Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe pour le 80e anniversaire de l’ordination sacerdotale du Père Jacques CUCHE à Notre-Dame de l’Assomption de Passy
Dimanche 31 mai 2026 - Notre-Dame de l’Assomption de Passy (16e)
– Sainte Trinité – Année A
- Ex 34, 4b-6.8-9 ; Dn 3,52-56 ; 2 Co 13,11-13 ; Jn 3, 16-18
Le mystère de la Sainte Trinité c’est quelque chose que bien des chrétiens disent ne pas comprendre. Et pourtant, c’est central dans l’expression même de notre foi. Il ne s’agit pas tant de quelque chose qui serait mystérieux par le concept dont il s’agit, par la formule théologique. Mais c’est quelque chose qui est mystérieux par la lumière qu’il apporte sur les raisons que nous avons d’être disposés à nous laisser aimer et à aimer. Nous entendons pour la fête de la Sainte Trinité cet évangile qui commence par : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » Voilà l’affirmation fondamentale : elle est dans l’évangile de saint Jean, placée dans le prolongement de l’échange que Jésus a avec Nicodème au chapitre 3 de cet évangile. Jésus découvre à Nicodème, et nous faire découvrir à nous tous, par ce que l’évangéliste nous rapporte pour que nous nous en nourrissions évidemment, que ce qui fait que nous vivons, que nous aimons, que nous pouvons croire, c’est qu’il y a au début de tout un amour profond, un amour irrésistible et surtout un amour indéfectible entre ces protagonistes de la Création que sont le Père et le Fils et le Saint-Esprit. C’est parce qu’ils s’aiment et qu’ils sont un que nous vivons. C’est parce qu’il y a au début de tout, et comme cause de tout, non pas simplement des processus chimiques mais un amour qui veut faire vivre, l’amour du Père et du Fils dans l’Esprit Saint. Et cet amour est tel que le Père a envoyé son Fils quand il voit que la Création et l’humanité vont sur des chemins de traverse pour les ramener vers le don que Dieu ne cesse de faire. La Trinité c’est ce mystère d’amour qui est sans cesse développé tout au long de l’Écriture. C’est ce mystère en acte et en action et en parole, qui nous permet de comprendre pourquoi nous vivons et comment nous sommes invités à vivre. C’est-à-dire en aimant. Cette vérité n’est pas tout à fait nouvelle dans l’évangile de Jean. Déjà nous l’avons entendue dans la première lecture : quand Dieu se manifeste à Moïse, il se présente comme « Le Seigneur, le Seigneur tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour. » Remarquez que cela ne veut pas dire qu’il est sans colère. De temps en temps il s’agace quand même de nous. Mais il est bien vivant et ce qui domine chez lui c’est la miséricorde. C’est parce que le Père et le Fils s’aiment et s’aiment de façon réciproque, permanente, que nous nous pouvons être ainsi marqués par ce mystère et nous en laisser nourrir.
Alors, nous comprenons bien que l’apôtre Paul puisse dire aussi « soyez dans la joie, soyez en paix les uns avec les autres, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. » C’est parce qu’il y a cette communion permanente du Père et du Fils dans l’Esprit Saint que nous sommes capables de vivre, que nous sommes capables de nous en émerveiller, et que cela peut bien donner des idées à nous, des idées d’aimer comme eux, des idées d’aimer pour faire aimer le Seigneur et c’est pour cela qu’au milieu de nous, au milieu de l’humanité, il y a un peuple qui ne cesse de rendre grâce pour le don qui lui a été fait, pour le don de l’amour qui lui a été fait et qu’il est chargé de transmettre. C’est pourquoi vous êtes ici aujourd’hui, c’est pourquoi vous êtes ici le dimanche d’une façon générale, c’est pour cela que vous considérez aussi que dans votre vie de toute la semaine il n’y a pas deux parts : d’un côté la prière du dimanche et de l’autre le reste de la vie où on fait simplement comme on peut. Si vous venez ici, c’est justement pour recharger d’amour, de l’amour de Dieu, de l’amour du Christ qui se donne, de l’eucharistie que nous célébrons ensemble, votre vie, de sorte que toute la semaine qui suit en soit imprégnée, transformée et enrichie. Et c’est aussi pour cela que, dans l’Église, il y a des vocations particulières qui naissent. Elles naissent au milieu de ce terrain et de ce terreau d’amour que le Seigneur nous donne et veut nous voir faire grandir.
Alors c’est un beau dimanche pour célébrer cet anniversaire de 80 ans d’ordination sacerdotale et de 104 ans de vie baptisée, de vie aimante, de vie attirée par le Seigneur, nourrie par lui. Nous sommes heureux de le faire pour le Père Jacques CUCHE, mais nous sommes heureux de le faire ensemble, parce que c’est une action de grâces de toute l’Église qui monte devant le Seigneur pour cette fidélité et pour ce don de soi que le Père Jacques Cuche a fait, il y a eu 80 ans au mois d’avril… car quelques semaines sont déjà passées depuis cet anniversaire exact.
Je ne peux pas rapporter tous les événements de la vie du Père Cuche qui est déjà bien longue, possède tant de ces événements, et beaucoup en commun avec vous qui êtes là. Mais ce que je peux remarquer à travers ses écrits - puisqu’il écrit comme vous le savez ! – ce sont trois choses que je repère car elles me paraissent avoir marqué, je pense, toute sa vie sacerdotale et toute sa vie chrétienne.
Quand le Concile de Vatican II a voulu remettre au milieu du Peuple de Dieu la Parole de Dieu, et la rendre accessible le plus possible à tous par la liturgie de la messe retrouvée et dans laquelle est mise à la disposition du Peuple de Dieu la plus grande partie des textes de la Bible, le Père Cuche s’est demandé - et il se le demandait avant le Concile je crois mais il a été heureux de le découvrir dans les textes du Concile - : « Comment puis-je donner à tous mes frères l’envie, le désir et la soif de la Parole de Dieu ? » Je pense que son ministère a été, comme le ministère de beaucoup de prêtres dans notre temps, de donner l’envie d’être au contact de la Parole de Dieu, pas simplement de l’entendre une fois par semaine, mais de s’en laisser nourrir le plus possible, de la connaître mieux, de la fréquenter, de lui devenir familier. Cela est très très important ; cela a été un apport considérable de l’Église de notre temps que de permettre aux chrétiens de trouver que la Parole de Dieu, l’Évangile, la Bible, sont accessibles et faits pour eux. Je le dis parce que, de fait, pendant un temps, l’Église se réservait le droit de donner elle-même - comme étant l’Église enseignante - le contenu de l’Écriture et non pas l’accès immédiat aux textes pour qu’ils deviennent parole dans la vie de chacun d’entre nous. Je crois que nous mesurons mieux aujourd’hui ce qui s’est passé de transformation de l’Église depuis ce moment-là. C’était un retour aux sources. Il faut sans cesse que, dans la vie de l’Église, on puisse ne pas s’habituer aux choses que l’on a toujours faites, soi-disant, et que l’on soit capable de se laisser transformer par la Parole de Dieu.
J’ai compris aussi, et j’ai lu sous la plume du P. Cuche, cette phrase : « Comment être le bon Samaritain qui chemine sur la route de Jéricho et qui découvre l’homme laissé à demi mort par les brigands ? » Le P. Cuche a eu ce grand désir de ne pas rester simplement au milieu d’une communauté déjà formée mais d’être toujours prêt à rencontrer ceux qui s’en sont éloignés d’une façon ou d’une autre, n’y ont jamais été mêlés ni d’une façon ni d’une autre, la découvrent ou bien simplement attendent un peu de charité au bord du chemin. Ne pas penser que la Parole de Dieu soit réservée à ceux qui viennent déjà dans l’Église rassemblée mais qu’elle est faite aussi pour ceux qui sont sur ces chemins-là, hors-piste comme je le rappelais au début de cette célébration : avoir ce souci des uns et des autres, et notamment de ceux qui sont, par leur propre histoire personnelle et à cause des événements de leur vie, éloignés du cœur de l’Église alors que l’Église désire bien les rejoindre. Eh bien, être un acteur, être de ceux qui vont à la rencontre de ceux qui sont sur le chemin et qui ne sont pas encore bénéficiaires de l’annonce de la Bonne Nouvelle de la Miséricorde de Dieu pour tous, voilà un aspect du ministère de prêtre qui a marqué le Père Cuche et qui doit marquer notre Église. Si je dis cela ce n’est pas simplement pour faire plaisir au Père Cuche, mais pour ouvrir toute l’Église que nous sommes à cela.
Et puis enfin - ces choses ne sont pas dans l’ordre hiérarchique si j’ose dire, elles sont toutes les trois nécessaires ensemble – la troisième c’est comment ne pas rendre grâce pour le ministère sacramentel auprès de tous et notamment les précaires, les isolés, les hors-pistes. Comment ne pas faire bénéficier à beaucoup du baptême, du mariage, de la pénitence et réconciliation, et des autres sacrements bien sûr, et de l’eucharistie en premier ? Mais je crois que le Père Cuche a été très attentif à rendre possible, le mieux possible et pour le maximum possible, l’accès au baptême, l’accès à l’eucharistie, l’accès au sacrement de pénitence et de réconciliation, et l’accès au mariage. Il a mis beaucoup d’énergie à préparer avec les personnes ces sacrements parce que la vie sacramentelle c’est ce qui permet de se dire que c’est bien Dieu qui agit et non pas moi - moi fidèle chrétien, moi ministre du Christ - mais c’est la grâce de Dieu qui agit. Pouvoir donner les sacrements et y préparer c’est un aspect si central de ce ministère, c’est un aspect si central de la vie de l’Église, que nous pouvons là aussi rendre grâce à Dieu pour ces 80 années données par le P. Cuche au Seigneur et au Peuple de Dieu, celui qui se rassemble, celui qui n’est pas encore rassemblé, celui qui marche sur les chemins de Jéricho à Jérusalem, c’est-à-dire du lieu du monde au lieu de la Jérusalem céleste qui nous est annoncée.
Que le Seigneur nous permette de vraiment rendre grâce pour cela et de lui demander que l’Église soit tout imprégnée de ce grand désir de partager sa Parole, de partager ses sacrements et de vivre dans la charité.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris