Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe en la cathédrale Notre-Dame de Paris
Dimanche 19 avril 2026 - Notre-Dame de Paris
– 3e dimanche de Pâques – Année A
- Ac 2,14.22b-33 ; Ps 15, 1-2a.5.7-10.2b.11 ;1 P1,17-21 ; Lc 24, 13-35
Dimanche dernier nous étions avec l’apôtre Thomas et les autres apôtres. La venue de Jésus au milieu d’eux a permis de révéler à Thomas et à nous tous que le Seigneur ressuscité apporte à chacun, à ses apôtres en premier, la joie, la paix et la foi. Et aujourd’hui, nous constatons que ce que Jésus a dit à Thomas - « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » - est complété dans le message de l’évangile que nous avons lu. Nous sommes passés de l’évangile de saint Jean à celui de saint Luc, mais ils se complètent et ils permettent, l’un et l’autre, de comprendre comment nous pouvons vivre dans la foi au Ressuscité sans l’avoir jamais vu.
Nous sommes le jour de Pâques dans ce récit dit « des disciples d’Emmaüs », le soir-même de Pâques, et cet évangile a déjà été lu à la messe du dimanche soir de Pâques, il y a quinze jours. Mais, étant le même jour, nous comprenons qu’il s’est passé beaucoup de choses et que, d’une certaine façon, pour Dieu, un jour et mille ans sont la même chose. Pour nous il se passe beaucoup de choses dans ce même dimanche de la résurrection, et voilà ces deux hommes qui marchent sur le chemin. Remarquez que c’est très curieux : ils ne reconnaissent pas Jésus alors qu’ils marchent en plein jour ! Ils sont là, comme peut-être à cette heure-ci : si Jésus s’était approché de nous, peut-être aurions-nous eu au-moins un doute et une hésitation sur la personne qui venait nous rejoindre ? Mais non, comme probablement nous aussi à leur place, ses deux disciples ne le reconnaissent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils sont comme enténébrés à l’intérieur d’eux-mêmes par les événements qui viennent d’être vécus à Jérusalem. C’est pour eux une grande peine, bien sûr, d’avoir perdu celui qu’ils estimaient être le libérateur d’Israël, le libérateur du joug de l’empire romain. Mais surtout, ils sont en train d’en discuter et de ressasser sans arrêt les mêmes choses, les mêmes événements. Et ils n’y comprennent rien. C’est quelque chose qui nous arrive à nous aussi, et c’est même amplifié dans notre monde. Voyez tous ces bavardages que nous subissons jour après jour au sujet des informations, que nous entendons dans les radios et sur les télévisions d’information continue ! Peut-être y êtes-vous sensibles ? Nous voyons sur les réseaux sociaux - peut-être ne les fréquentez-vous pas beaucoup, je ne sais - cette multiplication de l’information qui finit par devenir insensée, non significative. Nous empilons les nouvelles les unes sur les autres, mais nous n’en comprenons pas le sens. Cela s’appelle, paraît-il, le chaos informationnel : il y a tellement de nouvelles qu’on n’y comprend rien. Peut-être même ce chaos est-il organisé pour qu’on n’y comprenne rien ? En plein jour, on peut être aveuglé.
Et, tout d’un coup, c’est parce que le soir baisse, parce qu’il vaut mieux entrer dans l’intimité de la nuit peu éclairée, qu’ils vont voir celui qu’ils aiment, celui qu’ils veulent suivre. Ils vont le retrouver parce qu’ils se sont justement retirés de l’activité. Ils ont écouté Jésus, sur le chemin, qui leur expliquait ce qui le concernait dans les Écritures. Ils ont été attentifs à la Parole de Dieu. Ils se sont mis à l’écart et ils sont dans le recueillement. Ils peuvent alors comprendre, ils peuvent alors commencer à ressentir que leur cœur est tout brûlant. La lumière vient parce qu’ils ont écouté l’Écriture.
Le pape Jean-Paul II, six mois avant sa mort, a écrit un très beau texte, commentant ce passage de l’Écriture. Le texte s’intitule Reste avec nous Seigneur. C’est ce que disent les deux disciples à Jésus en arrivant à l’auberge d’Emmaüs : « Reste avec nous Seigneur. » Le pape Jean-Paul II dit : « Quand les esprits sont ouverts et que les cœurs sont ardents, alors les signes parlent. »
Et quel signe parle au cœur de ces deux disciples ? C’est le signe du pain partagé ; c’est le signe de la fraction du pain - ce que nous faisons en ce moment-même - le signe de l’eucharistie qui dit le mieux, le plus fort, la présence du Seigneur au milieu de l’humanité et au milieu du peuple des croyants. C’est l’eucharistie qui résume, de la façon la plus symbolique, la plus significative, la plus forte, la plus évidente, la présence du Christ au milieu des hommes. C’est parce qu’il donne sa vie, c’est parce qu’il rompt le pain, qu’il le fractionne pour nous le donner, que nous comprenons que ce signe-là est le signe de sa présence permanente au milieu de nous. Si nous nous rassemblons le dimanche c’est pour bénéficier de ce signe qui nous relance de semaine en semaine et nous rappelle la présence active du Seigneur parmi nous.
Ce n’est pas simplement une présence passive. Il n’est pas simplement là et pour qu’on le regarde. Il est là parce qu’il agit dans nos cœurs, qu’il les transforme et qu’il fait de nos cœurs des cœurs disposés à l’aimer, disposés à le reconnaître, disposés à le suivre. La présence du Christ dans l’eucharistie, que ce soit dans la célébration de la messe, que ce soit dans l’adoration du Saint-Sacrement, signifie que le Christ est là pour agir en nous et pour nous inviter à agir avec lui.
Regardez les deux disciples d’Emmaüs : dès qu’ils ont reconnu le Christ, que font-ils ? Ils reprennent la route pour aller à Jérusalem, même dans le noir - c’est la nuit, n’oubliez pas - Ils reprennent la route pour aller retrouver les autres apôtres et les disciples. Ils n’ont de cesse de partager cette nouvelle. Non seulement ils sont actifs pour rentrer mais, en plus, ils ont envie de dire aux autres : « Nous l’avons vu, nous avons saisi qu’il est là, même quand on ne le voit plus. » Ils sont donc devenus des actifs, ils ne sont plus enténébrés dans la mauvaise nouvelle ; ils sont devenus des témoins auprès des autres et les autres leur disent la même chose : « Nous aussi nous l’avons vu, il est déjà reparti, nous savons désormais qu’il est là, et nous le reconnaissons à la fraction du pain dans l’eucharistie. »
Et puis nous sommes faits aussi, ils sont faits aussi, pour entrer dans l’action de grâces permanente pour la présence de Dieu. Ils sont prêts à chanter, ils sont prêts à dire leur joie d’être avec le Seigneur dans l’eucharistie, et c’est ce que nous faisons. L’eucharistie c’est une action de grâces - c’est le mot même en grec - une action de grâces pour tout ce que Dieu nous donne : la vie, l’amour des autres, sa miséricorde pour notre péché et notre faiblesse. Enfin, tout le récit des Actes des Apôtres le montrera, les premiers disciples savent qu’à cause de cette Bonne Nouvelle, à cause de l’eucharistie, ils sont faits pour venir en aide à tous ceux qui marchent difficilement sur les chemins de la vie. C’est l’évangile de l’amour partagé, de la solidarité vécue avec le monde entier.
Dans la messe, nous prions pour le monde entier et nous nous promettons d’agir pour ce qui est en notre pouvoir, pour que le monde aille mieux. À l’instant, je porte cette chasuble qui a été faite par un artiste libanais, et qui me fait penser au Liban, à tous les pays qui sont en guerre. Je porte cette mitre qui a été faite par des jeunes d’un lycée de Paris pour Notre-Dame et qui me fait penser à tous les jeunes qui cherchent le chemin dans leur existence et qui veulent, avec les autres, construire une vie plus belle.
Que le Seigneur nous donne d’être dans l’action de grâces. Que le Seigneur nous donne de le savoir présent au milieu de nous, tous les jours, et de comprendre que l’eucharistie nous le rappelle sans cesse. Que nous vivions ainsi prêts à chanter l’action de grâces du Dieu vivant, au service de nos frères qui sont appelés par lui.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris