Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe à Saint-Éloi

Dimanche 22 mars 2026 - Saint-Éloi (12e)

– 5e Dimanche de Carême – Année A

- Ez 37, 12-14 ; Ps 129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45

Dans ce long évangile, comme le dimanche précédent, tiré de saint Jean, nous entendons plusieurs fois parler des « pleurs » : les pleurs de Marie ; les Juifs, amis de Marthe et Marie, croyaient que Marie les avait quittés vite pour aller au tombeau et pleurer ; Jésus s’approche et voit Marie pleurer ; il voit les Juifs, amis de Lazare, pleurer ; et il est lui-même « repris par l’émotion » et, plus loin, « il pleura lui aussi ». S’arrêter un instant sur les pleurs de Marie, des Juifs, de Jésus, des amis de Lazare, c’est évidemment quelque chose de très humain que nous repérons dans l’évangile. L’évangéliste insiste beaucoup sur l’humanité de Jésus qui lui fait endosser tout ce que nous vivons, ce que les hommes vivent. Jésus le connaît, il est capable de sentir comme nous sentons. Il a éprouvé la faim, la soif, la fatigue mais aussi les joies et les pleurs, les joies et les peines. C’est ainsi un Jésus très humain qui nous est ici montré. Et, vous le verrez souvent dans l’Évangile, nous le voyons ensemble souvent et particulièrement dans l’évangile de Jean, l’homme Jésus est important pour l’évangéliste : c’est d’un homme qu’il parle.

Mais, en même temps, les pleurs de Jésus et son émotion ne sont pas tout à fait à résumer uniquement comme un signe de son humanité. Un seul chapitre, dans l’évangile de saint Jean, sépare celui-ci de l’entrée dans les événements de la Passion. Dès le chapitre 13, c’est le récit du dernier repas et du lavement des pieds, puis les grands discours qui précèdent la Passion. Si Jésus est ému, c’est qu’il sait que le moment est venu pour lui. Nous avons entendu plusieurs fois, dans les évangiles des dimanches précédents, que son heure n’était pas encore venue, mais voilà que son heure vient, il sait que l’heure de donner sa vie, l’heure de passer par la mort, est venue pour lui. Il sait qu’il a à affronter encore un dernier combat. Après avoir lutté de toutes les façons possibles par la parole et par le geste contre la maladie, le péché et les injustices de toutes sortes qui frappent la vie des hommes et qui la contraignent, il sait qu’il est devant son dernier combat, le combat contre la mort, le combat qui est celui du dernier moment, le combat décisif, le combat théologique j’allais dire, et en tout cas théologal, c’est-à-dire qui vient avec la force de Dieu. C’est le combat qu’il va affronter face au dernier ennemi qui lui reste et contre lequel il s’est battu dès le début. Mais voici que c’est le moment définitif de ce combat. Il lui faut, maintenant, avec la force que Dieu son Père lui donne, partir affronter ce moment-là.

Nous comprenons, et nous l’avons vu et entendu à l’instant : il n’y a pas que les pleurs, il y a l’annonce de la Résurrection. « Ton frère ressuscitera » dit-il à Marthe. Elle dit : « Oui, je sais qu’il ressuscitera au dernier jour. » Mais Jésus répond : « Je suis la résurrection et la vie ». Il a d’ailleurs dit à ses apôtres, juste avant, qu’il se réjouit de ne pas avoir été là à temps pour guérir Lazare, parce que ce moment-là va être le moment où va se révéler la gloire de Dieu en son Fils. Et, encore plus loin, il dit à ses apôtres et à ceux qui sont là : « Je le dis à cause de la foule qui m’entoure afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. » Voilà vraiment le chemin que Jésus affronte : c’est pour cette heure-là qu’il est venu affronter la mort, qui est le dernier ennemi de l’homme, puisqu’elle l’empêche de vivre, pour que nous croyions qu’avec lui la vie est déjà installée définitivement en nous, que nous sommes déjà appelés à cette vie qui commence avec lui, qui traverse toutes les épreuves de l’existence et qui est capable d’aller jusqu’à la vie qui ne finit pas. C’est le don que Dieu fait à tous d’être libérés de tout le mal qui se fait dans le monde, d’être libérés du péché qui va avec tout ce mal et du péché qui nous entraîne au mal contre nous-mêmes et contre les autres, contre Dieu : être libéré de cela et entrer déjà dans la vie avec lui.

