Homélie de Mgr Laurent Ulrich - 17e Veillée de prière pour la vie avec les évêques d’Île-de-France
Mercredi 3 juin 2026 - Notre-Dame de Paris
– Revoir la veillée de prière et voir l’album-photos.
– 2 Tm, 1-3. 6-12
« Ravive le don gratuit de Dieu » (2Tm 1, 6).
Depuis 16 ans, cette prière du soir pour la vie nous réunit, venant des huit diocèses de la région parisienne, pour manifester la prière de l’Église dans les circonstances qui marquent nos sociétés – pas simplement la société française –, dans les combats difficiles au sujet de la vie, au sujet du respect de la vie de chacun. Nous nous rendons compte que nos sociétés, et la nôtre en particulier, traversent bien des contradictions.
Dès que je suis arrivé ici, il y a quatre ans, dès les premières homélies et interventions que j’ai pu donner, j’ai toujours cherché à faire connaître notre propre position de chrétiens, que nous partageons souvent avec les autres croyants, et notre demande notamment de promouvoir les soins palliatifs de telle sorte qu’ils soient accessibles à la grande majorité de nos concitoyens, des habitants de notre pays, ainsi que la promotion de l’enseignement médical dans les facultés et les écoles de santé à ce sujet. Car cet enseignement promeut et explique bien les raisons et les manières de prodiguer ces soins palliatifs et de permettre à beaucoup d’y accéder.
Alors bien sûr cela a suscité beaucoup de débats dans notre société, mais finalement la dernière proposition concernant les soins palliatifs a été votée à l’unanimité par le Parlement. C’est heureux, tant mieux ! Mais cela n’a pas arrêté du tout les projets, les propositions de loi sur l’euthanasie, « l’aide active à mourir » dit-on. C’est plutôt paradoxal, convenez-en ! Notamment si l’on devait - pourvu que cela n’arrive pas - nous interdire de proposer les soins palliatifs à ceux que nous accompagnons d’une façon ou d’une autre. Nous redoutons évidemment cela dans les projets législatifs que nous commençons à connaître, et qui continuent, d’année en année, à nous parvenir.
Mais voici que nous entendons, ce soir, pour nous réconforter, pour alimenter notre prière, pour alimenter aussi notre témoignage, des exemples de vie : ils nous ouvrent le cœur et l’esprit. Je ne veux pas les citer dans leur ensemble mais simplement pointer l’une et l’autre situation et expression qui me paraissent assez heureuses pour, d’une part, décrire ces contradictions dans lesquelles nous sommes, mais aussi et surtout l’espérance qui habite ceux et celles que nous venons d’entendre, et que nous partageons volontiers comme nos applaudissements l’ont spontanément montré.
D’abord, au sujet du climat dans lequel nous nous trouvons et de ces sociétés où Dieu n’est pas du tout présent. Je le dis en pensant qu’il n’y pas que des croyants qui réagissent comme nous au sujet de ce respect de la vie, nous le savons. Il y a évidemment bien des personnes de milieu médical qui partagent cet avis et qui peut-être ne sont pas toutes croyantes. Mais enfin, quand il y a dans une société des croyants, ils permettent de vivre une dimension de l’existence qui est ignorée ailleurs.
C’est Bruno qui nous disait tout à l’heure comment il avait vécu les 56 premières années de sa vie dans une situation où Dieu, le monde de Dieu, la parole sur Dieu étaient tout à fait éloignés mais que sa vie était déjà traversée d’un appel. Je le cite : « Cet appel, je le détournais dans une lutte sans merci pour une ascension sociale puisque c’était la seule verticalité qui s’offrait à moi, à défaut de transcendance. » Voilà qui dit bien quelque chose qui marque notre société et qui rend difficile de comprendre que, peut-être, ce respect de la vie est si fort, si nécessaire, si beau, et qu’il permet de vaincre quelques-unes des contradictions dans lesquelles une vie humaine se débat. Bien sûr, il y a d’autres illusions qui proviennent par exemple de la technique ou de la recherche du bien-être. Ce sont peut-être quelques verticalités qui remplacent une vraie transcendance, qui permettent de vivre autrement. L’exemple de Monsieur G., qu’Elisabeth a cité tout à l’heure, était très éclairant de ce point de vue.
