« Dieu agit dans la fragilité »

Bienheureux martyrs de septembre 1792

Paris Notre-Dame du 22 octobre 2026

Dimanche 18 octobre, à St-Joseph-des-Carmes, une messe, présidée par Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, commémorait le centenaire de la béatification des martyrs de septembre 1792, en présence des successeurs actuels de plusieurs martyrs ou leurs représentants. Entretien avec le P. Yannick Soufflet, recteur de l’église et aumônier de l’Institut catholique de Paris.

Samedi 26 septembre au matin, Léon XIV s’est recueilli devant l’escalier des martyrs des Carmes, assassinés en septembre 1792 pour être restés fidèles au pape.
© Vatican Media

Paris Notre-Dame – Pouvez-vous redonner quelques éléments de contexte sur les bienheureux martyrs des Carmes, qui ne sont pourtant pas des religieux carmes ?

P. Yannick Soufflet – En effet, ils doivent ce nom au lieu où s’est perpétré le massacre, à savoir le couvent des Carmes. Après le 10 août 1792 – qui voit la prise des Tuileries et la chute de la monarchie –, le nouveau pouvoir en place fait face à ce qu’il considère comme une double menace, intérieure et extérieure. Sur le front de la guerre, l’Autriche et la Prusse s’approchent dangereusement ; sur le territoire français, on se méfie de « l’ennemi de l’intérieur », et on arrête tous ceux suspectés de s’opposer au régime politique. Parmi eux, il y a les prêtres réfractaires, qui refusent la Constitution civile du clergé en choisissant de rester fidèles au pape et à l’Église. Beaucoup sont arrêtés, mais les prisons sont déjà pleines. On réquisitionne alors l’église du couvent des Carmes pour y emprisonner plus d’une centaine de prêtres et de religieux, ainsi que trois évêques : beaucoup viennent de province, d’autres appartiennent à des communautés religieuses. Tous les âges sont représentés. Ils sont tous arrêtés sans ménagement et enfermés dans l’église, dans des conditions plus que sommaires : des paillasses à même le sol, une surveillance étroite, deux promenades par jour. Nous sommes alors en plein mois d’août 1792 ; tout bascule le 2 septembre.

P. N.-D. – Pour quelles raisons ?

Y. S. – Les troupes ennemies ont pris Verdun (Meuse). Le gouvernement s’inquiète, les esprits s’échauffent. Vers 16h, alors que les prêtres et religieux font leur promenade, les révolutionnaires pénètrent dans le jardin. Le massacre se déroule alors en deux temps. D’abord, les révolutionnaires, mus par une folie meurtrière, assassinent ceux qui se trouvent sur leur passage. Le tout premier est un certain abbé Guérin, qui lisait son bréviaire près de la pièce d’eau au centre du jardin ; aujourd’hui encore, une colonne marque l’emplacement de ce premier martyre. Pendant l’attaque, beaucoup se réfugient dans une chapelle au fond du jardin, disparue depuis. Les survivants racontent qu’ils se donnaient l’absolution entre eux. Un grand nombre a été massacré dans cette chapelle. Est arrivé alors un chef révolutionnaire qui a fait arrêter la tuerie et exigé le retour des survivants dans l’église. Commence alors la seconde étape du massacre. Dans la sacristie, on convoque un petit tribunal improvisé pour faire passer les prêtres un par un, en leur demandant à nouveau s’ils acceptent la constitution civile. Devant leur refus, les prêtres sont emmenés par un petit couloir de la sacristie au jardin, pour être assassinés dès qu’ils passent la porte, sur le petit escalier où l’on peut lire encore aujourd’hui « Hic ceciderunt », en mémoire de ce jour. Le massacre a duré deux heures ; 115 prêtres ont été assassinés ce jour-là aux Carmes ; 191 martyrs ont été officiellement recensés par l’Église sur l’ensemble des lieux parisiens, en septembre 1792. Ils ont été reconnus bienheureux le 17 octobre 1926.

P. N.-D. – Cette porte et cet escalier ont été mis en lumière dernièrement, lors du voyage apostolique de Léon XIV…

Y. S. – Nous étions très heureux de faire découvrir – non seulement au pape, mais aussi aux Français et même aux Parisiens – un pan de notre histoire assez méconnu, certes tragique, mais qui dit aussi quelque chose de la fidélité et de l’attachement à l’Église et au successeur de Pierre. Léon XIV étant lui-même le successeur de Pierre, c’était assez beau de le voir là, présent, se recueillir en silence devant cet escalier.

P. N.-D. – Pourquoi est-il important d’honorer cette mémoire qui évoque une page de notre histoire avec laquelle la France n’est pas tout à fait réconciliée ?

Y. S. – Politiquement, il est toujours délicat de commémorer des événements qui se sont passés dans cette période trouble et tragique de notre histoire. Mais cette mémoire illustre aussi le choix de la fidélité, même dans la difficulté. J’imagine que tous ces prêtres n’avaient pas forcément envie de mourir : certains ont voulu escalader le mur, d’autres sont parvenus à s’échapper… Certains ont eu peur ; ils ont sans doute connu tous les sentiments humains que l’on peut éprouver dans ces circonstances, y compris celui de sauver sa vie. Et malgré cela, ils ont quand même choisi librement de rester fidèles au pape, jusqu’au bout. Cela peut nous rejoindre nous aussi. Même si nous ne sommes pas dans une situation semblable aujourd’hui, on peut s’interroger sur notre propre fidélité au Christ, à l’Église et à celui que l’Esprit Saint a choisi pour nous conduire, c’est-à-dire le pape : « Qu’est-ce que je suis prêt à donner pour cela, dans ma vie ordinaire ? »

P. N.-D. – La fidélité serait donc l’héritage spirituel de ces martyrs ?

Y. S. – La fidélité et l’accueil de sa propre fragilité. Dieu agit dans la fragilité. Avec sa grâce, nous sommes capables de lui être fidèles et d’accepter de donner sa vie. J’ajouterai aussi la dimension ecclésiale, parce qu’ils étaient tous ensemble enfermés dans cette prison. Cette petite communauté qui ne s’était pas choisie a vécu les persécutions puis le martyre ensemble ; ils devaient sans doute prier leur office ensemble, vivre leur foi comme ils pouvaient, se porter mutuellement. C’est aussi le témoignage du fait que l’Église est un point d’ancrage pour chacun, pour nous affermir dans notre foi.
L’autre héritage, si je puis dire, est cette église, St-Joseph-des-Carmes. Au-delà des bienheureux martyrs de septembre 1792 – dont les ossements sont conservés dans la crypte –, ce lieu évoque aussi la mémoire de Frédéric Ozanam, enterré ici, figure de la charité et des racines de la doctrine sociale. Il y a aussi le fameux F. Laurent de la Résurrection, dont tout le monde parle maintenant grâce au pape, et le bienheureux Christian de Chergé [1] qui a fait ses études ici. Sa chambre est aménagée comme un petit mémorial. Enfin, on compte aussi trois martyrs de l’Apostolat, réquisitionnés pour le Service du travail obligatoire et béatifiés l’année dernière, qui ont fait leur formation ici. Cette église est donc un petit sanctuaire, un lieu de grâce qui mérite d’être découvert et fréquenté.

Propos recueillis par Charlotte Reynaud

Pour en savoir plus :
St-Joseph-des-Carmes.
Messe dominicale le dimanche à 11h.
L’accès se fait par le 70, rue de Vaugirard.

[1] L’un des moines de Tibhirine assassinés en 1996.

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