Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe en Mémoire de la Cène du Seigneur en la cathédrale Notre-Dame
Jeudi 2 avril 2026 - Notre-Dame de Paris
– Jeudi saint
- Ex 12,1-8.11-14 ; Ps 115, 12-13.15-18 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13,1-15
Dans le Livre de l’Exode, que nous avons entendu dans la première lecture, il y a un impératif de faire ce que Dieu dit. Dieu dit à Moïse et à Aaron : « Vous parlerez ainsi au peuple. » Et ce qu’il faut faire, c’est en effet de manger cet agneau pascal en signe et en attente du passage du Seigneur. Les Hébreux doivent manger la Pâque avant que passe - c’est le mot que signifie la Pâque - le Seigneur, pour ouvrir la route qui les fera sortir d’Égypte. Et il s’agit que, d’année en année, ce rituel se reproduise et que, d’année en année, on fasse mémoire de ce moment exceptionnel de la vie du peuple de Dieu qui a vu passer le Seigneur devant lui pour l’entraîner hors de l’esclavage d’Égypte. C’est un impératif et nous comprenons, dans le psaume que nous avons entendu, que d’âge en âge, en effet, le Seigneur a fait quelque chose pour son peuple et que le peuple ne cesse de chanter sa louange. Cela se perpétue d’année en année, d’âge en âge, de génération en génération, jusqu’à Jésus.
Nous comprenons, dans la deuxième lecture, que Jésus s’est lui-même astreint à vivre ce temps de la Pâque, à célébrer la Pâque, au moment voulu du printemps, qui rappelle ce geste de Dieu. Mais Jésus lui donne une autre signification. Il dit qu’il ne s’agira plus de rappeler un événement du passé, mais de faire le mémorial, c’est-à-dire de croire que, chaque jour, ce qu’il a fait devant nous continuera d’être fait par lui avec nous. C’est un « en mémoire de », un mémorial qu’il s’agit désormais de faire, non pas pour évoquer un évènement ancien, mais pour dire qu’aujourd’hui le Christ donne sa vie, le Christ se donne et le Christ nous donne cette eucharistie que nous allons célébrer, pour manifester qu’il est toujours avec nous et toujours en train de nous tirer des situations où nous sommes, de nous sauver et de nous emmener, avec lui, vers le Père.
Le Seigneur Jésus fait ce qu’il a vu faire ; il reproduit les gestes qui, de génération en génération, ont fait mémoire de la sortie d’Égypte, et il leur donne un sens nouveau que nous vivons dans l’eucharistie aujourd’hui même. Le Seigneur est là qui marche à nos côtés et qui nous entraîne à sa suite pour être des serviteurs de Dieu son Père, des adorateurs, et des serviteurs des autres.
Pour faire mémoire de ce geste de Jésus et pour le vivre tous les jours, nous avons certes l’eucharistie que nous célébrons. Mais l’évangile de saint Jean, particulièrement, nous permet de comprendre qu’il y a d’autres manières aussi de faire mémoire du Christ qui se donne. Et, le premier geste qui est indiqué, c’est celui, que je vais faire tout à l’heure devant vous, du lavement des pieds. Se mettre à genoux devant son frère, sa sœur, en lui disant que nous nous abaissons devant lui comme le Seigneur Jésus s’est abaissé devant nous. Voilà une autre façon de faire mémoire de ce que Jésus est venu vivre au milieu de nous. Il ne s’agit pas simplement d’être humbles les uns devant les autres, mais d’être humbles à cause de Jésus et pour vivre comme lui. L’évangile de Jean, tout au long de son déroulement, et jusqu’à la Passion, développe toutes les façons que nous avons d’imiter le Christ, de le reconnaître comme vivant au milieu de nous : ce sont bien sûr les guérisons nombreuses qu’il fait, c’est aussi le pain qu’il distribue au chapitre 6, la multiplication des pains et le discours sur le pain de vie. C’est aussi le geste de Cana, le don du vin, de la joie, de la présence de Dieu. C’est aussi la capacité à faire entrer dans le peuple ceux qui ont été mis de côté, exclus, les faire rentrer dans une communion avec les autres. Tous ces gestes-là, qui sont indiqués dans l’évangile de Jean jusqu’au moment de la Passion, sont des gestes qui nous associent au Christ lui-même. Alors on pourrait se dire qu’il suffit d’être charitable, de distribuer le pain aux pauvres, de guérir et de soigner ceux que nous rencontrons, de leur faire du bien. Et puis, on pourrait se passer de l’eucharistie mais ce n’est pas ce que vous faites, vous qui êtes là aujourd’hui. Car nous comprenons, à travers cet évangile, que venir à l’eucharistie c’est nous mettre à la disposition du Christ pour être capables de partager le pain, de venir en aide à ceux qui sont malheureux, de soigner, d’aimer, de partager. Et vivre cela, le vivre en vivant aussi l’eucharistie, c’est signifier que nous ne le faisons pas simplement parce que nous sommes généreux nous-mêmes, parce que nous sommes humbles nous-mêmes, parce que nous sommes serviteurs nous-mêmes, mais parce que nous voulons être à la suite du Christ. Quand nous servons les autres, quand nous nous abaissons devant eux, quand nous pardonnons à ceux qui nous ont fait du mal, nous faisons mémoire du Christ qui, au milieu de nous, pardonne, distribue, soigne. Et quand nous soignons, nous venons chercher toute force auprès du Christ qui, dans l’eucharistie, est là toujours avec nous et nous permet de nous dire que ce n’est pas nous qui le faisons mais lui à travers nous. Nous ne pouvons pas séparer la vie sacramentelle de la vie quotidienne. Quand nous aimons, nous aimons comme le Christ. Et quand nous sommes à l’eucharistie, nous sommes poussés davantage à entrer dans l’amour qu’il a pour tous.
Que cette pensée du Jeudi Saint nous conforte à être à la fois remplis d’amour et de charité et désireux d’être toujours plus unis au Christ qui se donne.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris