Texte de la Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 24 février 2008

Première partie, intervention de François Villeroy de Galhau.

M. François Villeroy de Galhau

François Villeroy de Galhau est né le 24 février 1959. Il est marié, 5 enfants.
Inspecteur général des Finances. Président directeur général de Cetelem (Groupe BNP Paribas) depuis 2003 puis de BNP Paribas Personal Finance à compter de 2008. BNP Paribas Personal Finance, présent dans 30 pays, est leader européen de son métier de crédit aux particuliers avec près de 100 Mds€ d’encours et plus de 20 000 collaborateurs.
A auparavant exercé des responsabilités publiques au Ministère des Finances, dont la participation à la né-gociation sur l’euro (1990-97), la direction du cabinet de Dominique Strauss-Kahn et Christian Sautter (1997-2000) , et la direction générale des impôts (2000-2003).
Membre du Conseil des Semaines sociales de France.
Ouvrages et articles dernièrement publiés : “Dix-huit leçons sur la politique économique“, avec Jean-Claude Prager – Editions du Seuil, 2006 ; Bercy : la réforme sans le grand soir ? En temps réel, mars 2004 ; Justice et Fiscalité, Etudes, avril 2007.

Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 24 février 2008
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » – L’économie

Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences ont été publiées dans un livre paru le dimanche 16 mars 2008 aux éditions Parole et Silence.

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
L’économie

J’ai été dirigeant public, je suis aujourd’hui chef d’entreprise. Pour moi, dans ces responsabilités-là, qui est Jésus ?

Vous me posez-là une question aussi difficile qu’aux apôtres. Je voudrais d’abord vous dire mon humilité avant de répondre. Il y a un écart entre ce que je crois, ce que je peux en dire, et ce que je suis ou ce que je fais. Cet écart, mes collaborateurs le mesurent chaque jour. Et pourtant, je ne dois renoncer ni à croire en chrétien ni à agir au quotidien. Je cite ici Marcel Demonque, qui a été un grand dirigeant du groupe cimentier Lafarge : « Nous commettons toujours des fautes d’autorité. Un commandement fort ne peut et ne doit donc s’exercer que dans la plus profonde humilité intérieure ». Oui, plus on a d’autorité, plus on assure de pouvoirs de direction, plus on rencontre ses propres limites…et je reprends là le bénédictin allemand Anselm Grün « plus on perd l’envie de donner aux autres des leçons de morale ». C’est dans un petit livre « Vie privée, vie professionnelle » qui peut nous aider chacun.

Humilité aussi parce que Pierre, qui répond si bien au Christ dans ce passage de Matthieu, reçoit juste après une rude leçon : « Passe derrière-moi, Satan ». Nous n’avons jamais fini d’apprendre qui est Jésus, et jusqu’où il veut nous mener.

Alors pourtant, comme Pierre je me jette à l’eau, Seigneur : Pour moi, Tu es le Maître, dans les deux sens du terme : Celui qui enseigne, et Celui qui dirige. Et tu es enfin Celui qui accompagne.

I- Jésus est d’abord le Maître qui enseigne, qui donne du sens. Bien sûr, il n’a pas parlé directement d’économie, et encore moins d’entreprise. Mais l’Eglise, et beaucoup de laïcs, ont essayé depuis d’y réfléchir à la lumière de l’Evangile. C’est, particulièrement depuis un siècle et demi, ce qu’on appelle le christianisme social. J’en ai été nourri , aux Semaines sociales de France notamment. Lisez, relisez les textes des années 60 qui n’ont pas pris une ride, Gaudium et Spes –la joie et l’espérance, quelle belle vision de l’économie par le concile Vatican II !-, Populorum progressio qui nous fixe cette « vocation à la croissance » avec de si beaux termes : « en un mot, faire, connaître et avoir plus, pour être plus »

Alors l’entreprise, pour quoi faire ? Disons-le nettement : la première finalité de l’entreprise, c’est la production de richesses ; rien ne se fait sans l’exigence d’efficacité économique. J’enfonce le clou : pousser les ventes, optimiser les coûts, innover et donc changer les habitudes, l’entreprise doit le faire, animée de la volonté de gagner dans la compétition économique . A l’inverse, une entreprise qui s’endort sur ses lauriers ne rend service ni à ses clients…ni à ses collaborateurs, parce qu’elle mourra tôt ou tard. Il faut le faire bien sûr dans le respect honnête des lois, les droits des salariés, ceux des consommateurs –et pour mon entreprise avec un engagement résolu contre le surendettement et pour le crédit responsable-….et on peut le faire ainsi, avec droiture, je crois pouvoir en témoigner au nom de beaucoup de dirigeants. On peut le faire aussi dans le secteur financier, je le dis en ces temps troublés autour de « l’affaire Société générale », et Edouard Herr va y revenir

L’entreprise est faite d’abord pour l’efficacité , mais elle n’est pas faite que pour cela. L’économiste François Perroux le disait avec force : « L’échec d’une activité sociale se révèle par une efficacité insignifiante ou par une signification inefficace « . L’entreprise, sauf à échouer de cette autre façon, doit donc aussi monter dans l’ordre des finalités : et sa finalité, c’est je crois d’être un lieu de relations, et un lieu de création. Un lieu de relations, parce que c’est une communauté humaine, de dizaines ou de milliers de personnes, qui s’y engagent et s’y construisent : il faut qu’ils aient envie d’y donner le meilleur d’eux-mêmes. Ce peut être par l’exigence, ou par la confiance – et il y a toujours les deux, mais c’est la confiance qui fait le plus grandir dans la durée.
Un lieu de création, parce que l’entreprise a une mission ; le travail a un sens créateur. Nous coopérons , chacun dans le secteur qui nous est confié, à un monde un peu meilleur. Le nec plus ultra aujourd’hui chez les dirigeants, au-delà des chiffres, c’est de parler vision et « mission statement » : au-delà des besoins de la communication, cela traduit une aspiration profonde de la communauté de travail. Dire pour quoi, pour qui, elle se bat chaque matin.

Voilà la vocation de l’entreprise. Et la vocation du dirigeant ? A mes yeux, c’est d’être selon la belle formule des EDC « dirigeant-serviteur ». Voilà deux mots rarement rapprochés ; mais Olivier Lecerf, qui a succédé à Marcel Demonque pour développer Lafarge, le disait avec toute sa conviction chaleureuse « la légitimité des dirigeants, c’est le pouvoir de servir ».
Je voudrais prolonger cette phrase : pour moi, l’autorité ce n’est pas un pouvoir, c’est un service. Le service de la décision, que nous rendons à la collectivité humaine que nous dirigeons ; dans une entreprise -comme dans un gouvernement, ou même dans l’Eglise- chacun a ses priorités (le marketing, l’informatique, le financier), ses idées, son tempérament .
Il faut que quelqu’un décide, pour que tous puissent avancer. Décider,en ayant écouté chacun en amont, en expliquant à tous en aval…mais c’est ainsi que je « fais grandir » la collectivité, et chaque personne qui la compose avec ses talents et ses limites.

C’est comme cela, d’abord, que nous pouvons être ces « serviteurs bons et fidèles » à qui le maître a confié le développement de ses richesses : vous avez reconnu la parabole des talents.

II- Jésus est le Maître aussi, en ce qu’il est Celui qui dirige. Là, je me lance sur une voie plus inhabituelle : « Jésus manager »…mais je vous avoue qu’elle me parle de plus en plus dans la lecture de l’Evangile –Jésus est aussi un étonnant chef d’équipe ; voyons cela ensemble :

 regardons comment il recrute, il « appelle » les gens dans leur travail : ces quatre pécheurs en train de réparer leurs filets au bord du lac , Matthieu « assis à son bureau »… J’ai une tendresse particulière pour celui-ci : parce qu’il fait mon ancien métier de collecteur d‘impôts, et parce que Jésus a cherché en recrutant un collaborateur aussi mal vu des autres, à promouvoir ce qu’on appellerait aujourd’hui la diversité…

 regardons ensuite comment il choisit , au sein de ses disciples (72 au moins), les douze apôtres : son équipe dirigeante, si vous voulez. Luc (ch.6) nous précise qu’auparavant Jésus passa la nuit à prier ; il a du pas mal hésiter sur les choix de personnes…Pourquoi ne pas prendre Matthias –qui sera promu plus tard- et parier sur Judas malgré ses faiblesses ?

 regardons comment il les forme (avec beaucoup d’enseignements , sur la montagne et ailleurs !), les stimule et se fâche parfois (« vous aussi, êtes vous encore sans intelligence ? » Mt 15-16), les envoie faire leurs preuves en mission sur le terrain (Mt 10 « comme des agneaux au milieu des loups »)

 j’aime particulièrement comment Jésus les écoute à leur retour de mission (Mc 9 : on les imagine tout heureux de raconter ce qu’ils ont fait . Est-ce que je prends ce temps de partager les joies professionnelles ?) et les invite à se reposer un peu « sur l’autre rive » .. En langage moderne, il emmène son équipe en séminaire… Et il sait partager d’autres moments « non-boulot » : tous ces repas, avec les publicains et les pécheurs….Ca devait parfois être un peu lourd, un peu long, mais c’était/c’est essentiel pour tisser des liens humains.

 et puis cette mention de Mt 9, « Jésus voyant les foules eut pitié d’elles car elles étaient fatiguées comme des brebis sans berger ». Elle m’a toujours touché comme un résumé de la lassitude contemporaine des Français et des Européens, dans le désenchantement politique comme parfois dans leur travail.Ce qui est en jeu dans cette lassitude,aujourd’hui, c’est je crois beaucoup moins l’excès de charge, que l’insuffisance de sens, de vrai berger. Aux dirigeants politiques, aux dirigeants économiques que nous sommes, de savoir redonner un sens, une espérance, comme Jésus prenait si bien le temps de le faire avec les foules de Palestine

