane, créé. La tentation de diviniser la Création a toujours été grande mais il n’y a pourtant nul besoin de la diviniser pour l’admirer et reconnaître en elle la grandeur de Celui qui l’a faite, qu’elle nous dépasse de toutes parts et que nous dépendons d’elle. Nous sommes à ce point liés à la Création que la maltraiter revient à nous maltraiter nous-mêmes, ainsi que notre prochain.
P. N.-D. – Pour des lecteurs citadins, parfois très éloignés du monde agricole, quelle conversion intérieure pourrait aider à retisser un lien juste avec la terre et ceux qui la travaillent ?
O. G. – La manière la plus directe de soutenir nos agriculteurs est de veiller à ce qu’ils bénéficient d’une rémunération juste. Cela coûte plus cher, c’est certain. La part du budget des ménages allouée à l’alimentation est passée de 25 % dans les années 1980 à actuellement entre 12 et 14 % selon les chiffres. La crise agricole réside aussi à ce niveau : se nourrir de telle sorte que soient respectés la terre et ceux qui la travaillent. Il ne faut pas se le cacher, cela a un coût et cuisiner demande davantage de temps que de consommer des produits transformés. Car la question sous-jacente est aussi celle du temps. Donner de son temps, c’est donner de soi-même. Tout est lié : la crise agricole est aussi le reflet de notre société hyper accélérée dans laquelle nous n’avons plus le temps – plus le temps de faire pousser des semences qui sont donc transformées génétiquement, plus le temps de laisser la terre se reposer ce qui conduit à l’utilisation d’engrais à l’excès, etc. Et au bout de la chaîne, nous n’avons plus le temps de cuisiner et achetons des produits de plus en plus transformés. Notre rapport à la terre et au vivant non-humain est intimement lié à notre rapport au temps.