Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe dans la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny
Mercredi 15 juillet 2026 - Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny (14e)
– Fête de la bienheureuse Anne-Marie Javouhey
- Phm 7-2 ; Ps 118 ; Mt 6,25-34
Soyez remerciées de m’avoir donné l’occasion d’être avec vous aujourd’hui pour cette fête qui vous est chère entre toutes. De fait, cela traduit un itinéraire où j’ai eu l’occasion, comme il a été rappelé par sœur Agnès tout à l’heure, de connaître votre fondatrice et tout ce qui s’est passé autour d’elle. Je suis né un an après sa béatification, et j’ai donc entendu parler à Dijon, par mes parents, par ma mère, d’Anne-Marie depuis longtemps. Nous connaissions, nous fréquentions, d’une façon ou d’une autre, la communauté qui était à Dijon dans la cour Henri Chabeuf, et plus tard j’ai rencontré celle qui était rue Laplace. Et puis, bien sûr, nous fréquentions aussi Chamblanc. C’est une façon d’entrer en connaissance par un territoire, un terroir, des lieux, une vie qui s’est passée dans des endroits que j’ai eu le bonheur de fréquenter. J’ai fréquenté davantage Chamblanc, plus tard, quand j’ai été prêtre et que, notamment comme vicaire général du diocèse, il m’est arrivé plus d’une fois de m’y rendre. Ce sont toutes ces choses qui constituent peu à peu, sans que l’on s’en rende compte, un fond spirituel de lien avec la sainteté d’une fondatrice qui a lancé toutes ses forces. Mais cela a commencé de bonne heure, puisque dès le temps de la Révolution elle avait déjà misé sur le Seigneur et sur le désir de ne pas se préoccuper, comme dit l’évangile qui a été choisi pour cette liturgie ce matin, des conditions qui peuvent être difficiles, ne pas se préoccuper de ce que l’on mangera, de ce que l’on boira, de la façon dont on se vêtira, puisque l’essentiel est d’être tourné tout entier, toute entière pour elle, vers la mission que le Seigneur lui a donnée. Et cette parole que nous venons d’entendre, évidemment dans cette époque révolutionnaire, a été entendue par d’autres et il est si beau de constater que cette période en France a donné naissance à beaucoup de sainteté et à beaucoup d’ouverture à la mission universelle de l’Église. Je n’ai pas besoin de citer un certain nombre d’autres personnages qui ont marqué, mais il suffit simplement d’évoquer le curé d’Ars, Jean-Marie Vianney qui, à peu près dans les mêmes années, a été marqué par ce temps et a servi aussi l’Église dans les moments difficiles de sa jeunesse, avant d’être celui que nous connaissons. C’est arrivé à beaucoup et cela a donné naissance à beaucoup de congrégations au début du XIXe siècle, dont la vôtre. Et elles étaient toutes marquées par ce désir missionnaire extrêmement fort qui fait qu’on ne sert pas deux maîtres mais un seul, qui fait que l’on consacre sa vie tout entière au désir de faire connaître l’amour du Seigneur pour tous. Et c’est vraiment un bonheur, une joie, une action de grâces, une reconnaissance magnifique que le Seigneur nous ait donné tant de modèles, dont Anne-Marie, pour être signe de ce désir d’aller partout, partout où le Seigneur appellera, parce que finalement, en pensant à toutes ces congrégations qui, comme la vôtre, se sont répandues dans l’univers, la plupart des nations et des peuples ont été touchés par l’une ou par l’autre et ont vu l’Évangile commencer à être connu, à être aimé et à grandir au milieu des peuples.
Quand je suis devenu archevêque de Chambéry, j’ai rencontré la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry qui a été obligée de se dédoubler en congrégation des Sœurs de Moûtiers puis des Sœurs de Saint-Jean de Maurienne, puis finalement de se regrouper. Mais elles ont vécu, comme dans votre congrégation, tant de départs loin de chez elles et tant d’aventures extraordinaires auprès de peuples dont chacune de celles qui sont parties n’avait peut-être pas du tout l’idée au début de sa vie, et ne connaissait pas. Mais elles sont parties sans se soucier des conditions qu’elles auraient à traverser pour que Dieu seul, Jésus-Christ, soit servi de façon urgente, de façon permanente, de façon insistante pour elles.
C’est la première chose que je voulais noter à l’occasion de cette fête de la bienheureuse Anne-Marie Javouhey.
La deuxième m’est inspirée par la première lecture choisie, la si belle petite Lettre de Paul à Philémon, le plus petit écrit du Nouveau Testament, une lettre familière, une lettre pleine de simplicité, non sans un certain humour et une certaine facilité de dire que l’Évangile passe non seulement par les grands projets d’aller sur la terre entière, mais aussi par des relations fraternelles et quotidiennes, par des événements qui, au regard de l’immensité de la création et de l’histoire humaine, peuvent paraître si modestes et si petits : la relation d’un maître, d’un ancien maître à un ancien esclave, par l’intermédiaire de Paul comme évangélisateur.
D’abord, je note que la façon dont Paul s’adresse à Philémon est pleine de charité fraternelle, pleine de douceur même, cela n’est pas l’image la plus répandue que nous ayons de saint Paul. Il est là rempli de douceur, rempli d’amitié fraternelle, rempli du désir de faire avancer son ami Philémon sur le chemin de la sainteté. Et, dit-il, « sans ton consentement je ne ferai rien », c’est-à-dire que Paul est bien clairement dans cette liberté de l’Évangile. Paul est bien clairement tourné vers le désir d’annoncer l’Évangile à son ami Philémon, auquel il l’a déjà annoncé et, le considérant comme un frère, de lui indiquer un chemin possible pour un progrès dans sa vie de foi, dans sa vie spirituelle, dans sa relation avec le Seigneur qu’il aime. C’est la première chose : la liberté chrétienne, la liberté de l’annonce. Annoncer l’Évangile est comme une sorte d’obligation intérieure pour Paul et pour nous, mais la réception de l’Évangile ne peut pas s’imposer aux autres. Elle suscite leur adhésion libre et elle demande, même à ceux qui l’ont déjà accueilli, s’ils veulent bien grandir encore dans la relation avec le Seigneur.
La deuxième chose, c’est que Paul a vécu avec Onésime, dont le nom signifie « utile » dit-il, mais il n’a pas été très utile pendant un temps, il l’est devenu parce qu’il a reçu l’annonce de l’Évangile, qu’il l’a accueilli, et qu’ayant été baptisé sa vie a été transformée. Il est devenu non seulement celui qui rend service, non seulement le serviteur, mais aussi le frère par le baptême, par l’accueil qu’il a fait de cette Bonne Nouvelle pour sa propre vie. Et ceci va devenir Bonne Nouvelle aussi pour Philémon, de sorte qu’il puisse découvrir que quoi qu’il en soit de ce qu’Onésime lui a fait en partant, quoi qu’il en soit de son utilité ou de son inutilité, il est devenu un frère et, parce qu’il est aimé de Jésus, du Christ, depuis le début, parce qu’il est aimé du Père, depuis toujours et pour toujours, il devient celui qui peut être aimé de Paul et de Philémon. C’est dans l’amour que se fait la conversion : c’est dans l’amour que va pouvoir se faire la transformation. Donc la mission au loin, la mission est aussi et toujours une mission au plus proche, la mission auprès du prochain. L’amitié qui lie Paul et Philémon est une amitié féconde, une amitié qui va pouvoir suivre le chemin d’une conversion permanente et faire d’Onésime un nouveau frère.
Dans la relation qui unit désormais - s’il le veut bien - Philémon et Onésime, se cache quelque chose de très profond pour nous et de très appelant puisque nous sommes ici en France, aujourd’hui, dans une époque particulièrement - mais bien sûr à des degrés divers et à des degrés de perception divers dans tous les pays du monde - renouvelée de la Parole de Dieu auprès de tant d’hommes et de femmes qui savent que le chemin de fraternité est un vrai chemin et que dans ce chemin de fraternité on peut découvrir l’amour inextinguible de Dieu pour tous les peuples et tous ceux qui composent chacun de ces peuples. Aujourd’hui nous sentons ce renouveau de l’amitié que des hommes et des femmes peuvent nourrir pour le Seigneur. Nous ne pouvons pas ne pas prier pour chacun d’eux. Pour ceux que nous trouvons ici, là où nous habitons, et ailleurs, là où nous voudrions aller, ailleurs où d’autres sont partis pour retrouver toujours et partout cet amour indicible, d’une certaine façon, qui habite nos cœurs et qui vous a poussées toutes à la suite d’Anne-Marie sur le chemin de l’annonce de la Bonne Nouvelle à tous.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
