Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe en Mémoire des 50 Martyrs de l’apostolat à Saint-Germain l’Auxerrois

Mardi 5 mai 2026 - Saint-Germain l’Auxerrois (1er)

 Voir l’album-photos de la célébration.


 Ap 7, 9-17 ; Ps 33 ; Mt 10, 28-33

Il n’est pas douteux que nos frères les martyrs de l’apostolat aient médité au moins cet évangile que nous venons d’entendre, pour se lancer dans cette entreprise risquée d’aller apporter un soutien spirituel aux hommes désignés pour le service du travail obligatoire en Allemagne, sous la férule du régime nazi. Il fallait qu’ait été entretenue en eux cette profonde assurance que Dieu leur Père veillait sur eux comme sur le plus petit des oiseaux ou sur les cheveux de leur tête. Ils savaient que personne ne pourrait tuer leur âme, le cœur de leur engagement, leur liberté spirituelle, leur amour à l’image de l’amour du Christ pour tous leurs frères. Ils savaient que rien ne peut arrêter cette dynamique du don de soi que la vie sacramentelle nourrit, entretient et fait progresser de jour en jour.

Nous en avons le témoignage vibrant dans ce mot adressé à sa mère par le plus jeune d’entre eux, Jean Mestre, dont la date de la mort, 5 mai 1944, a été retenue pour la célébration de leur mémoire au calendrier liturgique de l’Église : « Tu vois, maman, tu es mon seul amour puisque je ne suis pas fiancé. Je t’aime de tout mon cœur, mais ne sois pas jalouse, j’aime Jésus-Christ encore plus que toi et je sens qu’il m’appelle pour être son témoin auprès de mes camarades qui vont vivre des moments difficiles. Pardonne-moi si je te fais de la peine. » Dans la jeunesse de son engagement, il n’entrevoyait peut-être pas la mort comme une suite immédiate de la mission qu’il recevait de l’Église – car c’est bien l’Église de France qui les a envoyés, clandestins qu’ils seraient, comme des témoins de la fidélité au Christ pour servir l’humanité sauvée par son sang. Et il est possible que nous soyons trop impressionnés par l’ardeur de cette foi pour nous en estimer capables !

Les modèles que l’Église nous propose peuvent nous paraître surdimensionnés ; et pourtant ces hommes sont faits de la même nature que nous, ils ont eu une vie de famille, un début de vie professionnelle pour la plupart, un engagement religieux ou sacerdotal de quelques années pour certains. Je cite, outre Jean Mestre, Marcel Carrier et Henri Marrannes, jeunes de la JOC, Robert Beauvais, scout, Gérard Cendrier, scout aussi et religieux franciscain, et Jean Batiffol, scout et prêtre, le plus âgé de nos Parisiens. Ils viennent des paroisses que nous connaissons : Sainte-Geneviève des grandes carrières, Saint-Sulpice, Notre-Dame de Clignancourt, Saint-Merry et, ici même, Saint-Germain l’Auxerrois. Et le seul prêtre de notre liste a été vicaire à Saint-Étienne du Mont. Tout cela nous paraît familier et ne sort pas de notre commune humanité, rachetée par le Seigneur ; baptisés, nous pressentons que nous pouvons marcher sur des chemins qu’ils ont fréquentés avant nous.

C’est en effet le baptême qui marque la proximité que nous avons avec eux. Et, comme eux, nous trouvons notre richesse dans la Parole de Dieu : nous savons que, devant le trône de Dieu, se tient déjà une foule immense, « une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. » Ils chantent l’action de grâces au Seigneur, ils savent que l’Agneau de Dieu se tient au milieu d’eux et leur donne de pouvoir intercéder pour nous et pour tous. Comment l’Église nous proposerait-elle de grandir dans la fidélité au Seigneur, et dans une telle fidélité que nous avons reconnue chez ceux que nous honorons ce soir, sans qu’il y ait cette prière des saints, cette prière d’intercession ? Ce serait simplement de l’héroïsme, ce serait la glorification orgueilleuse d’un dévouement humain, ce serait un désaveu de l’engagement de Dieu lui-même à nos côtés, ce serait un oubli de la grâce qui donne à toute vie chrétienne son allure de joie, de liberté, de désintéressement.

Ce qui a tenu ces frères aînés, c’est la prière, c’est la foi qu’ils n’étaient pas seuls sur le chemin. Ces gens que l’évangéliste voit et ne sait pas identifier du premier coup d’œil, ce sont « ceux qui ont vécu la grande épreuve, qui ont lavé leurs robes, blanchies par le sang de l’Agneau. » Ils n’ont pas cru à leurs forces, mais à celle du Christ vainqueur de la mort. Ils ne s’étaient pas lancés à l’assaut des puissances de fer et de feu – les empires guerriers – mais ils avaient vaincu en eux la violence de la domination, pour se faire serviteurs des plus faibles, avec la force que Dieu donne pour faire vivre une espérance plus forte que la mort. Nos jeunes hommes qui sont devenus nos aînés dans la foi ont cru à l’intercession de leurs aînés pour devenir à leur tour les intercesseurs dont nous avons besoin pour demeurer dans l’amour que nous inspire le Dieu d’amour, notre Dieu Trinité d’amour. Sans la prière d’intercession, nous ne grandissons pas, nous n’apprenons pas la joie de la foi, la joie du don, la joie de l’espérance pour notre monde ensanglanté. Ces modèles qui nous impressionnent, ils ne nous dominent pas, mais ils sont devenus des intercesseurs familiers.

Et, j’en suis sûr désormais, des messagers. La variété des itinéraires et des vocations que ces personnes représentent est une indication précieuse. Ils nous disent que ce que le Seigneur attend de nous, c’est de faire de notre vie la réponse à un appel ; tout baptisé est disposé à entendre un appel à donner sa vie de quelque façon que ce soit. Le message de ces vies données, c’est l’ouverture de notre cœur au don de soi pour l’amour de Dieu et pour l’amour des frères et des sœurs que les événements mêmes mettront sur notre chemin.

Dans le podcast qui a été produit pour nous permettre de le connaître mieux, le comédien qui l’incarne dit que le but de la vie de Jean Batiffol c’était le salut des âmes. Les circonstances l’ont conduit à vivre ce don de soi dans le service pastoral d’une paroisse parisienne puis dans celui des jeunes trouvés dans les camps de prisonniers auprès de qui il voulut être un serviteur de leur vie spirituelle – et même quand cela est devenu interdit, il continue ! et, dénoncé, il continuera encore auprès des déportés au camp de Mauthausen, jusqu’à l’épuisement qui le conduira à la mort. Jean Batiffol, comme les autres martyrs que nous honorons aujourd’hui et que nous prions ensemble, est ce messager qui dit : à chacun il est possible de croire que sa vie peut trouver une direction dans le don de soi aux autres. Toute vie mérite d’être donnée, d’être ouverte au don de soi, toute vie peut se trouver justifiée par le fait de se donner. Et c’est dans ce jardin des vies données que naîtront des vocations particulières que nous espérons pour l’entretenir et le cultiver selon le commandement du Seigneur lui-même. Cette église du séminaire Saint-Germain l’Auxerrois, cette maison de prière pour toutes les vocations porte avec nos martyrs cette mission.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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