Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe d’ouverture de l’assemblée ecclésiale provinciale en la cathédrale Notre-Dame
Dimanche 31 mai 2026 - Notre-Dame de Paris
– Solennité de la Sainte Trinité - année A
– Ex 34,4b-6.8-9 ; Dn 3,52-56 ; 2 Co 13,11-13 ; Jn 3, 16-18
– Voir l’album-photos de la Messe d’ouverture de l’Assemblée ecclésiale provinciale.
Cette solennité de la Sainte Trinité est un bien beau jour pour ouvrir cette assemblée synodale provinciale puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que de proclamer que tout dans le monde provient de l’amour initial du Père et du Fils dans l’Esprit Saint. « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » : ce passage de l’évangile de Jean se trouve dans la suite de l’entretien de Jésus et de Nicodème dans lequel celui-ci est invité à passer de la nuit à la lumière, de l’incertitude savante à la joie de croire, « afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais obtienne la vie éternelle. »
Et le texte insiste : « Il est venu non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Il est clair que l’Église n’a pas toujours donné l’image d’être missionnaire dans ce sens-là et qu’elle a cédé, au cours de l’histoire, à la tentation d’inspirer la peur pour faire entrer les hommes affolés dans son cercle. Aujourd’hui nous réentendons le langage évangélique comme une vraie bonne nouvelle. Nous comprenons l’Église comme naissant de la blessure du côté du Christ qui donne sa vie, nous la voyons fondée sur la promesse faite à l’apôtre Simon-Pierre de la poser sur un roc solidement planté et sur le pardon qui lui a été accordé : « quand tu seras revenu, affermis tes frères ! », lui est-il ordonné selon l’évangile de Luc.
Ceci rejoint l’annonce la plus ancienne, la révélation des débuts bien antérieurs à l’époque de Jésus ; c’est Moïse qui entend : « Le Seigneur, le Seigneur ! Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » La vérité à laquelle nous adhérons, ce n’est pas une théorie, un théorème, un argument, mais une relation. Nous voilà au cœur du mystère que nous célébrons solennellement aujourd’hui. Si nous existons, si nous vivons dans cet univers qui nous préexiste, c’est en vertu de l’amour qui le fonde, et de la relation trinitaire qui ne cesse de circuler entre le Père et le Fils dans l’unité du Saint-Esprit. Si nous sommes appelés au salut que Dieu nous donne, c’est pour finir par Lui ressembler, par être intégré dans son amour qui donne et redonne sans cesse la vie. « Ce qui sauve, dit une philosophe à propos de l’encyclique toute récente de Léon XIV, ce n’est pas la puissance, c’est la relation. » [1] Ce qui est vrai dans le monde des relations humaines se trouve, pour nous, confirmé dans notre expérience croyante : au début de notre vie, il y a l’amour créateur et l’amour sauveur qui ne cesse de la soutenir ; au début de notre foi, il y a la rencontre avec le Dieu d’amour, le Dieu sauveur.
De ce qui précède, le pape saint Paul VI avait tiré la très belle leçon qu’il énonçait ainsi au sujet de l’Église : « L’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation. » [2] Loin d’être le produit d’une élucubration calculatrice, le mystère de la Sainte Trinité habite notre vie et notre foi ; elle soutient vigoureusement, patiemment la vie de notre monde et la vitalité perpétuellement renaissante de l’Église et de son courage missionnaire : « Frères, soyez dans la joie, vivez en paix et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous (…) Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous », dit l’apôtre Paul aux chrétiens de Corinthe.
