Homélie de Mgr Laurent Ulrich – Messe pour le tricentenaire de la dédicace de l’église de Saint-Louis-en-l’Île

Dimanche 7 juin 2026 – Saint-Louis-en-l’Île

 Fête Dieu, Solennité du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – Année A
 Dt 8, 2-3.14b-16a ; Ps 147 ; Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58

Dans les lectures que nous venons d’entendre, peut-être avez-vous été surpris par le fait que, deux fois, il soit fait mention d’un pain que nos pères n’ont pas connu, mais pas de la même façon.

Dans le Livre du Deutéronome - qui est une grande méditation sur l’amour de Dieu, sur les dons que Dieu fait, que Dieu a faits à son peuple, une sorte de relecture un peu tardive mais un livre magnifique -, nous avons entendu : « la manne, ce pain que vos pères ne connaissaient pas. » En effet, les pères, c’étaient ceux qui étaient en Égypte, ceux qui avaient du travail en Égypte et de la nourriture. Au cours de la marche au désert, ils regrettent, ils disent « au moins en Égypte nous avions des oignons et nous pouvions manger. » Et ils avaient en effet de quoi se nourrir, sous la domination d’un pays riche, d’un pays où ils vivaient. Mais ils n’étaient pas libres, ils étaient tenus en esclavage ! Et voilà que le désert, où le Seigneur les a envoyés pour les sortir de cet esclavage, est le pays de la faim et le pays de la soif : il n’y a pas grand-chose à boire ni à manger, ils se plaignent. Mais Dieu leur a donné la manne, ce pain qu’ils ne connaissaient pas mais qui est le signe que Dieu prend soin d’eux quand il n’y a plus de quoi vivre. C’est ça que signifie la manne, ils s’interrogent et se disent : « Qu’est-ce que c’est ? » C’est un peu bizarre mais on le mange et cela nous permet de tenir bon dans l’épreuve, signe que Dieu s’occupe de son peuple jusque dans l’épreuve.

Vous avez entendu aussi dans l’Évangile Jésus dire : le vrai pain c’est moi, et vos pères ne l’avaient pas, ce pain-là. Ils ne le connaissaient pas. Et donc les pères, ceux qui étaient en Égypte, avaient de la nourriture, mais c’était une nourriture d’esclavage Et ensuite les pères qui étaient au désert avaient une nourriture qui se renouvelait chaque jour et qui permettait d’affronter la chaleur et le désert, le vide du désert.

Voilà que dans l’Évangile, au contraire, nous avons une annonce qui nous est faite : le Christ lui-même se donne et il continuera toujours de se donner à son peuple d’une façon complètement inattendue et nouvelle, parce que c’est lui qui se donne à travers l’Eucharistie, et à travers les autres sacrements bien sûr, puisque tous découlent de ce premier sacrement. Toute la vie sacramentelle qui est la nôtre est toujours une succession, une diffraction de l’Eucharistie. Et ce que nous recevons aujourd’hui, ce n’est donc pas simplement une nourriture d’esclavage, pas simplement une nourriture pour tenir dans le désert, mais c’est celui qui se donne pour tous et dont nous devenons des témoins.

Et cet aliment qui nous est donné, cette nourriture que le Christ lui-même nous donne, nous pouvons donc le décliner. Nous pouvons nous dire d’abord que c’est l’aliment, la nourriture de la foi. Notre foi est sans cesse renouvelée, jour après jour, par le don du Christ. Et le don du Christ, nous le savons, c’est l’Eucharistie que nous sommes venus partager ce dimanche et que nous recevons de dimanche en dimanche, et peut-être plus souvent pour quelques-uns d’entre nous, plus quotidiennement, mais en tous cas, c’est cet aliment qui nous est proposé à chaque fois que nous le voulons, mais pas, je l’espère, suivant nos humeurs. Recevoir l’Eucharistie est une joie, mais nous le sentons comme une nécessité pour tenir dans la foi. C’est si important que l’Eucharistie n’est pas seulement la manducation d’un morceau de pain, mais elle s’accompagne toujours de la Parole de Dieu dont nous avons besoin pour garder la droiture de la foi, pour garder la force et l’énergie de la foi, de la confiance en Dieu, de la confiance dans le Christ, de la confiance dans l’Esprit qui nous a été donné et qui nous aide jour après jour à vivre de cette force de la foi. Le don du Christ dans l’Eucharistie et dans les autres sacrements, c’est la nourriture de la foi, à condition que nous n’oubliions pas d’écouter sa Parole qui est aussi une nourriture. C’est lui-même qui se donne ; c’est lui-même qui nous parle.

C’est aussi la nourriture de l’espérance parce que, dans la vie de chacun d’entre nous, il y a des hauts et des bas, des moments difficiles et des moments heureux, mais l’Eucharistie en ce qu’elle est le don du Christ nous permet d’affronter les moments difficiles et de rendre grâce pour les moments heureux. Nous sommes habités par le Seigneur qui nous donne cette espérance. À travers les difficultés de l’existence, nous continuons de lui faire confiance ; et à travers les moments heureux de notre existence, nous savons lui rendre grâce.

C’est la force de l’espérance, mais cette force de l’espérance agit aussi dans l’histoire humaine. Il se trouve qu’il y a tant de personnes qui se sont, tout au cours de l’histoire, instituées à l’appel de Dieu comme capables de porter le Christ à ceux qui étaient dans la souffrance et dans le risque de se désespérer. Je n’en prends qu’un exemple mais il est significatif : vous savez bien que, pendant cette terrible période de la Seconde Guerre mondiale, il y a des personnes qui se sont dévouées jusqu’au don d’eux-mêmes pour aller porter la Parole du Seigneur, et parfois l’Eucharistie, dans les camps de concentration, et ce geste s’est renouvelé, s’est produit tout au long de l’histoire. Bien des fois, dans des moments de découragement, des témoins de l’Évangile ont été capables d’apporter la foi en Dieu, la foi au Christ, auprès de ceux qui étaient dans des conditions terribles. Aujourd’hui encore, dans des régimes qui ne tolèrent pas la foi chrétienne, il y a des hommes et des femmes qui portent l’Évangile et qui portent la communion, ou qui ouvrent à l’Évangile du Sauveur et cela peut conduire jusqu’aux sacrements.

C’est la nourriture de l’espérance que nous accueillons quand nous communions au corps et au sang du Christ. Mais c’est aussi la nourriture de la charité, parce que c’est dans l’Eucharistie que beaucoup puisent la force d’aller réconforter les pauvres, d’aller réconforter les isolés, d’aller réconforter les malades et de faire en sorte que ces personnes ne soient pas simplement sensibles à l’amitié qu’on leur fait - une amitié toute humaine et nécessaire -, ne soient pas simplement réconfortées par le pain qu’on peut leur apporter pour tous les jours, - et il y a des millions de gens qui sont capables d’aller ainsi réconforter par amitié et apporter de quoi vivre à beaucoup qui en manquent-, mais aller porter aussi le Corps du Christ, aller porter l’annonce du Christ à tous ceux-là, c’est aussi l’Eucharistie qui le renforce dans la vie et le cœur de beaucoup de croyants.

Ainsi, l’Eucharistie que nous fêtons aujourd’hui est-elle nourriture pour la foi, nourriture pour l’espérance, nourriture pour la charité, que nous tenons du Christ lui-même. Il se trouve que, dans cette église, depuis 300 ans et un peu plus, des hommes et des femmes sont venus avant vous, avant nous, pour célébrer cette même Eucharistie, ce même don du Seigneur, et le propager avec toute leur foi, avec grande espérance, et avec une charité invincible. Ils sont venus non pas pour obtenir un salut tout individuel mais pour annoncer le Salut du Christ pour tous.

Il y a 300 ans, dans le deuxième le quart commençant du dix-huitième siècle, il n’y avait pas une grande énergie de foi partout en France, et ce siècle commençait à s’éloigner de la foi, mais pourtant, il y avait un peuple chrétien qui tenait bon, qui voulait célébrer l’Eucharistie, qui voulait honorer le Seigneur, qui voulait nourrir sa foi, son espérance et sa charité.

Nous sommes dans ce sillage, nous espérons pouvoir toujours le vivre, et au milieu d’une société, comme on le sait, très sécularisée, nous voulons rester des témoins de foi, d’espérance et de charité. Que le Seigneur nous l’accorde !

Mgr Laurent Ulrich,
archevêque de Paris

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