Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Messe du 3e dimanche de Carême en la cathédrale Notre-Dame
Dimanche 8 mars 2026 - Notre-Dame de Paris
– 3e Dimanche de Carême — Année A
- Ex 17, 3-7 ; Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9 ; Rm 5, 1-2.5-8 ; Jn 4, 5-42
On pourrait croire que c’est l’eau qui est le trait d’union entre la première lecture que nous avons entendue - l’eau du rocher qui jaillit sous le bâton de Moïse - et l’eau du puits de la Samaritaine. Et on penserait alors, puisqu’on est dans le temps de carême, au baptême de Pâques. Bien sûr, cette harmonique est présente dans ces deux textes, mais si on s’arrêtait à cela on passerait à côté d’un essentiel. Il y a beaucoup trop de choses à dire sur cet évangile, ce si beau chapitre 4 de saint Jean, qu’il vous faut le relire chez vous et le méditer. Mais je voudrais insister sur un point qui paraît clair : c’est le conflit intérieur, la peine qu’il y a à croire dans le peuple hébreu, le combat intérieur. Les Hébreux ont, semble-t-il, oublié quelque chose ; ils se demandent si Dieu est au milieu d’eux, oui ou non ? Ils ont donc soufflé le vent de la révolte contre Moïse et contre Dieu. Ils ont oublié qu’alors qu’ils étaient en esclavage Dieu les a fait sortir d’Égypte. Ils ont oublié que, dans le désert stérile, Dieu leur a permis de boire et de manger : il leur a fait ouvrir le rocher pour avoir de l’eau, il leur a donné la manne, il leur a donné des cailles à manger, de sorte que, dans leur errance au milieu du désert, ils ne soient pas condamnés à y mourir, puisque leur chemin menait quelque part. Ils avaient fini par croire que l’eau, la manne et les cailles étaient un dû et non pas un don gratuit et gracieux. Marcher avec Dieu exige de marcher humblement et de reconnaître les bienfaits qu’il est capable de nous donner. Marcher avec Dieu c’est une lutte intérieure que le peuple de Dieu est invité à vivre et à surmonter par la confiance en Dieu.
On oublierait aussi, et c’est dans l’évangile cette fois-ci, le combat intérieur qui se passe dans le cœur de cette Samaritaine, et puis aussi probablement dans le cœur des Samaritains de cette ville qui se mettent à croire en Jésus. Le combat que mène cette Samaritaine en elle-même nous l’avons repéré bien sûr : elle est d’un peuple étranger, d’un peuple voisin du peuple juif mais mis de côté, considéré comme schismatique, comme séparé, comme mécréant. Et « mécréant », je vous le rappelle, cela ne veut pas dire « incroyant », cela veut dire « mauvais croyant » ou « médiocre croyant ». Ainsi on pense qu’ils ne méritent pas qu’on fasse attention à eux et qu’on parle avec eux. Mais voilà que Jésus, Juif, s’approche d’elle. Elle n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles. Elle lui dit : « Toi un Juif, tu me parles à moi une Samaritaine ? » C’est la première étape, celle de l’incrédulité, puis elle provoque Jésus et lui dit : « Serais-tu plus grand que notre Père Jacob qui nous a donné ce puits et qui y a puisé lui-même, qui y a puisé pour ses fils et ses bêtes ? » Et puis elle cherche même à aller plus loin et voir jusqu’où va aller cette conversation. Elle dit à Jésus : « Donne-moi de cette eau pour que je n’aie plus besoin de venir puiser. » Et enfin elle dit : « Je n’ai pas de mari. » Et Jésus lui dit : « Tu dis vrai ». Enfin elle se rend, elle se rend à la vérité, elle marche dans la vérité pour comprendre ce que Jésus a à lui dire. Mais il y a eu tout ce combat en elle. Il est si important et la fin du texte nous permet de comprendre que les Samaritains de cette ville qui la croient ont dû faire un chemin du même genre. Et ce chemin du même genre, c’est celui que font tous ces adultes qui se présentent aujourd’hui au baptême, les si nombreux adultes dans notre diocèse et dans tous les diocèses de France, tous ces hommes et ces femmes qui s’approchent de Jésus ou se laissent approcher de lui et qui, dans une discussion parfois longue, qui dure des mois, des années, interrogent Jésus et finissent par se rendre à la vérité et par accueillir le don qu’il leur fait.
Mais je crois que c’est aussi le chemin que nous pouvons suivre, nous qui sommes, pardon, des « médiocres croyants ». Bien sûr que nous sommes là et que nous faisons fond sur Jésus et que nous le croyons : nous croyons en lui mais nous sommes aussi de « mauvais » ou de « médiocres croyants » lorsque, dans la vie courante, nous faisons comme si Dieu n’était pas avec nous. Dieu est-il là au milieu de nous, oui ou non ? De temps en temps, nous en doutons n’est-ce pas ? De temps en temps nous faisons comme s’il n’était pas là. Nous croyons qu’il s’occupe de ses affaires. Nous croyons qu’il y a deux parts dans notre vie, la part de la prière, de la messe, et puis la vie ordinaire où on se débrouille comme on peut, avec la confiance que l’on a en soi, que l’on a dans les autres, plus ou moins bonne, que l’on a en Dieu, intermittente. Bien sûr aussi que nous sommes des « médiocres croyants » quand nous ne regardons pas avec émerveillement les dons que Dieu nous fait : le don de la vie, le don de la foi, le don que Dieu fait à des hommes et à des femmes, aujourd’hui, de vouloir entrer dans l’Église pour mieux connaître Jésus. Ce sont ces catéchumènes dont je parlais à l’instant et que nous ne savons pas forcément toujours très bien accueillir. Aujourd’hui, le signe devient assez clair parce qu’ils sont nombreux, mais jusqu’à présent ? Il y avait déjà beaucoup de catéchumènes dans les paroisses, est-ce nous y faisions attention ? Est-ce que nous ne considérions pas que c’étaient des hommes et des femmes que l’on va baptiser à Pâques mais qu’on ne connaissait pas avant et qu’on ne connaîtra pas ensuite ? Est-ce que cela n’était pas notre attitude ? Heureusement ils deviennent un peu plus nombreux, un peu plus visibles et cela nous interroge ; heureusement que, dans cette Province de Paris, nous allons tenir un concile sur ce sujet, pour nous rendre plus attentifs à ce don que Dieu fait à son Église.
Est-ce que nous ne sommes pas aussi « médiocres croyants » quand nous nous tenons éloignés des sacrements, et particulièrement en ce temps de carême, du sacrement de pénitence et de réconciliation ? Grâce à Dieu, dans tous les visiteurs qui viennent ici, dans cette cathédrale, beaucoup s’arrêtent aux confessionnaux et redécouvrent la joie de se sentir aimés par Dieu alors qu’ils se savaient plus ou moins médiocres dans la vie et qu’ils ne se laissaient pas rejoindre par sa présence et son amour.
Est-ce que nous ne sommes pas encore « mal croyants, mécréants ou médiocres croyants » lorsque nous estimons que, dans ce monde, les situations de violence et de guerre devraient avoir le dernier mot ? Ou, en tout cas, qu’elles occupent tellement l’espace médiatique, l’espace du monde, que nous finissons par croire que violences et guerres sont simplement inévitables, peinant à croire qu’une culture de la paix, annoncée par l’Évangile, travaillée dans nos cœurs, pourrait bien gagner un peu mieux le cœur des hommes et des femmes de notre temps pour résister à ce que les puissances du monde voudraient nous imposer.
Oui, nous sommes mécréants, médiocres croyants, les uns et les autres, moi comme vous. Nous nous laissons aller, mais nous entendons avec joie la parole que l’apôtre Paul nous délivre dans la deuxième lecture : l’espérance ne déçoit pas parce que nous avons reçu, comme don de Dieu, l’Esprit Saint qui a été répandu en nos cœurs et nous avons été témoins de ce que le Christ est mort et ressuscité pour que nous ayons la vie, la foi, l’espérance et la charité. Progressons sur le chemin du carême et accueillons tous les dons que Dieu nous fait. La certitude que nous sommes aimés devrait nous conduire toujours davantage.
+Laurent Ulrich, archevêque de Paris