Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe au Cœur Eucharistique

Dimanche 15 mars 2026 - Cœur Eucharistique (20e)

– 4e Dimanche de Carême — Année A

- 1 S 16, 1b.6-7.10-13a ; Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

Dans l’évangile de saint Jean, il y a presque toujours, au moment où Jésus manifeste qu’il fait l’œuvre de Dieu, une polémique qui accompagne le geste et la parole de Jésus. L’ensemble de l’évangile de Jean est fait comme une sorte de procès où l’on entend d’abord l’accusation par le ministère public, par les officiels ; puis les témoins sont appelés à la barre ; puis est proposée la défense de celui qui est mis en accusation ; enfin les juges ou le jury délibèrent pour se faire une idée après tout ce qu’ils ont entendu, et se préparent à donner le verdict. Le texte d’aujourd’hui est lui-même construit comme cela. Nous entendons bien à la fois des accusations répétées contre Jésus ; nous entendons la défense qui se prépare, les témoins qui posent des questions. Et la défense, c’est bien sûr celui qui dit : « Voilà ce qui m’est arrivé… » C’est extrêmement intéressant de souligner cela dans l’évangile de Jean : il avance peu à peu, comme une succession de procès contre Jésus qui permettent à ceux qui écoutent et voient Jésus sur le chemin de sa vie terrestre, de se faire progressivement une idée de ce qu’il est, de ce pour quoi il est venu, de celui dont Jean vient de découvrir qu’il est l’envoyé de Dieu, le Fils de Dieu. Nous pouvons nous aussi regarder ce qui se passe et j’atteste, en ayant lu des lettres de catéchumènes depuis de nombreuses années et encore cette année, que les catéchumènes, bien souvent, avancent au milieu des contradictions qui leur sont opposées quand ils découvrent Jésus. Des questions qu’ils se posent eux-mêmes, des objections qu’on leur fait dans leur entourage - qui peut leur dire en somme : « Quelle drôle d’idée de vouloir être chrétien ! » - mais aussi les témoins qui apparaissent auprès d’eux et qui leur donnent le sentiment qu’ils sont sur un bon chemin. C’est comme cela qu’ils avancent parfois pendant des mois et des années avant d’oser aborder quelqu’un de l’Église, un prêtre ou un laïc qu’ils ont repéré, pour lui dire : « Je voudrais être baptisé. »

Si ces textes nous sont donnés pendant le temps du carême c’est vraiment à dessein : c’est parce qu’ils sont faits pour accompagner la recherche de Jésus jusqu’à pouvoir dire : « Je crois. »

Voyez ce qui se passe dans l’évangile d’aujourd’hui du point de vue de l’aveugle de naissance. D’abord c’est Jésus qui l’a vu, c’est Jésus qui l’a remarqué. Bien souvent, dans les autres épisodes de l’Évangile, nous voyons quelqu’un qui vient vers Jésus et qui lui demande : « Fais quelque chose pour moi ! » Ici, cet aveugle n’a rien demandé à Jésus, mais c’est Jésus qui l’a repéré et qui lui a dit ce qu’il devait faire. La polémique commence ici. On demande : « Est-ce que c’est lui ou est-ce que ce sont ses parents qui ont péché pour qu’il soit aveugle de naissance ? » Et Jésus en profite pour préciser : « Ni lui, ni ses parents. » Nous, les humains, sommes toujours désireux de trouver une cause qui permette d’expliquer le mal, le malheur dans l’existence, et Jésus dit : « Le mal et le malheur dans l’existence sont inhérents au fait de vivre, et il ne faut ni en accuser Dieu ni en accuser les hommes. » Le mal et le malheur arrivent sur les hommes, mais ce que Dieu fait c’est de permettre aux hommes de réagir devant le mal et le malheur. Quand Jésus dit que « c’est pour que se manifestent les œuvres de Dieu », c’est cela qu’il veut dire. Dieu est là quand nous souffrons ; Dieu est là quand nous faisons le mal et il nous rappelle de le suivre plutôt que de suivre le chemin du mal.

Et puis l’aveugle de naissance fait ce que Jésus lui dit. Il va se laver à la piscine voisine, et il revient : il voyait. Et ceci, que cet homme a vécu, va être l’occasion de son témoignage. Et son témoignage va progresser, comme vous l’avez vu au cours de cet évangile. D’abord il dit simplement, quand on l’interroge une première fois : « Voilà ce qui s’est passé, il m’a dit d’aller me laver et, quand je suis revenu, je voyais. » Puis une deuxième question lui arrive, et il répond : « Celui qui est là ne peut pas ne pas être un envoyé de Dieu puisqu’il m’a fait du bien. » Et il dit même, la troisième fois : « C’est un prophète », c’est-à-dire quelqu’un qui parle de la part de Dieu. Sa progression est la suivante : je découvre peu à peu… il m’a fait du bien… il ne peut pas être n’importe qui… il est un prophète. La quatrième fois il dit même : « Je ne sais pas s’il est un pécheur - par ce que c’est cela dont on accuse Jésus puisqu’il ne respecte pas le sabbat - mais ce que je sais, c’est qu’il m’a guéri. »

Et enfin, après le petit intermède avec ses parents, Jésus le retrouve et lui dit : « Crois-tu ? » Mais vous avez remarqué que, quand il va dire « je crois », il n’est plus devant la foule, devant les témoins, devant les accusateurs de Jésus : il est devant Jésus. Au terme du chemin, celui qui a été touché par Jésus peut dire : « J’ai compris, je crois ; j’ai compris, je vois, je vois la lumière, je vois le monde illuminé, je vois bien sûr la ville, je vois des arbres, je vois des hommes qui vont et viennent, je vois ceux qui m’entourent, je vois ceux avec qui j’ai parlé, je vois ceux mêmes qui ont accusé Jésus, mais surtout je vois le Christ. Je vois le Fils de l’Homme. Je vois la vérité. Je vois la lumière et la source de la lumière pour l’homme et la femme, pour les humains que nous sommes, pour le monde tout entier, je vois celui qui est la lumière, j’ai compris. »

L’Église dira, dans le Concile de Vatican II, qui s’est tenu il y a un peu plus de 60 ans, que le Christ est la Lumière des Nations. Lumen Gentium c’est un grand texte du Concile de Vatican II qui parle du mystère de l’Église. Lumen Gentium Christus… la lumière des Nations, c’est le Christ. C’est l’acte de foi le plus profond qu’un catéchumène puisse faire, qu’un baptisé fait quand il a affronté les circonstances de l’existence qui risqueraient de le détourner de cette vérité ; quand il est sorti des ténèbres de son malheur qui n’allait nulle part ; quand il a compris que la voie du mal dans sa vie n’était pas une voie juste ni une voie bonne. Alors il a trouvé la lumière du Christ, il a trouvé la lumière qui vient de Dieu, et il peut dire à Jésus : « Oui, je crois que c’est toi qui éclaires le chemin de ma vie. » Les catéchumènes ont fait ce chemin. Depuis le début du Carême ils sont dans le dernier parcours avant de recevoir ce que la tradition reçue des Pères de l’Église peut appeler « l’illumination ». Et nous pouvons garder ce mot d’illumination pour évoquer le baptême : nous sommes, par le baptême, illuminés de la lumière du Christ qui nous fait voir où est le chemin, le chemin le plus beau, le chemin le plus juste, le chemin le meilleur.

Nous aussi, déjà baptisés, ayant reçu la confirmation, et recevant régulièrement l’eucharistie et les autres sacrements, nous savons que nous avons été illuminés par la lumière de Dieu en regardant le Christ. Nous pensons aussi, bien sûr, aux catéchumènes et à ceux que je vais interroger et pour qui nous allons prier dans un instant, qui s’approchent du baptême. Et nous pensons à nous tous qui regardons le Christ et découvrons la lumière pour notre vie, au monde dans lequel nous vivons qui est affecté de tant de malheurs dont il n’est pas forcément responsable mais aussi de tant de maux auxquels les violences qui sont dans notre cœur sont capables de nous entraîner malheureusement. Nous pensons à ce monde de violences et de guerres, nous pensons aux victimes du mal et de l’oppression, de la domination, et aux victimes aussi de toutes sortes d’abus. Et nous nous disons : « Seigneur Jésus, tu nous montres le chemin, tu nous donnes la lumière et tu nous conduis vers la lumière éternelle de ton Père. »

Rendons grâce à Dieu pour ce chemin de Carême, pour ce chemin des catéchumènes et pour ce chemin que nous essayons de faire pour nous laisser toujours guidés par la lumière du Christ.

Voilà que l’apôtre Paul aux Éphésiens nous l’a dit : « Entre ténèbres et lumière nous choisissons la lumière. » Et voilà que la première lecture aussi nous a montré le choix de Dieu : David n’était pas un homme parfait mais avait choisi la lumière de Dieu parce que Dieu l’avait choisi pour conduire son peuple.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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