« Les chrétiens en Terre Sainte ont l’impression d’être abandonnés »
Paris Notre-Dame du 26 mars 2026
Le 3 avril, Vendredi saint, aura lieu, dans toutes les églises catholiques du monde, la quête impérée destinée à soutenir les communautés chrétiennes de Terre Sainte et les Lieux saints. À la veille de l’ouverture de la Semaine sainte, Marie-Armelle Beaulieu, rédactrice en chef de Terre Sainte magazine, se confie, depuis Jérusalem Est, sur la situation des chrétiens en Terre Sainte qui se préparent à célébrer Pâques sous les missiles iraniens et les roquettes libanaises du Hezbollah.
Paris Notre-Dame – Comment décrire la situation actuelle en Terre Sainte pour les chrétiens ?
Marie-Armelle Beaulieu – Nous sommes profondément tristes… et je dis tristes pour ne pas dire déprimés. Certes, le conflit ne date pas d’hier – depuis le 7 octobre 2023, nous n’arrêtons pas d’être en guerre. Mais, ces dernières semaines, nous vivons un nouvel épisode qui nous touche particulièrement : tout le monde est concerné par les attaques de missiles iraniens et, pour ceux qui habitent dans le nord, de roquettes libanaises du Hezbollah. À l’instant, mon téléphone vient d’ailleurs de recevoir une nouvelle alerte ; et les sirènes ne vont pas tarder à sonner dans la rue. Fautes d’abris suffisants sur cette partie du territoire, nous pouvons seulement prier pour que les missiles et leurs débris ne tombent pas sur nous. Quoi que l’on pense du régime iranien, la guerre, telle qu’elle est menée aujourd’hui par les Israéliens et les Américains, ne résoudra rien. Rien. On va avoir l’impression de faire taire l’Iran mais on a fabriqué, partout dans le monde, des milliers et des millions de gens encore plus haineux des États-Unis et de l’État d’Israël, des Israéliens et probablement de tous les juifs. Comment va-t-on réussir à s’en sortir ?! Les sentiments qui dominent sont donc la tristesse, l’épuisement et la frustration de ne pas voir d’issue.
P. N.-D. – Quand on parle des « chrétiens de Terre Sainte », de qui parle-t-on exactement ?
M.-A. B. – Cette expression, à vrai dire, ne signifie pas grand-chose. La Terre Sainte est une réalité géographique plus ou moins étendue. La « petite » Terre Sainte, disons, recouvre l’État d’Israël et le territoire qui devrait être l’État de Palestine et que l’on appelle Cisjordanie, Cisjordanie occupée, territoires palestiniens, etc. Et même sur ces terres, la perception des chrétiens y est diverse. En ce sens, les « chrétiens de Terre Sainte », cela n’existe pas. En revanche, ce qui est certain, c’est que les chrétiens « en Terre Sainte » partagent tous le sentiment d’être pris en étau au milieu d’une guerre, au départ territoriale mais devenue idéologiquement religieuse, entre le judaïsme et l’islam. Et ils ont l’impression d’être abandonnés.
P. N.-D. – Dans ce contexte, comment la communauté chrétienne se prépare-t-elle à célébrer Pâques ?
M.-A. B. – Habituellement, à Jérusalem, la période qui précède Pâques est extraordinaire : l’entrée du patriarche au Saint-Sépulcre le samedi, les vêpres solennelles, l’office des vigiles célébré au cœur de la nuit, la messe de la Résurrection le dimanche matin, et, tout au long de la Semaine sainte, des pèlerinages sur les lieux de la Passion du Christ pour monter ensemble jusqu’à Pâques... Cette année, nous n’aurons rien de tout cela. Depuis le début de la guerre avec l’Iran, le 28 février, les lieux de culte – au même titre que tous les endroits considérés comme non essentiels – ont été fermés. Cependant, contrairement à une fausse information qui a récemment circulé, les offices ne sont pas interdits. Les chrétiens vont pouvoir fêter Pâques, seulement les célébrations se dérouleront dans le cadre des restrictions imposées par la défense civile. À priori, elles devraient se tenir dans des conditions semblables à celles de la pandémie de Covid-19, avec une assistance limitée : les dix frères franciscains qui vivent au Saint- Sépulcre auxquels vont être ajoutés le patriarche bien sûr, un organiste, un cérémoniaire, un thuriféraire, certainement un frère pour porter la croix, un autre la mitre, etc. Il y aura en tout et pour tout, je pense, vingt à trente personnes maximum.
P. N.-D. – Chaque Vendredi saint est organisée, dans l’ensemble des églises catholiques du monde, une quête pour soutenir les communautés chrétiennes de Terre Sainte et les Lieux saints : que représente-t-elle concrètement pour les fidèles locaux ?
M.-A. B. – Cette quête est capitale car elle leur est directement destinée ! Avec cet argent, on finance les écoles, la pastorale, les œuvres éducatives et sociales, etc. Et si cette quête n’est pas suffisante, elle est indispensable, nécessaire. C’est tout le sens de la lettre du cardinal Claudio Gugerotti, préfet du dicastère pour les Églises orientales, adressée lundi 16 mars à tous les évêques du monde. Il faut la lire ! Il y écrit notamment : « Je sais que m’adresser à vous […] est de plus en plus difficile parce que, d’année en année, les mots deviennent répétitifs. » Mais nous sommes dans cette situation-là : chaque année, la situation des chrétiens en Terre Sainte em¬pire. Mais ils ne veulent pas qu’on leur offre un enterrement de première classe. Nous sommes claquemurés dans nos frontières, sous les bombes, et les gens prient encore, les religieux célèbrent encore, il y a encore toutes les prières de la liturgie au Saint-Sépulcre. Ils sont la communauté qui a accueilli Jésus il y a 2 000 ans. Ils veulent vivre, dignement, sur leur terre… Et pour cela, ils ont besoin que les gens pensent à eux, découvrent la réalité de ce qui est vécu ici, les aident financièrement parce que, aujourd’hui, ils sont empêchés de vivre d’une économie viable.
P. N.-D. – Que peuvent apprendre les catholiques français de ce que vivent aujourd’hui les chrétiens en Terre Sainte ?
M.-A. B. – L’exemple de leur foi et de leur ouverture d’esprit. Nous avons ici treize confessions chrétiennes permanentes qui comptent 180 000 chrétiens arabes. Elles sont représentées dans quasiment toutes les familles. Alors pourquoi en France, on n’y arriverait pas entre les « tradis » et les « modernes » ? Ici, j’assiste autant à la messe en grec, qu’en arabe, syriaque, araméen, latin, français, russe et même hébreu. Les célébrations sont dans toutes les langues, tous les rites, tous les ornements liturgiques possibles. Je ne dis pas que nous ne sommes jamais jaloux les uns des autres ! Mais personne ne prétend avoir la vérité tout entière et nous sommes habitués à ces différences. À travers la variété de ces Églises, on perçoit quelque chose du temps apostolique. Je suis persuadée que l’Église de Terre Sainte peut aider le reste du monde à se revivifier dans l’Évangile. Mais encore faut-il regarder et entendre le message de la Terre Sainte. La source d’eau vive, la source de la vie éternelle, coule toujours à Jérusalem. C’est pour cela qu’il faudra revenir en pèlerinage.
Propos recueillis par Mathilde Rambaud
Pour aller plus loin
- Lettre du cardinal Claudio Gugerotti, préfet du dicastère pour les Églises orientales, à l’occasion de la quête impérée du Vendredi saint 2026, à lire sur dioceseparis.fr
- Terre Sainte magazine à découvrir en ligne sur terresainte.net
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