Justement, vous avez retenu la réaction de Monsieur G., un jour où il comprend que cette dame qui entre dans sa chambre « avait peut-être besoin que je l’aide », et c’est cela qui l’a transformé : « Ici, dit-il, j’ai découvert une nouvelle valeur de la vie. ». Et, Élisabeth, vous commentiez : « La fin de vie de cette homme-là, qui jusque-là proclamait : je préfère mourir que voir ma vie diminuée, cette vie même, dites-vous, extrêmement fragile, était encore un temps du possible ». Elle était aussi importante et pas moins belle, cette partie de sa vie, que le début de sa très belle vie. Voilà comment cette transcendance se vit à travers le service de l’autre. Vous avez dit que c’était le service d’une autre, puis d’une autre, puis d’une autre, qui avait finalement ouvert son existence à une réalité à laquelle il n’était peut-être pas préparé sauf en secret, dans le secret de son cœur : il fallait qu’il s’ouvre à cela ; le secret de son cœur il fallait qu’il puisse en passer la porte, à peine entrouverte au début et finalement largement ouverte à la fin.
Et je pense, en ce moment même, non plus à un témoignage que nous venons d’entendre, mais à un homme récemment décédé à la suite d’une maladie qui l’a rongé de l’intérieur et à son insu. Il n’a eu que quelques jours pour se préparer à la mort. Ce qui lui a permis de tenir dans la confiance, en ces quelques jours, ce sont justement les soins palliatifs et la prière de tous ceux à qui il s’est confié et qui étaient nombreux, je le sais. Et je sais aussi que c’était si important d’avoir les deux : les soins palliatifs qui peuvent être donnés dans l’amitié, dans la fraternité et pas forcément dans la foi ; la prière qui entretient le goût de vivre même dans la situation la plus extrême et la plus finale.
Et enfin, du témoignage de Calixte, j’ai reçu l’ensemble, comme vous, mais je cite simplement la fin, sur le sacrement des malades qu’il a voulu recevoir : « J’ai voulu recevoir ce sacrement car, étant malade, c’était important pour moi de recevoir ce don de Dieu, cette force supplémentaire pour avancer. C’est sur le long terme que je sens cette force qui me porte. Je la ressens cette force, en moi, comme un cadeau, comme si le Seigneur avait pris en partie mon fardeau. » Cet abandon-là, dans la foi bien sûr, dit quelque chose, parle non seulement à nos cœurs de croyants mais comme un témoignage qui peut porter bien au-delà des murs de nos églises. « Comme si Dieu en partie avait pris mon fardeau » : Calixte évoque ce passage de l’évangile de Jean dans lequel Jésus dit qu’une maladie, un handicap, ce n’est pas une malédiction portée par Dieu à l’encontre d’un homme, d’une femme, des hommes en général, mais plus simplement des faits qui marquent les vies et dans lesquels nous pouvons trouver l’occasion d’un vrai témoignage d’espérance.
Aussi, nous entendons ces témoignages sur le fond de ce que la Parole de Dieu nous a dit au début. L’apôtre qui dit à son fils spirituel Timothée de raviver en lui le don du service qui lui a été confié par Dieu et par l’imposition des mains de l’apôtre. Bien sûr, cela évoque l’imposition des mains sur les ministres que nous sommes ici devant vous, frères et sœurs, mais le don de Dieu ce n’est pas seulement dans l’imposition des mains en vue d’une ordination. Il est aussi là, ce don de Dieu, dans le baptême, dans la confirmation. Chacun de nous est donc appelé à témoigner du don de la vie et aussi du don de la foi qu’il a reçu. Une foi qui ne se laisse pas impressionner par les conditions restrictives qu’une société peut nous imposer. La Parole de Dieu, écoutée, fréquentée, méditée, ouvre des voies toujours nouvelles dans notre cœur. La prière et les sacrements renforcent notre détermination à faire valoir l’accompagnement des mourants. Ce témoignage et cette détermination fraternelle en faveur de vies à respecter jusqu’au bout doivent toujours être argumentés, patients, non violents.
Encore une fois, dans cette prière, nous demandons ce soir au Seigneur de nous faire comprendre son appel. Nous demandons au Seigneur de permettre à beaucoup de faire cette expérience - je pense aux trois expériences que nous avons entendues ce soir. De faire cette expérience que la vie même extrêmement fragile est encore un temps du possible, un temps pour l’accompagnement, un temps pour la fraternité, pour l’amitié, un temps pour l’apaisement, c’est le temps de l’espérance partagée.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris