Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe du festival Santos en la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre
Samedi 29 août 2026 - Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (18e)
– Martyre de Saint-Jean Baptiste, mémoire
- Jr 1, 17-19 ; Ps 70 ; Mc 6, 17-29
Nous avons entendu dans le Livre de Jérémie cette phrase qui, peut-être, peut nous inquiéter, une phrase qui est dans la vocation du prophète : « Tu diras contre mon peuple tout ce que je t’ordonnerai. » On peut se demander, en entendant cette phrase, ce que le peuple a fait pour mériter d’entendre des paroles qui soient une sorte de contradiction permanente contre lui. Alors il nous manque le petit verset précédent pour comprendre. Juste avant le passage que nous venons de lire, il est écrit : « Ce peuple s’est détourné de moi, ils ont brûlé de l’encens pour d’autres dieux, et ils se sont prosternés devant l’œuvre de leurs mains. » Voilà ce que Dieu reproche à son peuple : de s’être détourné de lui, d’avoir brûlé de l’encens à d’autres dieux, et d’avoir adoré l’œuvre de leurs mains. Une chose devrait éveiller chez nous une grande attention : Dieu ne cesse de donner ; Dieu ne cesse de donner la vie ; Dieu ne cesse de donner la beauté de ce monde ; Dieu ne cesse de donner le désir de construire avec lui un monde de justice et de paix ; Dieu nous donne ce projet pour nous-mêmes et pour le monde dans lequel nous vivons. Et nous, nous serions capables de nous détourner de lui, de déifier un certain nombre de nos œuvres, un certain nombre de productions, et de préférer ces productions de notre monde à ce que le Seigneur nous invite à faire, à vivre, en rendant lui et en construisant avec lui le monde de joie, de justice et de paix qu’il désire nous faire connaître et qu’il désire que nous construisions avec lui. Ceci bien sûr concerne le monde dans lequel nous sommes. Et nous comprenons bien que le monde dans lequel nous sommes, en effet, est oublieux de Dieu pour une grande part. Il ne s’agit cependant pas d’abord d’accuser le monde dans lequel nous sommes, mais de se dire : et moi, ne suis-je pas en train de me prosterner devant l’œuvre de mes mains, de préférer d’autres dieux - et il y en a tellement dans le monde d’aujourd’hui - au Dieu d’amour, de miséricorde, de justice et de paix ? Nous sommes tous tentés, évidemment, de préférer notre propre puissance, de préférer dominer les autres plutôt que de nous laisser guider par Dieu à vivre une vie de fraternité. Nous disons que nous voulons une vie de fraternité, mais nous savons que nous y résistons.
Être capable d’entendre ce matin cette parole qui vient sur les lèvres du prophète Jérémie, est bon et utile dans la recherche que vous faites ces jours-ci. C’est la recherche du désir de Dieu : le rechercher comme extérieur à soi mais aussi comme inscrit au fond de notre cœur. Et découvrir que notre propre vocation humaine, notre propre vocation de chrétien, de croyant, consiste - ayant repéré ce que le Seigneur attend de nous - à vouloir le faire, à vouloir le construire, au fond de nous-même, et d’essayer d’y être fidèle. À certains d’entre vous, il est déjà donné, et il sera donné, de le montrer en paroles ; et certains sont peut-être travaillés par le désir de réaliser une vocation particulière dans leur propre vie. Peut-être êtes-vous à la recherche d’un chemin personnel qui soit un chemin de conversion et aussi d’appel à la conversion des autres avec vous : un chemin de parole, bien sûr, mais aussi un chemin d’engagement. Comment allez-vous vivre ce chemin dans une vie personnelle, dans une vie professionnelle, dans une vie familiale, conjugale peut-être, dans un engagement religieux ou sacerdotal ? Comment allez-vous le faire ? Telle est la question. Comment ne pas se prosterner devant l’œuvre de ses mains mais grandir dans l’amour du Seigneur et commencer par l’action de grâces à l’égard de tout ce qu’il fait pour nous, à l’action de grâces pour tout ce qu’il est à travers son Fils, à travers la force de l’Esprit qu’il nous donne ?
C’est la première question, peut-être le premier critère du choix : ne pas se prosterner devant les œuvres du monde ni devant nos propres œuvres, mais vivre la fidélité à un choix et à un désir profond que le Seigneur met en nous.
De l’Évangile qui nous est bien connu - ce récit de Jean-Baptiste qui donne sa vie sur une toquade du roi, une décision qui est finalement peut-être un peu contraire à ce qu’il avait dans le cœur - je retiens cette phrase, et retenez-la peut-être aussi avec moi : « le roi fut vivement contrarié ». Au début du texte, nous avons lu que le roi était embarrassé quand il entendait la parole de Jean-Baptiste. C’est-à-dire qu’il la recevait comme un avertissement, quelque chose qui le concernait, quelque chose qui l’interrogeait. Il était embarrassé, il avait certainement envie, parce que le personnage de Jean-Baptiste l’impressionnait, d’écouter ce qu’il disait. Mais il n’était pas capable d’aller plus loin. Il était tellement partagé en lui-même : « il l’écoutait avec plaisir » dit le texte de l’évangile, « mais cela n’allait pas plus loin ». Peut-être pensez-vous à la parabole du semeur : la graine qui tombe et qui est étouffée par les buissons autour d’elle et qui ne peut pas grandir. Ou encore à ceux qui reçoivent la parole avec joie mais cela ne va pas plus loin. Voilà le roi Hérode embarrassé, contrarié. Je trouve que la contrariété dans nos propres existences peut avoir un intérêt, parce qu’elle nous éveille à quelque chose. Il me semble que, quand nous sommes contrariés par quelque chose qui nous arrive de l’extérieur, par une parole qui nous est dite, par un sentiment qui nous effleure, par un événement qui vient entrer en contradiction avec ce que nous étions en train de faire, avec ce que nous avions prévu, avec ce que nous avions laissé s’installer dans notre cœur, il y a là une alerte. Une alerte pour le discernement dans lequel nous sommes tous, et dans lequel vous vous placez pendant ces trois journées. Se laisser arrêter par une contrariété et comprendre qu’elle dit quelque chose peut nous entraîner ailleurs que là où nous étions en train d’aller, spontanément et sans nous poser de question. Peut-être qu’il est nécessaire de savoir s’arrêter, de savoir s’interroger. Hérode va aller dans le mauvais sens, bien sûr, celui de l’injustice, celui de l’irrespect de celui qui est en face de lui, celui de la négation de la vie chez l’autre. Il va dans le mauvais sens, mais il a quand même été contrarié, il a quand même été arrêté quelque peu dans ce choix. On peut espérer se laisser contrarier par les événements pour se dire : peut-être bien qu’il y a une parole pour moi aujourd’hui dans ce qui ne me convient pas ? Peut-être dois-je m’interroger moi-même et aller plus loin vers un choix qui aille davantage dans la continuité et la fidélité de mon désir en vue d’aimer comme le Seigneur me l’enseigne ?
Voilà ces deux points, ces deux critères, que je vous propose de garder dans votre cœur et dans votre façon de regarder votre existence. Je le dis aussi pour moi-même, bien sûr. Se laisser interroger, être capable de comprendre que notre penchant naturel peut nous incliner à simplement nous faire plaisir, et que l’appel du Seigneur est plus fort pour vivre dans la justice, dans la paix, dans la miséricorde et dans la bonté qu’il veut pour tous.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris
