Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe des familles à Saint-Pierre de Montmartre
Dimanche 28 juin 2026 - Saint-Pierre de Montmartre (18e)
– 13e dimanche du Temps Ordinaire — Année A
- 2 R 4, 8-11.14-16a ; Ps 88 (89), 2-3, 16-17, 18-19 ; Rm 6, 3-4.8-11 ; Mt 10, 37-42
Ce passage de l’Évangile recèle tellement de conseils pour vivre à la suite de Jésus qu’on ne sait pas lequel retenir ! Il y en a trop d’une certaine façon… et chacun a l’air d’effacer le précédent, comme si Jésus était pressé de nous donner toutes sortes de conseils que nous ne pouvons pas suivre tellement il y en a. Il ne faut pas trop s’inquiéter de ceci et tâcher de comprendre ce que Jésus veut dire à travers ce que nous venons d’entendre.
D’abord, dans ce chapitre 10 de saint Matthieu, vous avez entendu que l’évangéliste rapporte des propos de Jésus à ses apôtres. Il n’est pas en train de parler à la foule, ce qui n’est pas tout à fait pareil. Il est en train de parler à ceux qu’il a désignés pour être ses missionnaires, ses envoyés, ses proches, ses ministres, et cela commence donc par concerner le ministre de l’Évangile que je suis, avec prêtres, diacres, et un certain nombre de laïcs qui viennent aussi avec une mission dans l’Église. Mais, de proche en proche, je crois que Jésus s’adresse à tous ceux qui ont envie d’être à sa suite pour vivre l’Évangile et, par leurs mots ou par leur attitude, le manifester dans le monde d’aujourd’hui, et cela fait donc du monde. C’est ce que nous comprenons aujourd’hui : beaucoup, et beaucoup parmi vous, ont décidé dans leur cœur, au plus profond d’eux-mêmes, d’être des disciples et si possible des apôtres, si possible des témoins, si possible des hommes et des femmes qui se savent tellement aimés. Dans la prière pour les vocations que j’ai donnée pour ce diocèse, nous disons : « ils se sentent tant aimés de l’amour de Dieu qu’ils veulent mettre leur vie au service de son amour. » Voilà donc qui est concerné par ces conseils.
La deuxième chose que je voudrais dire, c’est qu’il ne s’agit pas de retenir tous ces conseils ; il ne s’agit pas non plus d’en retenir un seul qui serait supérieur aux autres. Il n’y a qu’un commandement qui soit supérieur en tout, c’est « aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de tout son Esprit ; et d’aimer son prochain comme soi-même. » Il ne s’agit donc pas de détailler tous ces commandements, il ne s’agit pas d’en extraire un en disant c’est celui-là le meilleur qu’il faudrait suivre, mais comprendre que ce qui est dit là est simplement une illustration du premier commandement et que cela nous rejoint tout simplement dans la vie la plus quotidienne. En effet, les exemples que Jésus donne sont des exemples qui nous rejoignent d’une façon ou d’une autre, certains plus que d’autres. Ils sont donnés là à titre d’exemple. Et, en effet, la vie familiale peut être portée aux nues - on le dit beaucoup aujourd’hui - et apparaître un peu comme un idéal inatteignable, voire comme une sorte d’idéologie qui nous met un peu en esclavage. La famille n’est pas le tout de l’amour, mais elle est pourtant un vecteur important et décisif dans l’amour. L’amour de Dieu nous inonde dans toute notre vie quotidienne, ce que nous avons à vivre les uns et les autres, sans chercher des missions extraordinaires ; l’amour de Dieu nous étreint, nous habite et c’est de cela que nous voulons être simplement des témoins dans les multiples occasions de la vie quotidienne.
