Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe chrismale en la Cathédrale Notre-Dame de Paris

Mercredi 1er avril 2026 - Notre-Dame de Paris

 Voir l’album-photos de la célébration.

- Is 61, 1-3a.6a.8b-9 ; Ps 88 (89), 20ab.21, 22.25, 27.29 ; Ap 1, 5-8 ; Lc 4, 16-21

« Aujourd’hui, s’accomplit cette parole de l’Écriture ! » Aujourd’hui, le mot fait toujours sens dans notre existence chrétienne, dans la mesure où nous comprenons que notre vie est réponse, permanente et quotidienne, à l’appel que Dieu nous adresse. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait : pour aimer, je n’ai qu’aujourd’hui ! Il n’y a dans cette expression aucune réduction de la vie à un présentéisme, ce n’est pas une conception de la vie individualiste et solipsiste, fermée sur soi. Il existe bien dans notre existence un passé qui nous a construits et qui fait que nous sommes ce que nous sommes devenus ; il existe bien un futur dont nous disposerons si Dieu veut ; mais l’un et l’autre nous échappent, nous n’avons plus prise sur le passé, nous n’habitons pas encore ce futur qui nous est promis. Nous ne disposons que du présent pour agir, pour mettre en œuvre nos projets, pour habiter le monde et le charger de l’amour dont nous l’aimons, avec les frères et les sœurs que nous rejoignons sur le chemin. Tout au long de l’Évangile, nous voyons Jésus réagir à l’actualité qui se présente à Lui en donnant les signes les plus visibles, les plus tangibles de la miséricorde multiforme de son Père à l’égard de tout homme.

Depuis l’été dernier, nous avons été plongés, à plusieurs reprises, dans l’histoire des martyrs, et elle nous inspire : les martyrs chrétiens ont toujours perçu le présent comme le moment de leur don total, jusqu’à leur dernier jour. Le 13 septembre, nous avons chanté l’action de grâces pour les saintes martyres de Compiègne : ces religieuses carmélites ont été guillotinées ici à Paris, et plusieurs d’entre elles étaient parisiennes de naissance : elles avaient ensemble choisi d’accepter le martyre si telle était la volonté de Dieu, pour donner au milieu des violences de la Terreur le témoignage de l’amour inconditionnel. Le 13 décembre, nous avons pu participer à la magnifique célébration de béatification des 50 martyrs de l’apostolat catholique : ces jeunes, laïcs missionnaires, scouts, jocistes et jecistes, religieux ayant déjà prononcé des vœux, prêtres – tous dévoués à une cause étonnante, celle d’aller soutenir le moral et la vie spirituelle d’autres jeunes envoyés dans l’Allemagne nazie pour participer à l’industrie de guerre qui devait détruire notre pays. Ces jeunes savaient à quoi ils s’engageaient, qui pouvait les mener à la mort : ils faisaient consciemment et chaque jour l’offrande de leur vie. Et puis, en ces jours, depuis le 27 mars, nous faisons mémoire de l’enlèvement, il y a trente ans, des sept moines de Tibhirine qui feraient le don définitif de leur vie le 21 mai suivant. Mais ensemble – je veux dire en communauté fraternelle – ils avaient préalablement choisi de rester en Algérie, par amour de Dieu et de cette terre où ils avaient élu domicile depuis des années.

Que l’on m’entende bien : je ne fais pas l’apologie de la mort violente, et l’Évangile ne valorise jamais une conception kamikaze de l’existence : nos martyrs ne sont jamais allés au-devant de la mort pour en occasionner beaucoup d’autres. Au contraire, ils ont offert leur vie pour faire cesser la violence, pour faire baisser la pression qui empoisonne la vie sociale, la vie ensemble, la vie reçue. À la suite de Jésus et nourris de sa parole et des sacrements que cette messe chrismale met en valeur si fortement, voici ce qu’ils disent : si le don de moi-même, avec mes frères et mes sœurs, est capable de montrer de quel amour nous nous savons aimés, alors je donnerai ma vie joyeusement au Seigneur lorsque l’heure sera venue.

Voici ce que nous apprend l’Évangile. Pendant toute une partie de sa vie, Jésus a esquivé les coups, s’est tenu à distance de Jérusalem, s’est même caché pour que son intention soit bien manifeste lorsque viendrait son heure : il est venu chez les hommes pour qu’ils aient la vie et la vie en abondance ; il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu… mais chaque jour, chaque aujourd’hui était le temps d’aimer, jusqu’au dernier instant.

Les disciples que le Seigneur choisit et qui choisissent le Seigneur – et je parle de nous qui sommes ici – malgré leur faiblesse et leur péché peuvent expérimenter que chaque jour est le jour où se déploie l’amour dont ils sont aimés, que chaque instant est l’occasion la plus propice pour aller au bout de l’Évangile, pour suivre le Seigneur, pour aimer. La bonne nouvelle du salut, c’est toujours aujourd’hui qu’elle s’accomplit.

C’est ainsi que j’ai voulu que l’église Saint-Germain l’Auxerrois, qui a accueilli l’office cathédral pendant plus de cinq ans, devienne le centre de prière pour les vocations, toutes les vocations chrétiennes. Et elle le devient peu à peu, j’en ai des preuves que l’on m’apporte régulièrement. J’ai souhaité que ce soit dans cette église que l’on puisse désormais vénérer les 50 martyrs de l’apostolat catholique : ils sont l’illustration que Dieu appelle dans tous les états de vie, et qu’Il suscite des vocations particulières de prêtres et de consacrés en puisant dans ce milieu divers des vocations chrétiennes. Je remercie les séminaristes et leurs formateurs d’avoir accueilli ces demandes et d’avoir mis en place une belle fraternité pour y répondre. Le 5 mai prochain, je célébrerai pour la première fois, à Saint-Germain l’Auxerrois, la mémoire de ces martyrs.

Qu’en est-il pour l’aujourd’hui que nous vivons ? Notre attention se porte d’abord auprès des populations qui sont affrontées aux douleurs de la guerre. Ce sont les politiques des nouveaux empires qui menacent la paix et les peuples ne veulent plus de la guerre, ils ne veulent plus être les jouets des illusions de la puissance ; les peuples savent que celui qui déclare la guerre, ou qui la fait sans même prendre le soin de la déclarer, celui qui contourne ou transgresse le droit international, blesse et détruit non seulement celui qu’il place comme son ennemi, mais aussi son propre peuple qu’il décime sciemment et affaiblit de toute manière. C’est le pape saint Jean-Paul II qui disait que toutes les guerres sont des guerres civiles, comme déjà le grand Fénelon, l’éducateur du Dauphin, disait que c’est toujours l’homme contre l’homme qui répand son propre sang.

Notre pape actuel, Léon XIV, supplie les grands de ce monde de considérer le mal qu’ils font et, sans rejeter la faute sur l’un plus que sur l’autre, en conservant le plus possible les relations avec l’un comme avec l’autre, il appelle de ses vœux une paix désarmée et désarmante. Regardons les faiseurs de paix : au milieu des champs de bataille, ils soignent les blessés et n’abandonnent pas les morts. Au cœur des villes et des villages meurtris, ils continuent d’éduquer les jeunes, et ils sont sûrs que l’espérance de rebâtir un monde après la guerre se fera avec des jeunes dont on aura tourné les cœurs vers la paix. Nous avons déjà choisi d’aider, par nos efforts de carême, les écoles au Moyen-Orient, avec l’aide efficace de l’Œuvre d’Orient. Celle-ci nous sollicite maintenant en urgence pour le Liban. Voyez ce que vous pourrez faire, en rejoignant le site de cette association qui fête cette année 170 ans d’aide apportée aux chrétiens d’Orient.