Il invite les amis, les sœurs de Lazare, à le délier, c’est écrit : « Déliez-le ! » Être délié des puissances du mal, de la puissance du péché en nous, qui nous entraîne à faire le mal ; être délié de la mort qui est le dernier des maux qui nous empêchent de vivre.

Il est clair que ce combat que Jésus va mener est un combat définitivement victorieux, alors que tous nos combats contre le mal, en général, sont des combats insuffisants, des combats un peu sans issue. Nous savons que sans la force de Dieu, sans la force du Christ, ce que nous faisons est toujours sans vraiment de solution. Qu’il s’agisse de nos combats historiques, humains, philosophiques, de nos combats de pensée, politiques, sociaux, nous savons qu’il reste toujours cette limite qui nous ennuie, qui nous gêne, qui nous empêche, cette limite du péché en nous, du mal que nous faisons, des mauvaises intentions qui restent au fond de notre cœur alors que nous essayons de lutter pour davantage de justice, d’amour et de miséricorde. Nous savons que, sans la force du Christ, nous n’entrons pas dans ce vrai combat final contre le mal définitif.

Aujourd’hui, dans notre société, le législateur veut nous imposer une sortie de vie qui ne prend pas en compte ce combat-là, une sortie de vie qui est illusoire, qui est supposée résoudre les problèmes de l’existence, les problèmes de la souffrance, et nous comprenons que notre société se laisse entraîner à oublier complétement la vie comme un don de Dieu et jusqu’à l’amour qu’il nous porte, qui est capable de nous entraîner avec lui jusque dans la vie éternelle.

Ce que nous vivons aussi, en ce temps de carême avec les catéchumènes qui progressent de dimanche en dimanche vers le baptême, c’est cet appel que nous faisons pour que eux aussi soient libérés du péché et de la mort, qu’ils entrent dans le combat de Jésus qui fait une confiance absolue au Père. Jésus dit : « Je sais Père que tu m’exauces toujours. Et si je le dis devant cette foule, je le dis pour qu’ils croient que c’est toi qui m’a envoyé et que c’est avec toi que je vais passer la mort pour vivre dans la résurrection et la donner à ceux qui croient en moi, à ceux qui croient en toi. » Le chemin des catéchumènes nous rappelle ce chemin que nous faisons chaque jour pour être libérés de ce qui nous empêche de vivre, du mal que nous sommes capables de faire et du péché qui habite toute vie humaine tant qu’elle n’est pas marquée du sceau de la vie de Dieu.

Aujourd’hui, nous voulons renforcer en nous cette confiance que Dieu nous fait et à laquelle il nous appelle dans sa capacité de nous sortir de nous-mêmes et de nous emmener jusqu’à lui pour la vie éternelle. La promesse de la résurrection est déjà dans nos vies aujourd’hui, ne l’abandonnons jamais : c’est elle qui nous fait avancer, c’est elle qui nous fait vivre, c’est elle qui nous fait choisir l’amour et la miséricorde plutôt que la défaite devant le mal et le non-sens d’une vie qui ne se donne, d’une vie qui n’accepte pas d’être un don de Dieu, d’une vie qui reste engluée dans les problèmes d’une société, dans les problèmes de l’homme, affronté à tant de difficultés.

Que le Seigneur renouvelle en nous la foi qu’il peut et qu’il veut nous voir vivants aujourd’hui et toujours.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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