La troisième chose, c’est que nous avons entendu la Lettre de Paul aux Romains, qui dit : « Puisque nous avons été baptisés c’est pour mener une vie nouvelle. » Je m’adresse donc aux nouveaux baptisés, aux catéchumènes qui viennent d’être accueillis dans l’Église pour grandir dans la connaissance de l’amour de Dieu et en vivre de mieux en mieux, et je m’adresse à tous les baptisés qui sont dans cette Église, qu’ils aient été baptisés enfant ou adolescent ou adulte. « Mener une vie nouvelle » : nous comprenons, à travers ce que nous avons entendu dans l’évangile, que cela n’est pas faire des choses extraordinaires. C’est simplement mener la vie de tous les jours d’une façon nouvelle, d’une façon renouvelée, avec un regard qui n’est pas le regard qui est partagé par tous dans ce monde, avec un regard qui est rempli tout simplement de compassion, d’amitié fraternelle, de désir de servir, de partager…etc., mille occasions d’une vie quotidienne qui est traversée par des événements heureux ou difficiles. Et voilà la croix dont il est question dans cet évangile : la croix c’est ce qui nous passionne. Ce qui nous passionne, l’amour de Dieu, est aussi parfois source de souffrance parce que nous savons nous-mêmes que nous n’aimons pas assez, que l’amour n’est pas aimé comme disent un certain nombre de grands saints de la vie chrétienne.
Voilà ce qui nous est proposé : de vivre la vie ordinaire de tous sans chercher à courir les montagnes ou le fond des mers pour aller trouver la sagesse de Dieu, vivre la vie d’une façon renouvelée parce qu’elle est habitée par l’amour de Dieu. Et voilà pourquoi la première lecture a été choisie pour l’illustrer. Cette femme de Sunam ne fait rien d’extraordinaire, elle accueille pour son déjeuner un homme de Dieu et elle lui dit : « Si tu veux, quand tu reviendras ici, tu pourras toujours venir te reposer. » On pense aux amis de Jésus, à Béthanie : la maison de Béthanie était pour lui un lieu d’amitié, de détente et simplement de repos. Eh bien, la femme de Sunam fait cela : elle vit une chose ordinaire, l’hospitalité, mais elle le fait parce que son cœur est habité par l’amour de Dieu. « Je sais que cet homme est un homme de Dieu » dit-elle. Son cœur est habité par l’amour de Dieu et elle comprend qu’elle peut faire ce geste. Et, en retour, le prophète est capable de lui faire, de la part de Dieu, une belle promesse de voir naître un enfant qu’elle attendait depuis si longtemps. C’est une promesse habituelle dans les Écritures que nous fréquentons : la fécondité de l’amour est attendue de son service, tout simplement, au quotidien.
Je pense à une autre personne, qui n’est pas citée du tout dans les Écritures, et qui n’était pas une chrétienne, mais dont on a parlé il y a une trentaine d’années parce qu’on a découvert son journal : Etty Hillesum. La télévision nous a permis récemment d’en revoir des images pour comprendre ce que contient son message. Je pense à elle qui a découvert quelqu’un qui l’a dépassée, qu’elle appelle parfois Dieu, que parfois elle n’appelle pas Dieu, parce qu’elle est marquée par le judaïsme mais un judaïsme peu pratiqué, et pourtant elle découvre une présence. Et au milieu des circonstances d’une vie épouvantable, de la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, elle découvre que, dans cette vie-là, elle peut être témoin d’un amour qui la dépasse. Elle dit alors : « On voudrait être un baume sur tant de souffrances. » Il faut retenir cela parce que l’Esprit de Dieu habite aussi dans le cœur des autres qui ne sont pas forcément des croyants, des croyants comme nous. Voilà la vie nouvelle : une façon nouvelle de vivre la vie ordinaire.
Et c’est beau que l’évangile d’aujourd’hui puisse terminer simplement par ce verre d’eau que l’on offre à celui qui en a besoin. Peut-être que la femme de Sunam, en aménageant une chambre sur la terrasse, avait ou non prévu une certaine climatisation qui pour nous est bien nécessaire aujourd’hui… ! Mais en tout cas le verre d’eau est le geste le plus simple de la vie la plus quotidienne, cette vie que nous pouvons vivre d’une façon nouvelle.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris