Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe de consécration de l’autel de la chapelle du couvent des Carmes à Paris
Samedi 18 juillet 2026 - Chapelle du couvent des Carmes à Paris (39 rue Gay-Lussac, Paris 5e)
- Gn 28, 11-18 ; Ps 83 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 4, 19-24
« Terribilis est locus iste » : ce « lieu est terrible » parce que c’est le lieu de la rencontre avec le Seigneur et nous comprenons bien que ce terrible ne signifie pas épouvantable, affreux, difficile à supporter, mais qu’il signifie unique, incroyable, indicible, d’une certaine façon. Dans ce lieu, ce lieu marqué par la présence de Dieu, nous savons qu’il est possible, qu’il est offert à tout homme, à toute femme, de rencontrer le Seigneur. C’est l’expérience que Jacob fait, après avoir posé une pierre peut-être un peu dure pour son sommeil sous sa tête, d’avoir maintenant posé une pierre comme un autel pour dire qu’en ce lieu il a pu bénéficier de cette rencontre du Seigneur tout à fait inouïe, tout à fait unique et pourtant capable d’être à la portée de tout homme, de toute femme, et puis capable d’être habité très profondément. « En vérité, Dieu le Seigneur était là ! Et je ne le savais pas. »
Probablement que cela évoque quelque chose qui couvre toute la tradition spirituelle juive et chrétienne, toute cette tradition qui nous fait comprendre que nous ne sommes jamais tout à fait au bon endroit pour rencontrer le Seigneur, mais que Lui est toujours au bon endroit à notre recherche. C’est ce que saint Augustin exprime : « Ô beauté ineffable, bien tard je t’ai cherchée. Tu étais à l’intérieur et moi j’étais à l’extérieur. »
Dans une formule plaisante, que peut-être on retient aussi bien que celle de saint Augustin, Madeleine Delbrêl, dans le petit journal d’Alcide, termine en disant : « Mon Dieu si vous êtes partout, comment se fait-il que je sois souvent ailleurs ? » C’est l’expérience la plus profonde que nous faisons : nous savons que le Seigneur ne nous manque pas, mais nous savons que nous manquons au Seigneur. Et pourtant, il y a des lieux objectifs de rencontre avec lui. Le lieu d’une église, un autel, sont de ces lieux certains. Vous imaginez que je lis de nombreuses lettres d’adultes qui demandent le baptême ou la confirmation, les trois sacrements de l’initiation chrétienne mais aussi parfois indépendamment la confirmation parce qu’ayant été baptisés enfant, ou plus jeune en tout cas, ils n’ont jamais tellement suivi le chemin du Seigneur jusqu’à ce qu’ils le découvrent à l’âge adulte et qu’ils demandent la confirmation pour poursuivre ce chemin. Et aujourd’hui je crois pouvoir dire que presque une lettre sur deux, et il y en a maintenant des centaines et des milliers, dit : « Je suis entré dans une église, l’atmosphère m’a saisi, et j’ai été happé, rempli de la présence du Seigneur. » Il y a donc des lieux faits pour cela, des lieux qui disent que la rencontre du Seigneur a quelque chose d’objectif. C’est une expérience qui se vit au plus profond de soi-même, même si nous savons que nous y manquons bien souvent, que nous ne sommes pas là où le Seigneur nous attend. Lui est là, et il se donne, et il nous donne des lieux pour nous en souvenir. L’autel, la pierre que Jacob dresse pour se souvenir qu’il a rencontré le Seigneur qui était là alors qu’il ne le savait pas, cette pierre d’autel dit pour nous quelque chose de l’expérience spirituelle.
La première Lettre de Pierre, dont nous avons lu un extrait en seconde lecture, nous permet d’approfondir et d’aller plus loin, et de comprendre que cette rencontre se vit aussi de façon très intérieure. Le Christ est la pierre, le Christ est l’autel, l’autel est le Christ, altare est Christus : le Christ est plus que l’autel mais l’autel est le Christ, suivant un vieil adage, qui fait que nous attachions tellement d’importance à la consécration d’un autel. Non pas pour en faire un objet culte lui-même, mais un objet du culte qui dit une rencontre objective avec le Seigneur mais qui se vit aussi à l’intérieur de nous-même. Et la vérité de la rencontre c’est la vérité que nous dit Pierre : « Construisons avec lui le temple, la demeure. » Il nous invite à ne pas en rester à une expérience qui serait individuelle ou à une expérience de la rencontre qui est bien objective : l’objectivité de cette rencontre se manifestera par le fait que nous avons l’intention de ne pas rester tout seul mais d’être avec le Christ et avec tous pour construire l’unité de l’édifice de la présence du Seigneur dans notre monde. Nous avons désormais une responsabilité. La pierre, le roc de l’autel est devenu pour nous le symbole profond de notre engament dans la relation avec le Seigneur et dans notre engagement à la relation avec les frères et les sœurs pour bâtir l’édifice spirituel que le Seigneur attend que nous construisions avec lui au milieu du monde dans lequel nous sommes. La vérité de notre relation à lui est dans l’effort que nous faisons pour nous conjoindre avec les autres, avec les frères et les sœurs, pour construire cet édifice spirituel au milieu du monde, quelque indifférence que le monde en ait, pas simplement à notre époque mais toujours, dans toutes les époques.
Il ne faut pas croire que nous soyons dans une époque plus incapable de découvrir le Seigneur que dans les époques passées et pour le futur. Ce sont toujours à la fois l’indifférence, l’ignorance, l’éloignement, le refus qui marquent la vie de ce monde qui ne tient pas tant que cela à avoir la révélation de la présence de Dieu au milieu de lui.
Donc ce que vous vivez, comme frères et sœurs du Carmel, vous souhaitez le partager avec ce peuple que vous connaissez, que vous aimez, que vous avez invité, qui est familier de la ligne spirituelle dans laquelle vous vous trouvez, le peuple chrétien tout entier. Très souvent, quand je consacre un autel, on me dit à la sortie : « C’est la première fois que je vois cela ! ». Et alors que je suis maintenant devenu un évêque d’âge certain, comme je l’ai fait à peu près deux fois par an depuis 26 ans, je ne peux plus dire que c’est la première fois et je pense aussi qu’à la suite de la consécration de l’autel de Notre-Dame devant un milliard de téléspectateurs, plus personne ne peut dire que c’est la première fois qu’il voit cela… mais en tout cas, vous qui suivez cette voie du Carmel, et qui avez insisté pour que nous puissions bénéficier ensemble une fois encore de cette consécration d’un autel, vous savez, d’après l’évangile que nous venons d’entendre, que c’est en esprit et en vérité qu’il s’agit de le vivre. Et nous avons une très belle illustration, une compréhension de la chose, de ce que c’est qu’en « esprit et en vérité ». Vous le savez, c’est dans votre première inclination à l’oraison, la rencontre du Seigneur qui vous conduits à la rencontre des frères et des sœurs pour construire et pour que se construise l’édifice spirituel de la présence du Seigneur au milieu du monde : c’est cela l’injonction majeure que nous recevons de la consécration de cet autel.
Nous le faisons ici, dans ce lieu, à la suite des Sœurs de l’Adoration réparatrice, qui ont vécu si fortement cette adoration perpétuelle ; nous le faisons dans la continuité de l’Ordre du Carmel et des frères et des sœurs béatifiés ou canonisés que nous allons placer dans l’autel. C’est dans cette succession de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, du bienheureux Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de sainte Elisabeth de la Trinité, que vous vivez, que nous vivons ce moment. Il y a la pierre de l’autel, l’huile sainte que je vais répandre, il y a la parure, les nappes de l’autel et puis la lumière qui brillera autour de cet autel, qui contribuent à ce que nous ayons, comme le disait saint John Henry Newman, « l’autel vers lequel tous les regards convergent puisque c’est le Christ. » Il y a donc la bonne odeur de l’encens aussi, la lumière, l’huile, et puis bien sûr le sacrifice de l’Eucharistie, chaque jour, pour illuminer nos vies. Nous avons en tout cela des signes qui nous tournent vers cette unique nécessaire de la présence de Dieu, révélée dans votre attachement à la prière et à l’oraison, et votre attachement aux frères et aux sœurs que nous appelons ensemble à construire l’édifice du Seigneur.
Que tous ces signes qui vont maintenant nous parler, retenir notre attention, nos yeux, nos oreilles, notre nez aussi, que tous ces signes soient des appels à ne jamais quitter celui qui ne nous quitte jamais mais qui nous révèle que nous avons besoin qu’il nous tienne la main pour que nous ne l’oubliions jamais.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
