Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Saint-Antoine des Quinze-Vingts
Dimanche 21 juin 2026 - Saint-Antoine des Quinze-Vingts (12e)
– 12e dimanche du Temps Ordinaire — Année A
- Jr 20, 10-13 ; Ps 68 (69), 8-10, 14.17, 33-35 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
L’accueil des catéchumènes, au début de cette eucharistie, ne m’a pas encore permis de vous dire la joie que j’ai d’être au milieu de vous tous. Bien sûr, vous l’avez deviné et vous avez vu que cette façon d’accueillir l’Église et la paroisse à travers eux est significative du temps dans lequel nous nous trouvons. Un temps de multiplication fort heureuse des catéchumènes, qui veulent entrer dans l’Église, et des néophytes, c’est-à-dire des nouveaux baptisés, dans leur entrée dans la pratique de l’Église, jour après jour, semaine après semaine. Vous savez que nous sommes dans ce temps de préparation très intéressant et très important de l’Assemblée provinciale qui commencera à siéger au mois d’octobre prochain et que j’ai déjà ouverte solennellement au dimanche de la Trinité, il y a trois semaines. C’est un moment exceptionnel pour nos Églises des huit diocèses de la région parisienne, auxquelles s’ajoute le Diocèse aux Armées, dans lequel il y a aussi beaucoup de jeunes qui demandent le baptême. C’est un moment exceptionnel que nous vivons en ce moment. C’est une grâce que le Seigneur nous fait. Nous avons tous conscience de n’être pas pour grand-chose dans cette survenue de catéchumènes, mais que c’est l’appel de Dieu lui-même qui s’est manifesté à ceux qui se présentent aujourd’hui devant l’Église. C’est très précieux pour nous de découvrir comment, dans un temps qui nous paraît parfois difficile, qui nous paraît parfois marqué par l’indifférence ou l’abandon par beaucoup de nos frères et sœurs, de nos concitoyens dans ce pays, des gens qui y résident, de l’abandon de la foi ou des signes extérieurs de la foi. On ne peut pas juger la foi des uns et des autres, mais nous pouvons nous dire qu’il y a bien une sorte d’indifférence et nous sommes heureux de voir que le Seigneur travaille dans le cœur d’hommes et de femmes pour leur suggérer de demander à entrer dans l’Église, de demander à être des chrétiens, à professer la foi au Christ vivant, à enseigner, par leur vie et parfois par leur parole, l’Évangile. Et c’est une grâce qui nous est faite de pouvoir en être témoins et c’est pour cela que nous avons, nous évêques de la Province d’Île-de-France, sollicité de vous une première enquête à laquelle beaucoup - 45 000 personnes dans les diocèses - ont répondu. 45 000 personnes ont répondu à cette première enquête sur ce qui se passe, à leur avis, dans notre Église pour que nous soyons gratifiés de ces personnes qui veulent y entrer et faire profession de foi au Seigneur.
Cette introduction ne nous éloigne pas tout à fait des lectures que nous venons d’entendre. Le prophète Jérémie, dont nous avons entendu un passage du livre, ne ressemble pas ici à l’image que nous avons de lui quand nous parlons des jérémiades, qui sont des plaintes, des plaintes excessives, des plaintes permanentes. Dans le passage que nous venons de lire, en tout cas, le prophète ne se plaint pas ! Il dit, au contraire, sa confiance absolue dans son Dieu, qui est aussi notre Dieu. Le prophète dit : « J’ai toute confiance dans le fait que Dieu soit mon vrai protecteur. Je vois bien que l’on m’accuse, je vois les calomnies qui s’abattent sur moi, mais je n’ai pas peur parce que mon défenseur, celui qui me protège, celui qui protège ma réputation, celui qui me fait tenir bon dans ma mission de prophète -qui consiste à parler au nom de Dieu -, c’est Dieu seul. On a beau dire du mal de moi, on a beau m’empêcher de proclamer la Parole, je la proclame quand même parce que je crois que le Seigneur désire que sa parole soit entendue et que j’en suis l’instrument. »
Et c’est pour cela que, dans la liturgie de ce dimanche, l’Église a voulu mettre ce texte en pendant de l’évangile de saint Matthieu que nous lisons dimanche après dimanche, toute cette année qu’on appelle année A. En regard de l’évangile d’aujourd’hui, l’Église a pensé bon de mettre cette parole prophétique, parce que, dans l’évangile d’aujourd’hui, vous l’avez entendu, le Seigneur Jésus dit : « Ne craignez pas ! » Et il le dit trois fois. Il dit d’abord : « Ne craignez pas les hommes, il n’y a rien de voilé qui ne sera dévoilé » - ce n’est pas une enquête policière qui va mettre les secrets de famille et les secrets personnels de chacun au grand jour - il s’agit de l’Évangile. Jésus précise bien : « Ce que je vous dis à l’oreille proclamez-le. L’Évangile que je vous annonce et que vous recevez chacun dans votre oreille, vous êtes faits pour l’annoncer à d’autres et, quoiqu’il arrive, vous pouvez être sûrs que l’Évangile touchera les cœurs. » Cela veut dire qu’à travers l’histoire des hommes il y a eu beaucoup de persécutions et d’empêchements d’annoncer l’Évangile, mais aussi que, depuis vingt siècles, nous le constatons, l’Évangile finit par toucher bien des cœurs et même parmi les plus réticents. Il y a tellement d’histoires de conversions de gens qui ne voulaient pas entendre parler de Dieu, du Christ, de l’Esprit Saint et de l’Évangile. Il y a eu, à travers l’histoire du monde et de l’Église, tant et tant de conversions de gens qui étaient rétifs à l’Évangile, que nous comprenons cette parole de Jésus. Ce qui a été entendu à l’oreille de quelqu’un, si c’est l’Évangile, cela est fait pour passer un jour par sa bouche pour être annoncé et, peut-être encore mieux que par sa bouche, par sa manière de vivre. Il y a quelque temps, j’ai demandé à un catéchumène ce qui l’avait amené à l’Église ? Il m’a dit : « Ce que j’ai vu de la vie des chrétiens. C’est le témoignage des chrétiens qui m’a remué pour qu’aujourd’hui je demande à être baptisé. » Parfois nous nous méfions de nous-mêmes et nous croyons que nous ne sommes pas de bons témoins, mais si nous demandons au Christ la grâce d’être un témoin, nous pouvons l’être. Même si nous n’avons pas le don de la parole, nous pouvons, par notre manière de vivre, être des témoins du Christ remplis de charité et d’espérance. Ne craignez donc pas des hommes qu’ils empêchent l’Évangile de traverser la vie des autres : l’Évangile rejoint quand même la vie du monde, il la rejoint de toutes façons.
« Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière. » Cela veut dire : je vous l’ai dit en particulier, je vous l’ai dit même la nuit, je vous l’ai dit même à l’écart des autres, mais maintenant allez l’annoncer.
« Deuxièmement ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent pas tuer l’âme. » Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que c’est vrai qu’il y a eu à travers l’histoire du monde, et jusque dans le monde dans lequel nous sommes, des gens qui préfèrent la mort à la vie, qui préfèrent tuer plutôt que de faire vivre, qui sont prêts à garder leur pouvoir personnel sur des peuples entiers, mais cela n’a pas empêché que des hommes et des femmes gardent leur âme dans les conflits, dans les guerres, dans les révolutions et dans les violences de toutes sortes. Peut-être que votre vie, dit Jésus, vous sera prise par des persécuteurs et par des violents, mais ne craignez pas, parce que vous aurez gardé le tonus, la foi, l’espérance et la charité. Et là encore nous avons tant de témoignages, au cours de l’histoire de l’Église, d’hommes et de femmes qui, devant les souffrances que d’autres leur infligeaient, ont su rester droits dans leur foi et être des témoins par leur courage, par la paix intérieure qui les habitait et qui faisait qu’ils n’avaient pas peur de ce qui leur arrivait. Voilà la deuxième invitation de Jésus : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent pas tuer l’âme. Gardez votre âme droite même si l’on ne vous écoute pas ».
Et enfin, Jésus dit : « Ne craignez pas d’être témoins de moi. » Ne craignez pas de vous attacher au Seigneur, c’est ce que nous entendons aujourd’hui : soyez sans crainte, si vous montrez votre attachement au Père, et au Fils et à l’Esprit, vous garderez la vie. Vous entrerez dans la vie qui ne finit pas. Il est, lui, la source la plus profonde de votre joie. Quand vous traversez vous-mêmes des épreuves, quand vous avez l’impression d’être trop seuls, il est avec vous et vous savez qu’il est votre joie. Gardez donc cela. Dans les temps où nous sommes, vous avez entendu l’invitation de nous, évêques de France, à prier tout spécialement, en ces neuf jours qui viennent, pour la protection de la vie. Vous avez entendu la citation du pape Léon XIV, l’autre jour à Madrid, lorsqu’il a invité les parlementaires espagnols à honorer la vie et à se dire que, plutôt que de donner la mort, comme des tendances de nos sociétés modernes, nos sociétés avancées qui pensent qu’on résoudra ainsi le problème des souffrances, plutôt que cela, l’honneur d’une nation, l’honneur d’un peuple, l’honneur de tous, c’est d’accompagner ceux qui sont dans les plus grandes faiblesses, dans les plus grandes précarités, dans les angoisses peut-être de l’approche de la mort, de les aider à être des vivants jusqu’au bout. Et, là encore, nous avons beaucoup de témoignages d’hommes et de femmes, nous savons que des mourants ont été pacifiés, qu’ils ont pu vivre des réconciliations en fin de vie, qu’ils ont pu abandonner leur angoisse au moment de terminer leur vie parce qu’ils ont été aimés, accompagnés et aidés à vivre jusqu’au bout. Il y a des témoignages de mourants dans ce sens, que des gens ont recueillis, et il y a des témoignages de soignants et d’accompagnants jusqu’à la mort, qui nous confortent dans cette pensée que ce qui est fraternel, juste, et bon, c’est d’accompagner la vie toujours, lorsqu’elle est plus menacée, quand elle est plus fragile. La vie d’un enfant à naître, la vie d’un enfant nouveau-né, elles sont dans nos mains. La vie de malades, de malades dont nous prenons soin, la vie de pauvres que nous essayons d’accompagner et de sortir de leur précarité, et la vie des mourants, tout cela est dans notre main, et dans notre charité. C’est un témoignage magnifique que nous voulons rendre aujourd’hui et tout particulièrement dans les jours qui viennent, par la prière et le témoignage.
Que le Seigneur nous en donne la force.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris