Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Obsèques du Père Constant Bouchaud (p.s.s.)

Mercredi 27 octobre 2010 - Paroisse St Sulpice (Paris VI)

Le cardinal Vingt-Trois a présidé les obsèques du P. Constant Bouchaud, ancien Supérieur Général de la Compagnie de Saint-Sulpice et du Séminaire d’Issy, célébrés en l’église de Saint-Sulpice en présence de nombreux prêtres. Dans son homélie, il est revenu sur le rôle des années de séminaire et sur les qualités nécessaires des formateurs de prêtres.

 2 Tm 4, 6-8.17a.18 ; Jn 10, 11-18

Frères et sœurs,

Le Père Bouchaud fut avant tout un éducateur de pasteurs. Pendant de longues années de sa vie, l’essentiel de son énergie a été investi dans ce travail tout à fait particulier qui consiste à apprendre à de jeunes hommes à devenir pasteurs à l’image du Bon Pasteur et à constituer une communauté de pasteurs. Le cœur de ce qu’il essayait de nous transmettre de cette mission du prêtre était de nous recentrer tout entier sur la personne du Christ et sur son Mystère Pascal. Dans notre jeunesse facilement facétieuse, cette référence permanente au Mystère pascal était devenue l’occasion d’une sorte de jeu spirituel. Quand il prenait la parole, nous savions que très rapidement son discours passerait par le Mystère pascal, nous l’attendions et nous étions fort déçus si les circonstances l’empêchaient de l’évoquer ! Mais finalement cette obstination à repasser incessamment et toujours par ce point central de la foi chrétienne - tellement en cohérence avec les grands enseignements de l’école française de spiritualité sur la personne de Jésus - construisait en nous une certitude que la théologie nous apprenait à déchiffrer : le ministère pastoral n’est pas une simple fonction confiée au service d’une société, mais une identification personnelle à la personne de Jésus Pasteur. Si nos capacités théologiques ne nous permettaient pas toujours d’entrer assez profondément dans la réalité de cette identification au Christ Souverain Prêtre et Pasteur de nos âmes, l’insistance par laquelle le Père Bouchaud nous reconduisait sans cesse à contempler le Mystère pascal nourrissait notre prière et faisait entrer au profond de nos cœurs la conscience que l’on ne peut pas être pasteur sans donner sa vie, et que la mission pastorale passe par le don de soi, total, sans retour et libre.

L’éducation des futurs prêtres ne passe pas seulement par la répétition d’un message, si central et si profond soit-il, mais aussi par l’exemple d’une vie réellement donnée. Et la vie commune que suppose la formation dans un séminaire de Saint-Sulpice en est le creuset quotidien. Le Père Bouchaud n’était pas seulement un prédicateur du Mystère pascal. Il était un pasteur dans sa manière d’être et de vivre. Comme ses confrères, il nous enseignait, jour après jour, par l’exemple, ce que voulais dire ‘donner sa vie’. Et la Lettre à Timothée que nous venons d’entendre évoque assez précisément quelques éléments constitutifs de cette attitude pastorale : mener jusqu’au bout le bon combat dans la fidélité, vivre la fidélité modeste, humble et quotidienne aux tâches de chaque jour. Depuis le lever du soleil (et même souvent avant le levé du soleil puisque nos journées commençaient souvent bien avant l’aube), et jusque tard après le coucher du soleil, chaque moment de la journée était donné tout entier au service du Christ de son Église. Nous avons vécu l’expression spectaculaire de cette fidélité humble et modeste à partir du soir de 1966 où le cardinal Veuillot nous annonçait dans la grande salle des exercices la nomination du Père Bouchaud comme supérieur du séminaire à la place du Père Longère. Alors que beaucoup de séminaristes connaissaient à peine le Père Bouchaud, ou le connaissaient surtout comme celui qui était souvent absent et pensaient n’être pas embarrassés par ce nouveau supérieur, nous l’avons trouvé dès le lendemain matin à l’oraison et il n’a plus quitté son poste jour après jour, même si le soir il rejoignait dans les quartiers de Paris les équipes de chrétiens avec lesquelles il travaillait depuis des années.