Aujourd’hui encore, notre regard se porte sur notre pays. Nous voyons monter la violence, la récente campagne électorale a montré que les mots échangés ont atteint un niveau d’irrespect des personnes qui s’est traduit par des menaces de mort : la haine va jusqu’au meurtre. Nous devons refuser cela et nous pouvons résister. Nous pouvons certes féliciter et remercier celles et ceux qui se sont portés candidats avec la volonté de servir leur commune dont le nom peut déjà signifier que c’est le bien commun qu’ils veulent rechercher. Ceux qui ont été élus, nous prions pour qu’ils remplissent leur tâche avec désintéressement et générosité. Ceux qui ne l’ont pas été ne manquent pas de ce même désir et ils sauront trouver d’autres moyens de le faire. Le lien citoyen, celui qui sert l’engagement municipal, mérite les efforts de tous.

Et nos paroisses, nos communautés chrétiennes savent montrer le chemin de l’accueil mutuel, de l’accueil des étrangers, de la mise à l’abri des personnes sans domicile et de leur accompagnement en vue d’une réintégration sociale. Elles le font et continueront de le faire. Dans l’année qui vient, année décisive avant l’élection présidentielle, nous chercherons à mettre en valeur ce qui contribue à apaiser le climat, ce qui construira plus sûrement l’entente, le respect mutuel et la justice. Notre Église est dotée d’une riche doctrine sociale – et doctrine signifie à la fois pensée qui s’élabore et action qui la met en lumière – qui appelle à ne jamais délaisser le présent, l’aujourd’hui de l’amour.

Enfin, nous rejoignons les deux sujets d’enquête et d’analyse que j’ai proposés, dans ma lettre pastorale de décembre dernier, comme un temps pour chercher la volonté de Dieu.

Ce sont 788 catéchumènes que j’ai appelés au baptême au début de ce carême ! Et c’est dans la toute prochaine nuit pascale, ce 4 avril, qu’ils seront baptisés dans 103 de nos paroisses et à la cathédrale même. Ces nouveaux venus voient les limites de cette société dont les propositions sont tellement réduites à des échéances courtes qu’elles ne peuvent motiver nos contemporains. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils n’ont pas envie de la fuir, ils veulent vivre avec davantage d’espérance et d’ambition pour cette société même : lui insuffler une nouvelle et profonde dynamique, tourner les regards vers le Vivant, le Créateur et le Sauveur. Ils en ont fait l’expérience, ils ont vécu une rencontre qu’ils décrivent comme réelle et vivifiante. Je n’oublie pas que j’ai aussi appelé 297 collégiens et lycéens à recevoir ces sacrements de l’initiation chrétienne.

C’est une raison profonde de s’y intéresser, de chercher ce que ces nouveaux venus ont à nous dire : ils postulent à rejoindre le Christ dans son mystère de Dieu fait homme – ce sont les catéchumènes – ; quant aux néophytes, revêtus des sacrements de l’initiation chrétienne, ils veulent rejoindre le corps ecclésial du Christ, l’Église que nous formons. Ce qu’ils ont à nous dire, ce dont ils sont porteurs, ce n’est ni plus ni moins qu’un message de Dieu lui-même qu’il nous incombe de déchiffrer pour y ouvrir notre vie d’Église.

C’est pourquoi notre concile provincial revêt une importance capitale. Son intitulé : « Catéchumènes et néophytes, de nouvelles perspectives pour la vie de notre Église dans nos diocèses » exprime bien notre projet. Nous sommes aujourd’hui dans la phase de consultation adressée aux prêtres et diacres, aux accompagnateurs, parrains et marraines, aux catéchumènes eux-mêmes, aux néophytes, aux jeunes, aux personnes handicapées et à tous ceux qui veulent s’exprimer. Saisissez cette occasion en vous rendant sur le site du diocèse, ou sur le site du concile même, et vous trouverez le questionnaire qui vous conviendra.

Vous pourrez vous réunir avec quelques autres personnes, ne serait-ce qu’une seule fois, pour partager vos expériences en ce domaine, ou vos interrogations. C’est une grâce étonnante que nous donne le Seigneur d’adjoindre à nos communautés ceux qu’il appelle, pour s’exprimer comme le Livre des Actes des Apôtres.

D’autant que parallèlement, le sacrement de confirmation se redéveloppe chez les adultes : ce sont mille cent adultes, autres que les baptisés de Pâques, qui recevront la confirmation complétant ainsi leur initiation chrétienne et participant davantage à la vie de nos communautés.

Je reçois ce renouveau comme un signal du travail constant de l’Esprit de Dieu dans notre monde. Ceux qu’il adjoints à nos communautés ne nous étaient pas vraiment connus, nous ne soupçonnions pas vraiment leur présence ; pourtant un nombre non négligeable d’entre eux participaient déjà à nos assemblées ; ils ne cherchaient pas à se faire connaître, parce qu’ils voulaient s’acclimater à l’atmosphère d’une paroisse ou d’un groupe chrétien.

Dans le même temps, nous voyons un réel renouveau du sacrement de pénitence et réconciliation. Des personnes qui avaient cessé de le fréquenter depuis des dizaines d’années y reviennent à la faveur par exemple de la visite de cette cathédrale, ou d’autres églises très fréquentées. Et de nombreux jeunes y voient l’occasion de se familiariser avec la rencontre sacramentelle du Christ qui pardonne, qui renouvelle le cœur, qui montre où se trouve la miséricorde du Père. À l’automne dernier, j’ai décidé la création d’une Pénitencerie diocésaine qui est une équipe de prêtres chargée de développer la formation des confesseurs et des accompagnateurs spirituels, mais aussi la ré-initiation du peuple chrétien à la beauté de ce sacrement. C’est à Saint-Louis d’Antin que se trouve le lieu d’action ordinaire de cette équipe.

À côté de cela, la consécration de l’autel de Notre-Dame a fait des émules et trois autels nouveaux ont été à leur tour consacrés par moi-même ou par les deux évêques auxiliaires, manifestant que l’époque, soixante ans après le concile Vatican II, est favorable pour fixer solidement la réforme liturgique et surtout le renouveau de la pratique sacramentelle mieux comprise comme le témoignage d’une foi vécue dans sa réalité humaine et divine.

Enfin, la redécouverte de la couronne d’épines, exposée chaque vendredi après-midi désormais, vénérée le premier vendredi de chaque mois et tout spécialement le Vendredi saint est aussi un encouragement à la prière. Je suis très heureux des six conférences de carême qui viennent d’être données ces derniers dimanches et que l’on peut retrouver dans leur texte écrit ou sur la télévision KTO. Ces conférences de carême nous ont montré comment la royauté du Christ est d’une tout autre nature que les royautés mondaines et les comportements politiques que nous connaissons : elle ne vise qu’à servir, à se faire humble, à aimer comme Dieu aime ; c’est-à-dire avec patience et espérance, y compris jusqu’au terme naturel d’une vie entourée de l’affection et de la prière de frères et de sœurs.

C’est bien avec tous ceux que Dieu envoie que se bâtit notre Église : les pauvres, les rejetés, les victimes, les faiseurs de paix, les jeunes, les priants, les silencieux, les marcheurs, les poètes et les chanteurs, les religieuses, les moines et les moniales, les prêtres, les diacres, les familles, les célibataires. Qu’ils soient, que nous soyons tous, des passionnés du présent, de l’aujourd’hui qu’Il nous offre : à Lui, Trinité Sainte, soit l’honneur et la gloire que nous lui rendons en cette eucharistie où nous renouvelons nos promesses de Le servir, et où nous consacrons de sa force les huiles pour les sacrements.

+Laurent Ulrich, archevêque de Paris

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