Ce manager-là est exigeant, plus que tout autre : il demande de tout quitter pour le suivre, et il « sermonne » parfois durement…Mais il a « fait grandir » son équipe comme personne avant lui ou après lui : ces douze Galiléens assez frustres vont créer la plus durable des institutions internationales…

Bien sûr, la lecture « managériale » que je viens de faire est une vue très partielle de l’Evangile … Mais j’aime regarder, méditer comment Jésus est un modèle de Maître. D’une certaine façon, il est, au-delà de nos boss terrestres que nous respectons, le patron ultime. Saint Paul nous y invite dans son Epître aux Colossiens (3,23-24) : « Quel que soit votre travail, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour plaire à des hommes… Le Maître, c’est le Christ, vous êtes à son service ».

III- Jésus est enfin celui qui accompagne

La solitude du pouvoir, c’est un cliché connu…et c’est une réalité. D’autant plus que les dirigeants d’entreprise subissent une pression économique accrue depuis quinze ans. Ce stress , il est essentiel d’en parler avec leurs proches, en vérité : rien n’est pire que l’omerta. Le dirigeant n’est pas, n’est jamais, cette espèce de superman infaillible que nous décrivent trop souvent les pages glacées des magazines : excellent à son bureau comme dans la vie, passionné de piano et as de l’alpinisme…Non, Superman n’existe pas, et se le dire est très apaisant, pour soi-même comme pour ses collaborateurs. Nos limites, partagées en confiance, sont celles de notre condition humaine , et ne doivent jamais nous décourager d’agir.

Cet accompagnement passe de plus en plus par des coachs, à qui on peut tout dire dans le secret du tête à tête…Après avoir parlé de Jésus-manager, je ne vais pas vous parler de « Jésus-coach »… même s’il y a paraît-il un livre sur ce thème (« Un coach nommé Jésus », Interéditions)

Pour être ainsi accompagné, le dirigeant est appelé à prier. Jacques Delors disait que quand il exerçait les responsabilités écrasantes de ministre des Finances, il essayait encore plus qu’avant de « refaire le plein » dans la prière. Le « Ora et labora » de Saint Benoît n’est donc pas réservé aux moines : mais pour nous aussi engagés dans la vie professionnelle, il doit y avoir soutien réciproque entre le travail et la prière. Le travail aide la prière, en exigeant l’attention, en l’ancrant dans le réel. Et la prière aide le travail ; elle l’ancre dans une unité profonde, elle donne aussi la liberté intérieure face à la pression de l’urgent ou du résultat, elle permet de confier à plus Grand que soi ses collaborateurs ou ses chefs.

Parmi beaucoup d’autres, voici deux pages d’Evangile qui m’ont aidé ces dernières années :

 la petite parabole du filet (Mt 13,47-48) : « Le Royaume des cieux est comparable à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et l’on rejette ce qui ne vaut rien ». J’aime cette pêche ordinaire (et non miraculeuse), ces filets lourds qu’on ramène chaque soir chargés de « toutes sortes de poissons » et qu’on trie dans la relecture avec l’aide de Dieu et de nos proches. Puis on ramasse ce qui est bon .Et on jette à nouveau nos filets, chaque matin, dans la mer –petite ou grande- de nos responsabilités.

 et -quitte à vous surprendre- l’importance des cheveux : cela revient souvent, notamment dans Luc (12,7) « Même vos cheveux sont tous comptés » et (21,18) « Pas un cheveu de vote tête ne sera perdu ». Pourtant, Seigneur, je me fais comme dirigeant bien des cheveux blancs et –calvitie aidant –j’en perds beaucoup… Peut-être veux Tu me dire que tu comptes tous ceux que je perds, mes efforts, et que Tu les fais mystérieusement entrer dans l’éternité.

Oui, c’est cela ma foi de dirigeant. La tension créatrice entre le nécessaire combat économique et la finalité humaine, j’ai à la confier à Dieu en particulier dans ce moment privilégié de la messe qu’est l’offertoire. Nous offrons, dans une formule belle comme du Teilhard, « le fruit de la terre et du travail des hommes », et c’est Dieu qui mystérieusement va le transformer.
Je n’ai pas à renoncer à mes devoirs humains : me changer pour mieux changer mon entreprise, c’est cela être « dans le monde ».Saint Ignace l’a dit fort bien :Agir comme si tout dépendait de nous , prier comme si tout dépendait de Dieu . Tu es Seigneur le seul à nous pardonner vraiment tous nos manquements à l’attention ; Tu es le seul qui peut nous renouveler, par l’Esprit Saint, en toute situation, jusqu’au dernier jour ; Tu es le seul qui in fine fera converger tous nos efforts dans une finalité unique et la plus haute, ton Royaume.

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2008 : “Qui dites-vous que je suis ?”