Messe en mémoire des sept moines de Tibhirine

Le vendredi 8 mai 2026, à Notre-Dame de Paris, le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, a présidé une messe 30 ans après leur assassinat.

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Mot d’accueil de Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris

Frères et Sœurs,

Il y a quelques semaines, en entamant son voyage apostolique en Afrique par l’Algérie, le Saint-Père Léon XIV - dont nous nous souvenons qu’il a été élu il y a aujourd’hui tout juste un an - a souligné qu’il avait relié les sources de la spiritualité chrétienne, le monde islamique d’aujourd’hui, la culture romaine et la société algérienne, l’ouverture au continent africain tout-entier. Dans cette belle mission d’être ferment d’unité, le pape s’est donc senti précédé, précédé non seulement par la sagesse de saint Augustin, mais par celle de tous les saints de cette terre d’Afrique et notamment des martyrs d’Algérie que nous célébrons ce soir.

Il y a trente ans, les fidèles de Paris avaient prié, avec leur archevêque, le cardinal Lustiger, allumé et entretenu la lueur de sept bougies, jusqu’à l’annonce du témoignage ultime rendu par les sept trappistes du monastère de Tibhirine. Ces lumières, alors éteintes une à une, vont briller ce soir au milieu de nous, non par déni de ce qui s’est passé, non pas parce qu’il s’agirait simplement du passé, mais pour signifier que le martyre est bien un témoignage, un témoignage que les ténèbres, même les plus profondes, ne sauraient arrêter.

Le témoignage des moines de Tibhirine et de tous les martyrs d’Algérie, c’est celui d’une présence simple, qui discerne le bien, c’est-à-dire un chemin de vérité qui permet de vivre pleinement l’amour du prochain, la vocation de tout disciple du Christ. En accueillant de grand cœur, ce soir, le Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, et vous tous que l’amour de ce peuple autant que l’amour de la paix et du dialogue ont fait converger ce soir vers cette cathédrale, nous nous unissons à nos frères et sœurs qui forment l’Église qui est en Algérie et poursuit cette mission, qui est celle de toute l’Église, de transmettre cette paix que lui confia le Christ ressuscité, au soir de Pâques.

Homélie du cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger

Chers frères et sœurs,

Lorsqu’il nous a fallu préparer la célébration de la béatification de Mgr Pierre Claverie et ses dix-huit compagnes et compagnons martyrs, dont les sept moines de Tibhirine, il nous a fallu décider d’une date pour la célébration de la mémoire liturgique. Celle qui convenait le mieux était ce 8 mai, jour de l’assassinat du frère mariste Henri Vergès et de la sœur Paule-Hélène dans notre bibliothèque Ben Cheneb de la Casbah, le 8 mai 1994. C’était le premier assassinat d’une interminable série. Plus tard, nous réaliserons que le 8 mai était aussi l’anniversaire de naissance de Pierre Claverie et nous verrons dans cette bienheureuse coïncidence une confirmation du bien-fondé de notre choix.

Cette confirmation fut d’autant plus providentielle à nos yeux que le 8 mai est entaché en Algérie du souvenir de la mort de milliers de personnes à Sétif le 8 mai 1945 et les jours suivants, et aussi à Guelma et Kherrata. Conscients de la part d’ambiguïté que pouvait susciter notre choix, nous l’avons pourtant résolument maintenu. Nullement par désintérêt du drame de Sétif, ni encore moins par provocation. Nous avons maintenu ce choix car il nous a semblé que cette mémoire des bienheureux martyrs d’Algérie pouvait être comme une antidote au poison des massacres du 8 mai 1945. Le sens ultime du témoignage des dix-neuf bienheureux est en effet celui d’une fraternité au goût d’amitié qui interdit de déserter lorsque le danger est là, pour tous, chrétiens et musulmans. Une fraternité à la vie à la mort.

Or précisément le drame du 8 mai 1945 à Sétif, au moment où partout en France on célébrait dans la liesse la libération du pays, a sans doute beaucoup à voir avec une fraternité trompée, foulée aux pieds. La guerre de 1939-45 à laquelle ont pris part des contingents entiers de soldats venus de la terre d’Algérie a noué une fraternité d’armes qui est sans doute la fraternité la plus forte qui soit. Après avoir combattu ensemble sous la mitraille au Monte Cassino et ailleurs, le cours de la vie ne pouvait plus reprendre comme avant. D’une certaine manière, la libération de la France a sonné le glas de l’époque coloniale, elle a consacré le droit inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes, elle a inexorablement ouvert la voie des indépendances et nous n’avons pas su, pas pu, le voir ni le comprendre. Le cours de l’histoire aurait pu en être changé, en Algérie et ailleurs en Afrique.

Le témoignage des dix-neuf bienheureux, une cinquantaine d’années après, vient à sa manière rétablir le sens et la valeur de cette fraternité d’armes, au moyen des seules armes de la fidélité à l’engagement pris, de l’amour fraternel reçu de leurs amis et voisins musulmans et rendu au prix de leur vie.

Trente ans plus tard, ce témoignage n’a rien perdu de sa brûlante actualité. Plus que jamais, affirmer la possibilité d’une fraternité plus forte que nos différences de culture et de religions, plus forte que les blessures de l’histoire, une fraternité inscrite sur le fronton de nos mairies et inscrite au cœur du message évangélique est une urgence et un devoir. C’est cela le message pour aujourd’hui des bienheureux martyrs d’Algérie, pas autre chose, et ce message est de toujours à toujours !

En terminant, je dois à la vérité de dire que les paroles que je viens de prononcer ne sont pas de ma seule initiative. Elles ont été portées par une réflexion commune avec Hubert de Chergé, le frère de Christian. Hubert porte le projet de faire de ce 8 mai une journée pour les victimes de toutes les guerres

Jean-Paul cardinal Vesco,
archevêque d’Alger

À la fin de la célébration, Hubert Chergé, le frère de Christian de Chergé, a lu le testament spirituel de ce dernier :

Quand un A-DIEU s’envisage…

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.

Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense ! ». Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.

Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « A-DIEU » en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! INCH’ALLAH !

Alger, 1er décembre 1993
Tibhirine, 1er janvier 1994

Christian.+

Source : https://www.monastere-tibhirine.org/testament/

Dans une interview donnée à Paris Notre-Dame, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, a annoncé cette messe dans le cadre du 30e anniversaire de la mort des sept moines de Tibhirine : « c’est, en effet, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 qu’ils ont été pris en otage. Après deux mois d’attente et de vive inquiétude – dont je garde un souvenir très vif –, leur mort sera finalement annoncée le 21 mai de la même année. À Paris, nous ferons mémoire, aussi, de ces figures de paix et du don de soi à travers une exposition – déjà présentée au Collège des Bernardins et qui sera proposée au Bon Conseil durant le mois de mai – et la célébration d’une messe à Notre-Dame de Paris le 8 mai, en présence du cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger. »
 Lire l’Interview de Mgr Laurent Ulrich par Paris Notre-Dame.

 Voir le dossier Les 19 martyrs d’Algérie.

Documents

Les 19 martyrs d’Algérie