Tel est bien le programme dans lequel nous entrons avec cette ouverture solennelle de l’Assemblée ecclésiale provinciale de l’Île-de-France. C’est parce que nous vivons du mystère trinitaire que nous devons écouter le monde dans lequel nous vivons et dialoguer avec lui. Sans peur, nous l’accueillons comme un monde où l’Esprit de Dieu se manifeste et parle à notre cœur. En écoutant ce monde qui nous écoute aussi, nous percevons la belle clameur de ceux qui cherchent Dieu et demandent à l’Église de leur donner des raisons d’espérer. C’est le concile Vatican II qui nous a donné cette clé : « On peut légitimement penser que l’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer. » [3]
Certes, nous n’avons pas conscience d’être de ceux qui auraient donné de telles raisons de vivre et d’espérer, mais nous voyons qu’elles agissent et nous comprenons qu’il nous faut accueillir celles et ceux qui les portent, les nombreux catéchumènes qui se sont laissé approcher par le Christ, les néophytes qui sont désormais plongés dans le mystère de l’Église. Je l’avais écrit au début de cette année dans la Lettre pastorale au diocèse de Paris, Un temps pour chercher ensemble : que Ta volonté soit faite : « Cette demande spirituelle de nombreux adultes, parmi les plus jeunes, mais aussi des moins jeunes intrigués par ce mouvement, est un événement qu’il nous faut regarder émerveillés, qu’il faut sonder ensemble. (…) Moïse au désert aperçoit un buisson qui brûle sans se consumer, il en est étonné, il fait un détour pour observer et comprendre ce qui se passe. Et c’est le Seigneur qui se manifeste à lui, au cœur de ce buisson. L’assemblée que nous réunissons, de la fête de la Trinité 2026 à l’automne 2027, c’est ce détour, ce « pas de côté » comme on dit aujourd’hui. »
Nous sommes en effet une assemblée ecclésiale provinciale pour vivre ensemble cette recherche. Dans notre enthousiasme, nous l’avions appelé concile ; mais en même temps nous avons souhaité qu’elle soit élargie à un plus grand nombre de personnes de notre province de Paris, ce qui a été admis par le Saint-Siège, mais ne correspondait plus tout-à-fait au modèle que le droit de l’Église a défini jusqu’à présent, sachant justement que ce droit est en train de se réformer sur ce point. Ce qui nous importe surtout, c’est de pouvoir tenir une assemblée qui réunit neuf diocèses autour de cette problématique et de pouvoir chercher un chemin ensemble. Ce qui nous importe, c’est de pouvoir tracer un chemin en vue d’un accueil sincère et encourageant des catéchumènes qui veulent aller le plus profondément possible à la découverte du Christ. Ce que nous voulons aussi, c’est permettre à ceux qui ont suivi ce chemin jusqu’aux sacrements de l’initiation chrétienne de découvrir aussi le mystère de l’Église dont le visage resplendit de la clarté du Christ, selon les mots mêmes du Concile Vatican II dans sa constitution sur l’Église. [4] C’est une lourde tâche que nous avons entreprise, et nos Églises particulières, nos Églises diocésaines, l’ont déjà initiée par ce temps de consultation qui se termine dans quelques jours. Plus de trente mille personnes se sont mobilisées, produisant ensemble plus de trois mille trois cents contributions qui commencent à être dépouillées et formeront la matière du futur document – instrument de travail comme on dit dans l’Église – pour bien parcourir le sujet tout entier qui nous réunit. Entrer dans le mystère du Christ et initier les nouveaux venus au mystère de l’Église, ce n’est pas simplement une tâche pédagogique ; mais c’est un projet de vie pour nous, membres plus anciens de cette Église, c’est un autre chemin pour l’Église elle-même. Elle ne restera pas indemne de toute modification dans sa façon de vivre, dans sa façon de comprendre sa mission, de se comprendre elle-même. Elle se découvrira davantage mission, davantage Parole, davantage message, davantage conversation. C’est un itinéraire de conversion qui se dessine ; elle ne sera plus seulement la maison qui accueille des nouveaux venus, mais elle se sentira transformée par celles et ceux qui viennent l’habiter avec elle. Avec elles et avec eux, elle sera davantage la maison du Seigneur lui-même qui nous y attend tous. Catéchumènes et néophytes n’entrent pas ici seulement en s’habituant à ce que nous faisons de l’Église, mais ils ouvrent notre regard à ce que le Christ désire qu’elle soit. Saint John Henry Newman est cet homme du dix-neuvième siècle qui a laissé s’opérer en lui une grande transformation qui l’a amené, au milieu de sa vie à 45 ans, de l’Église anglicane où il avait été ordonné prêtre vingt ans plus tôt, à l’Église catholique romaine ; c’est lui qui a donné cette maxime à propos de ceux qu’il appelle les convertis : « L’Église doit être préparée pour les convertis aussi bien que les convertis pour l’Église. » Cela doit se comprendre de ceux qui passent d’une Église à une autre, mais aussi de ceux qui passent d’une autre religion à notre Église et aussi de ceux qui n’avaient aucune religion précise avant de rejoindre l’Église catholique.
Nous voici donc au seuil que nous devons franchir ensemble dans une attitude de prière et de recherche de la volonté du Seigneur. Tout à l’heure, nous dirons ensemble la prière de l’Adsumus qui signifie : nous sommes présents devant Toi Seigneur. Laissez-moi terminer par celle que nous avons dite depuis quelques mois dans nos groupes :
Dieu notre Père qui prends soin du monde que tu aimes
Et qui conduis l’Église à travers l’histoire,
Tu lui envoies sans cesse
Des hommes et des femmes par qui
Tu la renouvelles.
Tu nous inspires de réunir
Une assemblée provinciale en Île-de-France
Pour que d’un cœur unanime
Nous accueillions ceux que Tu as appelés
À suivre ton Fils :
Qu’ils trouvent leur place parmi nous !
Donne-nous ton Esprit Saint :
Qu’il mette en nous un souffle nouveau !
Par Jésus le Christ Notre Seigneur. Amen+
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
[1] Mazarine Pingeot, La Croix, vendredi 29 mai 2026, p.19.
[2] Paul VI, encyclique Ecclesiam suam, 6 août 1964, §67.
[3] Concile Vatican II, Gaudium et Spes, §31.
[4] Lumen Gentium, §1.