Fidélité quotidienne, modeste, humble, sans discours mais éducatrice. Vous le savez, ce n’était pas une sinécure d’être le supérieur du séminaire de Saint-Sulpice entre 1966 et 1969. Cette fidélité requerrait la force que le Seigneur donne pour le ministère pastoral, qui n’est pas simplement une force du caractère mais qui est la force de la grâce, le dynamisme de l’Esprit, par lesquelles il fait de prêtres faibles et faillibles, des hommes forts de la force du Christ. Dieu ne leur fait pas cette grâce simplement pour leur assurer une mission paisible. Il permet surtout pour qu’ils puissent servir de point d’appui à ceux qui, dans la communauté qui leur est confiée, sont parfois plus faibles et ont besoin d’un ‘rocher’ qui donne confiance en particulier dans les périodes troubles et tourmentées. A travers la vie de l’Église, la confiance n’est pas donnée une fois pour toute. Elle est construite par les hommes de foi qui croient que par-delà le vécu immédiat des évènements, Dieu conduit son peuple et ne l’abandonne pas. C’est cette foi et cette force dont nous avons été les bénéficiaires à travers le ministère du Père Bouchaud, aussi bien dans son temps à Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux, ou comme Supérieur général de la Compagnie. Sa foi et sa confiance faisaient que l’on pouvait parler sans crainte de le troubler ou de l’effriter tant il semblait inébranlable. Et pourtant, il ressentait profondément les choses, mais jamais il ne faisait supporter aux autres les troubles, les questions, les difficultés qu’il lui appartenait de porter dans la mission qui lui était confiée. Le pasteur est un homme de pacification et d’unité non parce qu’il est plus habile que d’autres à gérer les conflits, mais parce que plus que d’autres il prend sur lui, sur le don qu’il fait de sa vie, de ne pas projeter sur les autres les questions qui l’habitent mais d’être pour eux celui qui accueille leurs questions et leurs inquiétudes.

Je ne doute pas que la légende des souvenirs s’enrichira encore, et pour sourire un instant, je vais y apporter ma contribution. Nous étions souvent un certain nombre de séminaristes à attendre devant la porte du Père Bouchaud que le retard accumulé se dissipe et nous y échangions des impressions. Un jour un séminariste me dit sur le ton d’un inspecteur de police qui aurait décidé de faire mettre un coupable à table : « Cette fois-ci, j’en ai assez. Il ne dit jamais rien. Je vais le faire parler. » Il est entré, j’ai attendu mon tour, et lorsqu’il est ressorti je lui ai demandé : « Alors, comment cela s’est-il passé ? ». Il m’a répondu : « Je lui ai dit : « J’en ai assez de vous raconter ma vie sans que vous me disiez jamais rien » ». Le Père Bouchaud lui a dit : « Oui, que voulez-vous savoir ? » Mais comme il ne voulait rien savoir, la conversation a repris son cours habituel ! Bien-sûr, chacun agit comme il est ! Mais cette capacité d’accueillir, d’écouter, de ne forcer ni la nature, ni la grâce, mais d’être simplement le témoin positif et encourageant de l’œuvre de l’Esprit est aussi une caractéristique des grands éducateurs, de ceux qui font advenir la personnalité de chacun par la disponibilité intérieure dans laquelle il l’accueille et ne projettent pas leur modèle sur les autres.

Nous rendons grâce pour tout cela et plus encore peut-être pour ce que nous ne savons pas de la vie de Constant Bouchaud. Les innombrables relations personnelles ou institutionnelles à travers lesquelles il a été confronté à beaucoup de difficultés de prêtres ou de communautés lui ont été d’autres occasions de prendre sur lui une part de leurs difficultés et de les aider à retrouver le chemin de la paix et de la fécondité. Nous rendons grâce au Seigneur pour ce Serviteur fidèle et nous le prions que son souvenir reste vivant en nos cœurs pour continuer de faire advenir en nous, de façon plus plénière encore la figure du Bon Pasteur. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois Archevêque de Paris

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